PROLOGUE
LUCIEN
Allez rejoindre M. Blanchard, (u lui donne la main.)
CLARA , avec intérd-t.
Vous avez la fièvre?
Je le crois bien!... j'ai quatre-vingt-cinq pulsations à la minute, seize mille pulsations de trop par jour ; c'est joli ! j'ai fait le calcul.
CLARA
Mais alors... vous êtes malade.
LUCIEN, avec indifférence.
Très-malade.
CLARA
Il faut consulter; je vais appeler le docteur.
LUCIEN
C'est inutile, il ne peut rien y faire. Je sais mieux que lui ce que j'ai.
CLARA
Qu'avez-vous ?
LUCIEN
C'est bien simple : je suis le fils d'un père qui est mort d'un anévrisme à trente ans, et d'une mère qui est morte à vingt-trois ans d'une maladie de poitrine. J'ai été maître de mes actions à dix-huit ans, et de ma fortune à vingt et un, ce qui veut dire que j'en ai encore pour un an.
CLARA
Quel enfantillage I
LUCIEN
Je sais ce que je dis. Au revoir, madame.
Mais...
LUCIEN
Oh 1 je vous en prie, ne me plaignez pas, et ne me con- III. 3
seillez pas de me soigner. Je passe ma vie à rencontrer des 'gens qui me disent : « C4omme vous avez mauvaise mine!..» Vous devriez vous soigner. Qu'est-ce que vous avez donc?... Vous êtes tout pâle... » Il y a ceux qui vous regardent, qui ne vous disent rien et dont an lit la pensée dans les yeux. C'est ce qu'ion peut imaginer de plus insupportable. Je le sais bien, que je suis malade ! Je n'ai pas besoin qu'on me l'apprenne; mais les gens bien portants sont si heureux et si fiers de montrer qu'ils se portent bien !
CLARA
Ce qu'on en dit, c^est par intérêt pour vous.
LUCIEN
Allons donc! qui est-ce qui s'intéresse à moi?
CLARA
Vous n'êtes pas s&ulement malade; vous avez un chagrin.
LUCIEN
J'en ai eu un, mais c'est fini.
CLARA
Une femme, sans doute?
LUCIEN
Naturellement. Il y a toujours une femme dans le chagrin d'un homme de mon âge.
Et, pour vous étourdir...
LUCIEN
J'ai passé les nuits... j'ai joué, et j'ai voulu en aimer d'autres. Je n'ai pas oublié,., et je me suis tué... C'est toujours ça.
CLARA
Vous n'avez donc personne qui vous aime ?