SCÈNE VI
'LE COMTE, ANDRE, restant un instant sans parler LE COMTE.
*Qu'est-ce que tu as?
Tu me le demandes!
LE COMTE. -
Mais oui; tu as l'air de ne plus te posséder!
ANDRÉ
Alors, tu ne trouves pas qu'il y ait de quoi se fâcher?
LE COMTE
Mais, non; ta femme n'a rien vu. Je l'ai gardée exprès tout le temps que tu as été absent. L'autre est partie, voilà une affaire terminée. Je ne vois pas d'oij peut venir ta mau^ vaise humeur.
ANDRÉ
Comment! tu arrives, tu me dis qu'on me demande chez toi; j'y vais de confiance, et je tombe, sur qui? Sur une femme qui me fait une scène de jalousie, de reproches; et •c'est toi qui as préparé cette scène ridicule! et tu me <lemandes ce que j'ai !...
LE COMTE
Tu es charmant! si elle t'a fait une scène, elle m'en a fait aine, à moi qui ne la connaissais pas, et qui étais parfai-
324 UN PÈHE PRODIGUE.
tement désintéressé dans la question; chacun son tour. J'aurais bien voulu te voir à ma place, hier, quand elle pleurait dans ma chambre, et que je ne savais plus qu'en faire.
ANDRÉ
A ta place?
Oui, à ma place; qu'est-ce que tu aurais dit?
ANDRÉ
J'aurais dit que ces choses-là ne me regardaient pas.
LE COMTE
Tu penses bien que j'ai «ommencé par là.
ANDRÉ
Eh bien?
LE COMTE
Eh bien, elle s'est mise à pleurer, elle m'a dit qu'elle se tuerait.
ANDRÉ
Est-ce que les femmes se tuent I
LE COMTE
Pour se venger, elles sont capables de tout ! En tout cas, celle-là était dans un état d'exaltation qu'il fallait calmer à tout prix.
ANDRÉ
J'étais absent, c'était une réponse toute faite.
LE COMTE
Je le lui ai assez dit, que tu étais absent; mais j'y ai été pris moi-même, à cette raison, que je croyais excellente. Sais-tu d'abord comment la chose s'est passée?
ANDRE, montrant la chambre de sa femme.
Ne parlons pas si haut.
LE COMTE
Hier, Joseph vient me dire : « Monsieur le comte, il y a une dame qui demande à vous parler... — Son nom?... — Elle ne veut pas me le dire; M. le comte ne la connaît pas. »
ANDRÉ
Joseph connaissait parfaitement cette dame, il l'a vue chez moi. Il l'avait baptisée « la dame en noir », et il a trèsbien su la congédier le jour oiî nous sommes partis pour Dieppe.
LE COMTE
Elle m'a rappelé cette circonstance, et c'est ce qui m'a le plus touché. Cette pauvre femme! Enfin Joseph faisait son devoir. Elle ne voulait pas être nommée ; il ne la nommait pas.
ANDRÉ
Tu as voulu prendre cet homme à ton service, c'est encore une idée à toi; mais il n'est pas question de Joseph.
LE COMTE
Il fait entrer cette dame. Elle paraissait fort émue, je l'invite à s'asseoir. Elle me prend les mains et se met à fondre en larmes; voilà une jolie position! En somme, les femmes ne sont pas faites pour pleurer; et puis je ne savais pas de quoi il était question. Bref, elle te nomme, et elle me dit que tu t'es marié sans l'en avertir, qu'elle vient de l'apprendre tout à coup, qu'elle est désespérée, que sa vie est brisée, qu'elle va tout avouer à son mari ; qu'il est jaloux, qu'il la tuera ; qu'elle est venue me trouver parce que tu lui as dit autrefois combien j'étais bon, que je sais comprendre certaines choses, que je suis jeune encore... — tout ce qu'elle pouvait trouver d'agréable, elle me le disait..., tu vois...! — et qu'elle me demande, pour éviter les plus grands malheurs, de te revoir une dernière fois. J'ai beau lui répondre : « Mon fils est marié, je ne peux pas me mêler de ses affaires de cœur; d'ailleurs, il est parti, je ne sais quand il reviendra... » in. 19
comme Malbrouck... Alors, des cris que ta femme pouvait entendre, des attaques de nerfs en perspective. Il fallait la calmer coûte que coûte; elle était folle. J'ai accepté qu'elle revînt aujourd'hui, c'était le dernier jour qu'elle pouvait passer à Paris. Je pensais que tu ne serais pas de retour, et que j'achèverais, moi seul, de lui faire entendre raison. ïu es revenu; elle est arrivée; Joseph est accouru pour me prévenir; j'ai été faire une dernière tentative. Elle te savait de retour ; elle ne serait pas partie pour un empire sans t'avoir revu ; elle serait plutôt entrée ici. J'ai pensé qu'il valait mieux qu'elle te vît, toi, que t'a femme. Elle ta vu, et elle est partie. Tout est pour le mieux, et t'en voilà quitte comme nn galant homme. Quel mal y a-t-il à cela?
ANDRÉ
Quel mal ? Il y a que cela ne devrait pas être ainsi.
LE COMTE
Qu'est-ce qui te prend ?
ANDRÉ
Il me prend que j'aime ma femme ; que je veux la rendre heureuse ; que j'ai arrangé ma vie et que je ne veux plus que rien vienne la déranger.
LE COMTE
C'est pour moi que tu dis cela ?
ANDRÉ
Ce n'est pas pour toi; mais, s'il suffit à tous les gens que j'ai connus, et que je ne veux plus voir, de s'adresser à toi pour. . .
Tu me fais une scène ?
ANDRÉ
Non; mais...
AGTli: TROISIÈME. 327
LE COMTE
Non, mais tu en as bien envie. Veux-tu que je te dise mon opinion? Tu es parfaitement ridicule.
ANDRÉ
Peut-être ; mais j'ai résolu d'être ainsi.
LE COMTE
Où veux-tu en venir avec tes mais et tes résolutions? Suis-je de trop dans la maison? Dis-le-moi...
ANDRÉ
Ce n'est pas toi qui es de trop dans la maison, ce sont les gens que lu y laisses entrer.
LE COMTE
Les gens que j'y laisse entrer sont les gens à qui tu en as montré le chemin. Il fallait régler les comptes de ton cœur avant de te marier, pour n'avoir plus rien à payer après. Tu es marié, tu aimes ta femme ; je serais le premier à prendre parti contre toi, s'il en était autrement; mais il ne faut pas non plus tomber dans la morale de convention. Avant d'être marié, avant tout, tu es gentilhomme... Or, la moindre chose qu'on puisse exiger d'un gentilhomme, c'est qu'il soit au moins poli avec toutes les femmes , et surtout avec une femme dont il est aimé, et tu n'as pas même été poli avec celle-là.
Tu as raison.
LE COMTE
Certainement j'ai raison, et tu es bien heureux d'en être quitte à si bon marché : une petite scène et quelques lettres...
ANDRÉ
Comment ! quelques lettres ?
LE COMTE
Après ça, elle ne t'écrira peut-être pas. Si, cependant!
C'est une sentimentale de Touraiiie! Ça écrit beaucoup, ces femmes -là !
ANDRÉ
Elle t'a dit qu'elle m'écrirait?...
LE COMTE
Et je l'y ai fort engagée... J'aime mieux la voir t'écrire que la voir revenir. Une fois passe, mais elle n'est pas amusante I Les lettres, on ne les lit pas !
ANDRÉ
Tu lui as conseillé de m'écrire?...
LE COMTE
Oui, c'était le meilleur moyen.
ANDRÉ
Tu as très-bien fait! Seulement, ses lettres ne me trouveront pas!
LE COMTE
Parce que?...
ANDRÉ
Parce que je vais partir et que je ne dirai certainement pas où je serai.
LE COMTE
Tu vas partir?
Oui!
LE COMTE
Quelle raison as-tu de partir?
ANDRÉ
Tu veux que je reste ici à attendre des lettres dont une seule, trouvée par Hélène, peut détruira toute sa confiance et tout mon bonheur !
LE COMTE
Il n'y a pas de danger! (Mouvement d'AnJré.) Veux-tu me