ACTE GINQUIÈiME
comme lui; ils sont sans patrimoine, sans énergie, sans affection. Nous les mêlons à nos plaisirs dispendieux; ils en contractent l'habitude, et, un beau jour, nous les abandonnons, sans nous occuper de ce qu'ils deviennent. C'est injuste; nous leur devons bien quelque chose; et puis il faut être un peu indulgent pour les autres, nous ne savons pas ce qui peut nous arriver à nous-mêmes. Voilà toutes mes recommandations; car, grâce à vous, je ne dois plus rien à personne.
ANDRÉ
En vérité, on dirait que vous faites votre testament...
LE COMTE
C'est le testament du passé, puisqu'il est mort, et, comme je pars...
OÙ allez-vous?
LE COMTE
N'importe où je pourrai vivre sans vous coûter trop d'argent, car il va falloir que vous me fassiez une pension ; mais vous m'écrirez de temps en temps, n'est-ce pas? et je pourrai
venir vous voir quelquefois? (André cache-ses yeux dans son mouchoir.)
ANDRE, avec une grande émotion.
Si nous nous embrassions et que tout fût fini?
LE COMTE
Je ne suis venu que pour cela, moi!
ANDRÉ
Alors, embrassons-nous, et que cela finisse. (Le comte et
André se tiennent embrassés silencieusement. ) LE COxMTE.
Nous avons été bien bêtes tous les deux, hier, avec nos grands mots! Des grands mots entre nous, lorsqu'il était si
simple de faire ce que nous faisons (L'embrassant de nouveau ) et
de recommencer. Si tu savais comme je m'ennuyais avec cette femme, comme je me sentais dans le faux, comme je pensais à toi, comme je me disais : « Il ne viendra donc pas à mon secours!... » Heureusement, la Providence m'a envoyé le prétexte de cette lettre pour revenir ici. Tout est expliqué maintenant, adieu!
ANDRÉ
Comment, adieu?... J'espère bien que, cette fois, nous n'allons plus nous quitter.
Je le voudrais, moi; mais, si tu allais croire...
ANDRÉ
Quoi?
LE COMTE
Que je reviens vivre avec toi parce que je n'ai plus rien...
ANDRÉ
Ohî...
LE COMTE
Tu as bien cru autre chose, autrefois...
ANDRÉ
Quelle autre chose ?
LE COMTE
Voilà ce qui me tourmentait... Tiens, voilà ce qui a été cause de tout.
ANDRÉ
Je ne comprends pas.
LE COMTE
Tu es d'avis, comme moi, que nous ne devons plus rien avoir sur le cœur, n'est-ce pas?
ANDRÉ
Certainement.