PROLOGUE
CHARLES
Vous parliez donc de moi avec M. Fressard?
CLARA
Ne sait-il pas tout?
CHARLES
Je vous ai priée de parler de moi le moins possible. Je tiens à ce que ma famille...
Ta famille! tu me la jettes toujours au visage. Ton fils n'est-il pas aussi de ta famille, après tout? Et, quand on saurait que tu as un enfant et que tu l'aimes, où serait le mal? Est-il possible d'ôlre plus soumise que moi? Et, cependant, chaque fois que nous nous voyons depuis quelque temps, tu trouves une chose pénible à me dire. Comment! après plus d'un mois d'absence, mon enfant malade, moi inquiète, tu reviens me dire que tu pars, que je te reverrai dans deux ans, et, au lieu de me consoler, tu me fais des reproches et tu attristes encore plus notre dernière entrevue! Je ne pense qu'à toi, est-ce ma faute? et je ne te vois presque jamais. C'est bien le moins, quand je me trouve par hasard avec le seul ami que j'aie, que je lui parle de toi et que, lorsqu'il me dit que tu ne m'aimes pas, je lui réponde que tu m'aimes.
CHARLES
J'ai tort! Moi-même, j'ai voulu cacher le chagrin que cette séparation me cause sous une apparence de mauvaise humeur. Je ne pensais pas ce que je t'ai dit. Pardonne-moi, lu sais bien que je t'aime.
CLARA
Vrai?
CHARLES
Vrai.
CLARA
Tu vois, avec un mot comme celui-là, tu me calmes; avec
cette parole-là, tu me ferais faire tout ce que tu voudrais. Tu penseras à nous, là-bas?
En doutes-tu?
CLARA
Tu ne resteras pas des mois sans nous écrire ; moi, jour par jour, je te rendrai compte de ma vie ; tu le veux bien ?
CHARLES
Oui.
CLARA
Le petit grandira. Tu permets que je lui parle de toi, n'est-ce pas, et que je l'habitue à t'aimer? car il ne te connaît pas; il t'appelle son ami sans savoir que tu es son père. Pauvre enfant 1 deux ans sans te voir ! Si tu allais ne plus revenir!
CHARLES
Quand je suis parti, il y a six semaines, tu m'as dit la môme chose, tu vois bien que je suis revenu.
Mais il n'y avait que six semaines à altendre. Deux ans, songe donc ce que c'est !
CHARLES
Du courage!
CLARA
J'en aurai; seulement, tu me promets que si, d'ici là, tes affaires vont bien, que si tu te fixes dans un pays, tu nous feras venir. En tout cas, nous irons te chercher, quand tu reviendras, si nous n'avons pas pu être réunis auparavant.
CHARLES
C'est cela.
Et alors, nous ne nous quitterons plus, quoi qu'il arrive.
PROXOGUE. 59
CHARLES
Je le le promets.
CLARA
Quand pars-tu?
CHARLES
Demain.
CLARA
Et ce dernier jour, nous le passons ensemble?
CHARLES
Impossible. Je suis arrivé il y a une heure, j'ai d'interminables préparatifs à faire.
CLARA
Mais tu peux revenir dîner avec moi?
CHARLES
Je suis attendu par un homme d'affaires.
Moi qui me faisais une fête de ce petit dîner. Allons, adieu t c'est moi qui te dis la première le mot de la séparation. Suis-je obéissante ? Mais embrasse-moi bien. (EUe laisse tomber
sa tête sur l'épaule de Charles.) Oh! nOS bonUCS jOUméoS d'autro-
fois, oij sont-elles? quand reviendront-elles? Tu n'as pas été malheureux avec moi, n'est-ce pas? Soigne-toi bien, ne t'expose pas; rappelle-toi qu'i! y a deux êtres qui mourraient de ta mort. Le jour où tu reviendras, nous retournerons à cette campagne où nous avons passé deux bons mois ensemble, tous les deux, sans nous quitter. Ce n'est plus la mère Honoré qui nous recevra, elle est morte, la pauvre femme! Tu as des larmes dans les yeux; tu es toujours bon. Pleure, mon Charles, ne fais pas le fort devant moi. C'est si bon de pleurer, dans de certains moments! Sais-tu ce que tu pourrais permettre, si tu m'aimais bien? tu me laisserais t'acccmpagner jusqu'au Havre; je mettrais un grand voile, personne ne me reconnaîtrait! — Tu ne veux pas?
CHARLES
Il faudrait toujours nous séparer. Voyons, chère enfant, parlons de choses sérieuses. 11 ne faut pas que tu restes à Paris; tu n'as rien à y faire; l'air de la campagne vaudra mieux pour le petit et pour toi-même. Il faut aller vivre à la campagne pendant que je serai absent.
CLARA
Mais, mon ami, je ne puis pas travailler à la campagne!
CHARLES
Aussi je ne veux plus que tu travailles, excepté pour les soins de ton petit intérieur. J'ai fait deux parts de ce qui me reste, une pour toi, une pour moi. Je te donne la plus petite; tu vois que je ne me gône pas.
CLARA
Je ne comprends pas du tout
CHARLES
Prends ces papiers.
CLARA
Qu'est-ce que ces papiers?
Tu les liras quand je serai parti.
CLARA
Non; je veux les lire tout de suite. (Lisant.) Un litre au porteur! une rente de trois mille francs! de l'argent! Charles, tu m'abandonnes, tu aimes une autre femme.
CHARLES
Tu es folle. Je t'apporte cette somme, parce qu'il est temps que je m'occupe de l'avenir de notre enfant, du passé duquel tu t'es si noblement chargée jusqu'à ce jour. Je puis être ruiné, je puis mourir, ne peux-tu pas mourir aussi? Il faut tout prévoir; ton fils serait donc abandonné à la charité publique? Non. Prends cette rente, ce n'est pas l'aumône