COMÉDIES ET COMÏ^DIENS
crucifier sans rémission. Il a des partisans fanatiques et des détracteurs acharnés.
Je ne puis croire à toutes les opinions qu'on lui prête. Elles sont excessives. Il ne faut s'en rapporter qu'avec, beaucoup de réserve aux gazettes d'outre- Rhin. S'il fallait prendre au pied de la lettre tout ce qui s'est écrit sur M. Wagner, les plus grands hérétiques ne seraient auprès de lui que des modèles d'orthodoxie et de modération. Le passé n'existerait point pour le fondateur et le chef de l'école nouvelle, et les musiciens illustres que le monde a honorés jusqu'ici n'auraient fait que balbutier quelques mots du divin langage, révélé subitement à M. Wagner par un trait de* lumière venu d'en haut.
Naturellement les disciples, exagérant les intentions du maître, traitent tout simplement de perruques ceux qui ont osé faire de la musique avant l'apparition du Vaisseau-Fantôme. Haydn, perruque; Mozart, perruque; Beethoven, perruque. De Rossiniet de Meyerbeer il n'en est même point question, Les deux premiers actes de Guillaume Tell annonçaient quelque lueur qui %'e^i biea vite éclipsée; le quatrième acte dps ffugu^^
nots ne manque pas d'un certain effet dramatique, mais c'est l'enfance de l'art.*
On a de la considération pour Weber; on l'eût admis, sans difficulté, dans l'école nouvelle; son malheur est d'être né trop tôt, M. Wagner l'a pris, dit-on, pour point de départ. C'est possible; mais il lui a tourné le dos, et il court encore.
Enfin j'ai lu dans une feuille allemande, que M. Wa»» gner s'est donné la peine de réorchestrèr VIphigénie en Aulide, pour apprendre à vivre au chevalier Gluck, qui en est tout mortifié dans l'autre monde. J'avoue que je n'en crois rien. Ce doit être une histoire inventée à plaisir, et quand on me montrerait la partition tout entière, instrumentée de la main de M. Wagner, cela ne prouverait pas qu'il ait voulu donner des leçons posthumes et inutiles, à un homme qui n'en a plus besoin, ni chagriner ce pauvre Gluck qui ne lui a jamais rien fait.
Maintenant, je sais des personnes à qui cela paraît étrange de s'appeler musicien de l'avenir quand on est encore vivant, et de se promettre ainsi d'avancç une immortalité à laquelle on n'a pas droit. Mais il faut dire comment les choses se sont passées. Ce n'est
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point la faute de M. Wagner ni celle de ses adeptes si leur musique a été surnommée la musique de V avenir. Les ennemis de la nouvelle école ont déclaré qu'ils n'y comprenaient rien. — Patience, a dit le maître, un jour viendra où vous ne parlerez point de la sorte. — C'est donc la musique diePavenir? répliquaient les autres en raillant. — Soit, ont répondu M. Wagner et les siens, nous acceptons le mot. C'est la musique de l'avenir.
M. Richard Wagner est à la fois poëte et compositeur; il écrit de la même main ses notes et ses paroles. Il s'épargne les embarras, les retards, les ennuis d'une collaboration qui le gênerait plus souvent qu'elle ne l'aiderait. Si ses œuvres réussissent, il en a tout le mérite et tout l'honneur ; si elles tombent, il ne peut s'en prendre qu'à lui.
C'est un écrivain des plus distingués et des plus spirituels; il a daté de Zurich, en novembre 1851, une sorte de manifeste, où il explique ses idées, ses doctrines, sa conduite et son plan. Cet avant-propos ne contient pas moins de 188 pages. M. Wagner a dédié son livre à ses amis, parce qu'il pense que ceux-là seuls qui sympathisent avec nous par le cœur et par
l'esprit, peuvent nous comprendre et nous juger saine-
ment. Le public a changé, dit-il; l'art doit changer aussi. Dieu seul est immuable. La révolution française a donné cours à des idées nouvelles ; il leur faut une nouvelle expression. C'est cette expression, cette forme que l'artiste contemporain doit chercher. « Toutes les fois, dit M. Wagner, que le critique absolu se place à son point de vue exclusif et personnel, pour juger l'œuvre d'un artiste, il ne voit absolument rien; car la seule chose qu'il pourrait à la rigueur apercevoir (sa propre image dans le miroir de sa vanité) n'est, au bout du compte, — lorsqu'on la considère rationnellement^ — que rien. »
Ainsi la critique est avertie; si elle veut apprécier à sa juste valeur la musique de M. Wagner, il faut qu'elle se place au point de vue de M. Wagner, qu'elle pense avec le cerveau de M. Wagner, qu'elle voie par les yeux de M. Wagner, qu'elle entende par les oreilles de M. Wagner. Tout autre critérium est nécessairement faux, incomplet et trompeur,
M. Wagner ne nie pas, dans cet écrit, comme on l'a prétendu, le mérite des anciens maîtres. Il dit seulement que Don Juan (par exemple), qui était jusqu'à
un certain point le reflet de la société pour laquelle écrivait Mozart, n'a point sur les buveurs de bière, sur les gens de Bourse, sur les conseillers intimes et sur les maris qui se bornent à tromper une ou deux fois leurs femmes, la même action que sur le public corrompu du siècle dernier.
L'auteur du Vaisseau- Fantôme, de Lohengrin, du Tannhauser, fait assez bon marché de ses premiers travaux. « C'étaient, dit-il, les essais habituels d'une individualité qui n'a pas acquis son entier développement et qui cherche à s'aftîrmer dans un effort progressif contre l'ensemble des impressions artistiques qui tendraient à la resserrer dans des limites étroites et infranchissables. Le premier vouloir do l'artiste n'est rien autre chose encore que la satisfaction du besoin qu'il éprouve d'imiter ce qui agit sur lui d'une manière saisissante. »
En d'autres mots, le génie de M. Wagner, dégagé de ses premières entraves, a pris complètement possession de lui-même. Il ne considérait d'abord une oeuvre dramatique que comme une suite d'airs, de duos, de morceaux d'ensemble ; il ne songeait qu'à la foule qui devait l'entendre et l'applaudir. « Mais qu'il
y a loin de là à l'homme qui devait un jour puiser ses effets dans l'idée, dans le cœur humain , dans 1 es passions grandes et fortes, au lieu de les chercher dans les moyens extérieurs ! »
Les œuvres de M. Wagner ont eu un grand retentissement dans toute l'Allemagne. Je n'examine point si la situation personnelle de l'auteur, ses opinions politiques, la proscription qui l'a frappé, ont plus ou moins contribué au succès de sa musique. Ce qui est certain, c'est qu'elle a beaucoup de peine à s'accli^ mater ailleurs. M. Wagner est déjà venu plusieurs fois à Paris. C'est en 1858, si je ne me trompe, qu'il nous a fait sa première visite. Dans chacun de ses voyages, il a frappé successivement aux portes de nos théâtres lyriques. Mais les directeurs, effrayés d'une révolution aussi radicale et se voyant sous le coup d'une ruine complète si le public avait mordu aux œuvres du grand réformateur allemand, l'ont prié de repasser dans quelques années.
— Qu'est-ce que cela vous fait? disaient-ils; l'a^ * venir vous appartient, tandis que nous nous débattons contre les nécessités du présent. Vous avez pour vous le temps et l'espace; nous sommes pris entre le
cahier des charges et notre fin de mois. Supposez, car tout est possible, que le Tannhauser et Lohengrin fassent fureur ; nous voilà forcés de brûler notre répertoire et de mettre à la porte tous nos compositeurs morts ou vivants. Ceci mérite réflexion. Revenez dans quelques années, et n'oubliez pas d'ici là vos très-humbles serviteurs.
On raconte que M. Girard, pressé, quelques jours avant sa mort, de jouer au Conservatoire quelques morceaux de M. Wagner, après avoir parcouru une ou deux ouvertures de ce maître, les laissa tomber sur son pupitre avec un profond découragement. « Je suis heureux, dit-il, que ce soit la musique de l'avenir; quand elle arrivera, je n'y serai plus. »
Hélas f il ne savait pas être si bon prophète !
M. Wagner a pris, cette fois, un parti décisif Dans l'impossibilité de faire entendre une de ses œuvres entières, il a loué la salle des Italiens, a réuni un grand nombre de musiciens et de choristes, et leur a fait exécuter, sous sa direction, plusieurs fragments tirés de ses différents ouvrages.
Ceci ne prouve rien, soit dit en passant, ni pour ni contre son talent dramatique. Ce que ses adversaires
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lui reprochent précisément, c'est d'être un bon symphoniste, mais de ne pas savoir écrire pour le théâtre, de remplacer la variété indispensable à la scène par une monotonie fatigante, et de noyer de grandes beautés dans un fatras souvent incompréhensible. M. Wagner nous fait entendre des ouvertures, des marches, des chœurs. Évidemment il a choisi la fleur du panier ; mais pourrions-nous endurer le reste? Voilà la question.
Les répétitions se sont faites dans la salle Herz, qui pendant deux ou trois jours a été transformée en une véritable tour de Babel. Il en sortait des bruits étranges, étourdissants. Les voisins ne savaient pas ce qui était arrivé. Les paysans s'arrêtaient dans la rue et cherchaient des yeux quelque sergent de ville pour mettre ordre à ce vacarme insolite. A l'intérieur, une centaine de musiciens, non pas des moins aguerris , étaient aux prises avec une musique redoutable. M. Wagner ne s'exprime pas très-facilement en français. Il se peut aussi que quelques artistes n'y aient pas mis un extrême bon vouloir et qu'ils aient fait la sourde oreille. La vérité est qu'il y a eu des scènes assez fâcheuses ou as 5CZ plaisantes, et que plusieurs ont
quitté la partie, en déclarant qu'il leur était impossible d'aller plus loin.
M. Wagner ne conduit pas comme tout le monde. Original en tout, il a des signes à lui, et il paraissait surpris et fâché qu'on eût quelque peine à le comprendre ; il s'agitait, frappait du pied, se mordait les lèvres; il cherchait, par ses regards, par ses gestes, parles mouvements de tout son corps, par des effluves, par des passes magnétiques, à faire pénétrer ses farouches accords dans ces têtes rebelles. On a fini à peu près par s'entendre ; mais, à la sortie, chanteurs et musiciens étaient sur les dents.
Le lendemain tous les Allemands qui habitent Paris se sont rendus scrupuleusement au Théâtre-Italien. C'était une invasion pacifique. Les Alsaciens, par conformité d'humeur et d'accent, par voisinage et par sympathie, avaient suivi la colonie allemande. II s'exhalait du foyer une forte odeur de pipe et de choucroute. La blonde Germanie rêvait dans les corridors. II y avait bien quelques Français, mais perdus dans la foule, artistes pour la plupart, car tout ce qui tape sur un piano, racle d'un violon, pince d'une guitare ou souffle dans un instrument quelconque, est
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plus OU moins atteint par ce grand cataclysme qui menace de renverser de fond en comble l'art musical.
Gela formait un curieux coup d'œil.On ne voyaitau parterre et à l'orchestre que longues chevelures, barbes ébouriffées, costumes exotiques. Toutes les loges n'étaient pas occupées, mais celles qui l'étaient, offraient par le mélange des couleurs et par la nouveauté des ajustements un singulier spectacle. Des robes de satin jaune à corsage cramoisi ; des jupes bouffantes relevées d'une torsade d'or en guise de ceinture; de petits chapeaux amaranthe à bords retroussés ; des touffes de rubans cerise entremêlées de verroteries et de coquillages; des panaches blancs plantés sur l'oreille; enfin les coiffures et les toilettes de l'avenir.
J'en excepte quelques jeunes femmes, en fort petit nombre, parées modestement de leur beauté et de leur bon goût, qui assistaient, pour ainsi dire, incognito, à cette étonnante exhibition de modes incroyables.
M. Wagner a paru, et on l'a salué de trois salves d'applaudissements. C'est un homme entre deux âges, assez grand de sa personne et assez maigre ; tout de noir habillé ; cravate blanche ; tenue de notaire dans
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l'exercice de ses fonctions. Sa physionomie est intelligente; son air un peu raide et empesé. 11 a le front beau, noble, élevé; le bas du visage écrasé et vulgaire. On dirait que deux fées, l'une irritée, l'autre affectueuse et bonne, ont présidé à sa naissance. La fée de riiarnionie a caressé et embelli le front d'où devaient sortir tant de conceptions hardies et de pensées fortes ; la fée de la mélodie, prévoyant le mal que lui ferait cet enfant, s'est assise sur sa figure et lui a aplati le nez.
On a commencé par l'ouverture du Vaisseau-Fantôme. M. Wagner dirige par cœur tous ses morceaux, ce qui dénote une grande mémoire et une tète puissamment organisée. Je ne sais si c'est la faute des exécutants ou du compositeur, ou bien s'il me manque un sixième sens, qui est nécessaire à ce qu'il paraît pour comprendre et apprécier cette nouvelle musique, mais j'avoue qu'une roulée de coups de poing qu'on m'eût donnée sur la tête, ne m'eût point causé une sensation plus désagréable. C'est une série d'accords stridents, de sifflements aigus, de grincements de cuivres enragés, sans aucune trêve, aucun repos pour l'oreille. Si l'auteur a voulu peindre une tempête, il en
a, au moins, rendu l'effet le plus pénible : cela donne le mal de mer.
Ce qu'il y a de vraiment beau dans les fragments que . nous avons entendus, c'est Ventrée des conviés au Wartburg, la péroraison brillante de l'ouverture du Tannhauser^ l'introduction de Lohengrin. et surtout le chant de noces qui a terminé la soirée. M. Wagner, je le repète, est un musicien d'un très-grand mérite, doué de facultés extraordinaires. Il y a dans ses compositions des traits nouveaux et inattendus, des effets de sonorité éclatante et superbe, d'ingénieux et de charmants détails, quelquefois, mais rarement, des phrases mélodiques d'une douceur extrême et d'une merveilleuse beauté. Il semble alors avoir dérogé à ses principes et à ses doctrines ; s'être trompé , en quelque sorte, et aussitôt, pour s'en punir, il se lance, à corps perdu, dans le vague et dans l'obscur, dans l'insensé et dans l'impossible.
Le chœur des pèlerins, une des plus charmantes pages du Tannhauser, a été massacré. On ne l'avait pas répété suffisamment ; l'orchestre même, où l'on remarquait des artistes de beaucoup de talent, s'est fourvoyé à plusieurs reprises, et c'est ce qui fait qu'il ne faut
point se hâter de juger, en dernier ressort, la musique de M. Wagner. Nous donnons, de bonne foi, notre première impression, quitte à nous rétracter si une exécution meilleure nous fait changer d'avis.
Il y avait, non loin de- nous, deux auditeurs d'opinions et de goûts différents ; l'un très-enthousiaste de la nouvelle musique; l'autre^ plus calme et médiocrement ravi de ce qu'il entendait.
Ils parlaient assez haut pour qu'on pût saisir quelques mots de leur conversation.
— Eh bien ! s'écriait le premier, n'est-ce point sublime? N'êtes-vous point touché? Vous rendez-vous enfin? Demandez-vous grâce?
— Ohl oui, je demande grâce, en effet, car je souffre horriblement.
— Gomment! vous souffrez?
— Oui, mon ami, d'une migraine affreuse. Votre M. Wagner est sans pitié; quand il tient son clou, il vous l'enfonce lentement dans la tête à grands coups de marteau.
— Oseriez-vous nier son talent?
— Dieu m'en garde! Je suis même prêt à reconnaître qu'il a du génie; mais il n'en est que plus cou-
pable à mes yeux, car il pourrait écrire tout autrement qu'il ne fait.
— Puisque vous lui reconnaissez du génie, pourquoi voulez-vous qu'il ne l'applique point à son art, et qu'il n'aime pas le beau ou ne cherche point à l'exprimer dans ses œuvres?
— Je ne sais; peut-être a-t-il éprouvé de grands chagrins, et il se venge.
— Ce sont là de mauvaises plaisanteries; mais tâchons de parler sérieusement. Voyons, comment vous y prendriez-vous, si vous deviez décrire en musique le pèlerinage du Tannhauser à Rome?
— Je ne le décrirais pas, ou je l'abrégerais d'une centaine de lieues. Je ne vois point qu'il y ait nécessité de suivre pas à pas ce monotone et fastidieux itinéraire; autant vaudrait mettre en musique la Gazette de Hollande.
— Peut-on raisonner d'une manière aussi pitoyable 1 Écoutez bien le texte; ce n'est que le programme d'une toute petite introduction instrumentale; mais, ditesmoi, je vous prie, si tout cela n'est point rendu avec les couleurs les plus vives et dans, les plus minutieux détails. (// lit le programme.) * Dès le commencement
du morceau, on entend léchant pieux de la troupe fidèle qui part pour Rome. Les dernières bénédictions d'Elisabeth s'y mêlent encore. Tannhauser ne s'unit pas au chœur; il marche seul, recherchant les sentiers les plus difficiles... »
— Oh! oui, les plus difficiles... C'est son idée, et vous ne l'en ferez point démordre; il y aurait là une fort belle route, bien large et tout unie, que cet entêté de Tannhauser chercherait exprès les fondrières et les précipices pour s'y casser le cou.
« — Soudain, la ville éternelle apparaît aux yeux des voyageurs. Des hauteurs du dôme éclairé des premiers feux du matin, des sons célestes arrivent aux pèlerins en prière, qui répètent, en balbutiant^ les saints accents. »
— Et vous avez la prétention d'avoir peint, par le bruit de vos chanterelles, par le roulement de vos timbales et l'éclat de vos trompettes, Rome et les sept collines, le Vatican, la coupole de Saint-Pierre, les moines et les cardinaux, l'Église et les fidèles, le bruit des cloches et les parfums de l'encens, le lever du soleil et l'arrivée des pèlerins, et leur componction, leurs prières, et même les mots qu'ils balbutiaient^ car il pa.
raît qu'il y a des bègues dans la troupe, ou des pénitents à qui l'émotion trop forte a coupéla parole? Du diable si j'ai rien vu de tout cela dans votre cacophonie t
— Silence, écoutez toujours : « La porte de l'église s'ouvre; le Saint-Père, entouré d'une pompe merveilleuse, paraît sur les degrés de la cathédrale . »
— A la bonne heure f Est-ce l'ophicléide qui peint l'apparition du Saint Père?
« — Il promet à tous ceux qui sont venus à la maison du Seigneur le salut et la rémission des péchés. »
— Ils en ont, ma foi, grand besoin, si j'en juge par les choristes.
Œ — La foule remercie à grands cris. » ^ — Eh f parbleu ! je les entends, je ne suis pas sourd. B « — Tannhauser s'approche, humble, le cœur rempli d'une contrition ardente; il confesse sa faute et supplie le pape de le délivrer des flammes de l'amour impie que Vénus a allumé dans son sein. Malgré les supplications du pénitent, le Saint-Père est inflexible. » — C'est bien fait. '
(( — Il jette l'anathème au pécheur et le voue à l'é- ■■ternelle damnation. »
— C'est peut-être exagéré; mais quand on fait un si odieux tintamarre...
« — Tannhauser perd le sentiment et tombe à la renverse. »
— Dieu soit loué! C'est fini, n'est-ce pas?
« — Il entend encore retentir vaguement les chants du salut; il reste sans connaissance jusqu'au crépuscule. »
— Jusqu'au crépuscule? Miséricorde! Mais songez donc que vos instruments font rage depuis le lever de l'aurore. Douze heures de musique ! et ce n'est qu'une simple introduction !
« — A ce moment une douce lumière... »
— Assez !
« — Semblable au rayon de l'étoile du soir... »
— Assez 1
<( — Luit dans la nuit du pauvre abandonné... »
— Assez, assez, assez I je n'en peux plus; je suis comme Tannhauser; je tombe à la renverse, je perds connaissance, je meurs. Tenez, mon ami, sortons ua peu, j'ai besoin de respirer. Hier au soir, dans cette même salle, j'ai entendu le Mariage secret. Rien de plus clair, de plus riant, de plus limpide. Ces adorables
mélodies m'ont rafraîchi le cœur. Je me sentais plus jeune, plus léger, plus heureux; j'avais envie de sauter au cou de tous ceux que je rencontrais. Je sais ce que vous allez me répondre; je ne préjuge rien, jene conteste rien, je ne discute pas. J'honore infiniment la musique de l'avenir, mais souffrez que je m'en tienne à la musique du passé.
30 janvier 1860.
Ce n'étaient autrefois que les abbés, les chanoines et les prélats qui avaient des bénéfices. Aujourd'hui le mot, par une abréviation de langage, s'applique aussi aux comédiens. On dit le bénéfice de Laferrière, le bénéfice d'Henri Monnier, le bénéfice de mademoiselle Lagier, pour indiquer les représentations plus ou moins extraordinaires qui se donnent au profit de ces artistes. Il y a eu beaucoup de ces soirées cette semaine, et je saisis l'occasion pour dire quelques mots sur ces sortes de spectacles dont la danse et le chant forment le principal attrait. Je ne veux parler d'aucune soirée, d'aucun artiste en particulier ;^mes
remarques sont générales, et, sans désigner personne, elles pourraient être utiles à beaucolip de monde.
Le public ne sait point toutes les tribulations, tous les ennuis, tous les tracas qui précèdent, qui accompagnent et qui suivent ces prétendus bénéfices. J'ai entendu souvent les malheureux bénéficiaires s'écrier, leur corvée finie, et même après un brillant résultat, qu'on ne les y prendrait plus ; mais ce sont serments de marins. L'année suivante ils recommencent sur nouveaux frais, et se préparent des déceptions nouvelles.
Presque tous les artistes ont des bénéfices, réels ou fictifs. Des conventions particulières établissent la part du directeur et celle du comédien. Tel artiste a droit à la recette entière, tous frais prélevés ; tel autre à la moitié, au quart, à une fraction des plus minimes. Il en est qui prêtent complaisamment leur nom, sans rien toucher du tout qu'un surcroît de travail.
Beaucoup de soirées extraordinaires sont données généreusement au profit de quelque œuvre de bienfaisance, ou à l'occasion de quelque grand désastre. Il y a des représentations pour les inondés, pour les incendiés, pour les blessés, pour les émigrés, pour les
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pauvres, pour les infirmes, pour les orphelins, poui^ les vieillards, pour les arrière-petits-fils ou les arrièrepetits-neveux d'écrivains célèbres ; il y en a pour les caisses de secours, pour les associations de prévoyance, pour les établissements charitables, pour le rachat des conscrits, pour les crèches, pour les écoles, pour les hôpitaux, pour les églises, et il faut rendre cette justicd aux artistes qu'on les trouve toujours prêts pour une bonne action.
Mais il serait peut-être imprudent de compter sur une grande affluence de spectateurs si la représentation n'est pas en elle-même attrayante. Le public aime à venir en aide aux malheureux et aux affligés ; il n'aime point qu'on l'ennuie, et c'est trop prétendre à la fois que de lui demander son argent et de lui faire subir un mauvais spectacle. Quelques artistes, en vérité fort rares, sont si aimés, si intéressants, si populaires, que leur nom suffit pour que la foule assiège les bureaux de location. Mais les autres, quelle peine et quel travail, que d'invention, que de stratagèmes pour exciter la curiosité, stimuler le zèle et vaincre l'hésitation des indifférents ou des indécis 1 La bizar-^ rerie du spectacle, la quantité des noms, souvent très-
étonnés de se trouver ensemble, l'immensité des affiches, l'énormité des caractères qui crèvent les yeux des passants, sont des moyens tellement usés que c'est à peine si l'on y prend garde. Il faudrait trouver autre chose, s'élever par un effort d'esprit à des combinaisons plus transcendantes, emprunter au grand Barnum ses exhibitions fabuleuses de veaux à trois tètes, de nains microscopiques, de nourrices centenaires et d'enfants qui pèsent trois cents kilos !
Pour donner une représentation à bénéfice, il faut en demander d'abord l'autorisation, qui ne se refuse presque jamais. On permet au bénéficiaire d'augmenter le prix des places à ses risques et périls. On exige un consentement par écrit de l'administration de chaque théâtre auquel appartiennent^es différents artistes dont les noms figurent sur l'affiche, on contresigne le programme, s'il ne renferme rien de contraire aux règlements, et tout est dit.
Les premières difficultés sérieuses commencent lorsqu'il s'agit de choisir une salle. Presque toutes sont occupées pendant l'hiver, et les théâtres ne se soucient point d'interrompre leur pièce à succès, d'autant plus que la veille et le lendemain d'une soirée extraor-
dinaire la recette est perdue. Il demande donc des prix très-élevés qui absorberaient la totalité des bénéfices ; et c'est ce qui fait que la plupart de ces représentations ne se donnent que fort tard, lorsque la moitié du public a déserté les spectacles et que l'autre moitié est sur le point d'en faire autant. Si les directeurs sont plus accessiblesen été, les spectateurs sont plus rares; si les frais diminuent, la recette est plus douteuse, et l'infortuné bénéficiaire tombe de Charybde en Scylla.
On préfère généralement la salle des Italiens parce qu'à partir du 1" mai elle est libre ; d'ailleurs le mois de mai n'est beau que sur le calendrier, les Parisiens le savent bien, mais les étrangers s'y trompent. On peut donc compter sur la pluie et sur l'hôtel du Louvre qui à cette époque regorge d'Anglais, de Russes et d'Américains.
Outre la location de la salle, le bénéficiaire doit payer l'orchestre, l'éclairage, la garde, les aftiches, les programmes, le droit des pauvres, le droit des auteurs, les voitures et les bouquets ; les bouquets surtout, qui jouent un très-grand rôle dans les représentations à bénéfice, comme nous le verrons tout à
l'heure.