‹ Comédies et comédiens, feuilletons. 2. sérChapitre 8 sur 245 · II · texte numérisé non relu

II

Rien n'est plus difticile et plus délicat que la composition du programme. Les artistes sont de bons enfants, mais à condition que chacun d'eux ait beaucoup plus de succès que ses camarades. Le grand secret serait de satisfaire également tous les amourspropres ; mais cela est impossible, par la raison que chacun veut effacer les autres, et toutes les fois qu'un artiste choisit un rôle, une scène ou un morceau, l'on peut être sûr qu'il fera un mauvais choix. Vous avez dix chanteurs? Ils voudront chanter dix grands airs à roulades, les plus longs possible, et ils prétendront que leurs morceaux ne soient placés ni au commencement ni à la fin du spectacle, mais tous au milieu. Vous avez six comédiennes? Elle voudront toutes jouer le premier rôle d'une pièce différeùte, et il ne se trouvera personne pour leur donner la réplique. Si l'on réussit par bonheur à se mettre d'accord sur le programme, il faut s'attendre aux difficultés les plus graves sur la rédaction dé l'affiche. Comment placerat-on les noms ? tous en vedette, cela va sans dire ; mais dans quel ordre ? Gommencera-t-on par la danse ou par le chant? par la cornédie ou par le drame? Suivrat-on le rang des théâtres, ou le rang des artistes? II y

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aurait un moyen bien simple : ce serait d'adopter l'ordre alphabétique; mais précisément parce que le moyen est simple, il ne contentera personne 1

L'affiche est enfin posée, ou plutôt les deux affiches; l'une plus petite, à la place habituelle, ou l'on donne le sommaire du spectacle, et qui se termine par ces mots engageants : Voir la grande affiche ci-contre. Vous cherchez des yeux. Où cela, ci-contre? Quelquefois c'est à un quart de lieue, au sommet d'une colonne ou d'un mur, quelquefois à vos pieds, sur une borne, au ras du trottoir. C'est que la grande affiche est si grande en effet qu'on ne sait où la coller, et que sa grandeur , n>ême lui fait du tort.

Supposons qu'on la découvre et qu'on la lise, c'est alors que les réflexions commencent. Le public est

I essentiellement calculateur. Il se dit : 20 sous pour le ténor célèbre, 20 sous J)our la cantatrice,, 20 sous pour la tragédienne; 10 sous pour la basse-taille et 10 sous pour le baryton; 20 sous pour la danseuse; pour le quatrième acte des Huguenots., 20 sous; 15 sous pour Galaiée; 10 sous pour Gil Blas; o sous pièce les comiques ; le pianiste par-dessus le marché : total, 1 0 francs, et il va louer sa stalle au bureau .

Si on ne lui donne rien de bien curieux, si on prétend lui vendre plus cher ce qu'il paye moins dans les autres théâtres, serviteur ! Il tourne lestement ses talons et il s'en va, comme feu Odry, se promener aux Champs-Elysées. Mais si le spectacle est vraiment beau*, les marchands de billets enlèvent tout sur-le-champ, sautent dans leurs cabriolets, courent les hôtels, revendent leurs coupons le double et le triple de ce qu'ils leur ont coûté, et empochent le plus clair du bénéfice, sans qu'il y ait aucun moyen de s'opposer à leur petit commerce.

Dans la journée le bénéficiaire est assailli de demandes : des amis qu'il ne voyait plus depuis dix ans se rappellent à son souvenir. Des parents qu'il ne s'est jamais connus arrivent tout exprès de leurs provinces pour assister à cette représentation mémorable : des photographes ont promis de faire son portrait qui doit figurer dans une galerie de contemporains célèbres. Quant aux artistes qui lui prêtent leur concours, ils ne demandent qu'une loge pour leur famille, une pour leurs amis, quelques amphithéâtres pour leur portier, pour leur coiffeur, pour lem^ femme de chambre, et cinquante parterres pour leur claqueur ordi-

naire qui, seul, comprend leurs effets et a l'habitude de soigner leurs entrées et leurs sorties.

Enfin, l'heure de la représentation vient de sonner; le bénéficiaire est dans toutes ses transes; les artistes n'arrivent pas; c'est à qui viendra plus tard pour ne point commencer le spectacle. La plus grande confusion règne dans les coulisses ; on a improvisé des loges partout; les uns s'habillent dans le cabinet du directeur, les autres dans un coin du foyer; celui-ci dans un couloir et celui-là dans un fiacre; les coiffeurs se croisent; les habilleuses ne savent plus où donner de la tête ; l'un crie après ses culottes et l'autre après sa perruque; l'ingénue réclame sa tournure et le jeune premier ses mollets ; le baryton se gargarise, la chanteuse essaye ses roulades ; le régisseur donne des ordres auxquels personne n'obéit.

« Place au théâtre I » Le rideau se lève. Le spectacle est ennuyeux, long, décousu. On a dû bouleverser le programme. Le public est de mauvaise humeur ; il a acheté ses places dans la rue ou chez le marchand de vin trois fois plus cher qu'au bureau, et il voudrait s'en prendre aux artistes qui n'en peuvent mais ; les artistes, furieux du succès de leurs camarades ou de

leur propre insuccès, s'en prennent au bénéficiaire, qui a cependant bien fait les choses ; car il s'est arrangé pour que tout le monde eût les mêmes applaudissements, les mêmes rappels, la même quantité de bouquets; cela était réglé d'avance, et Dieu sait combien ces ovations lui coûtent, à combien s'élèvera la note de tout cet enthousiasme.

La représentation finit vers deux heures du matin ; la salle est aux trois quarts vide. On est parti peu à peu en maugréant. La danseuse, exaspérée, déclare que jamais de sa vie elle ne s'exposera plus à un tel affront. Perdre ses plus beaux entrechats, prodiguer des ronds de jambe inutiles, pirouetter devant les banquettes f c'est la faute au malotru qui a si mal organisé sa soirée.

Pauvre bénéficiaire ! Accablé de reproches^ harassé de fatigue, ahuri, nerveux, malade, il demande à voir sa feuille. Une multitude de frais supplémentaires, qu'aucune imagination n'aurait prévus, se dressent devant lui en chiffres redoutables : supplément pour les machinistes, supplément pour les musiciens, supplément pour les chœurs ; amende pour avoir fini le spectacle après minuit; transport de décors; copie de

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morceaux; pourboire aux cochers, etc., etc., etc.

Enfin, tout compte fait : « A la bonne heure ! se ditil. J'ai couru tout Paris, j'ai perdu quinze jours pendant lesquels je n'ai pu ni jouer ni répéter ; j'ai attrapé un lumbago qui me tiendra peut-être au lit deux ou trois semaines; je me suis fait bien du mal ; j'ai mécontenté le public et me voilà brouillé avec tous mes camarades. Mais si je n'y gagne rien, je n'y remets pas de ma poche, et la recette, qui. Dieu merci ! a été meilleure que je n'aurais pu l'espérer, balance exactement les frais. Allons, allons, je n'ai pas trop lieu de me plaindre. » /

Ainsi il parle, et, comme il sort tout rayonnant, on l'arrête sur le palier :

« Quoi f qu'est-ce encore ?

— C'est un bouquet, monsieur, que nous avons l'honneur de vous offrir. N'oubliez pas les garçons du

théâtre.

— Très-bien, mes enfants ; voilà un louis pour votre bouquet. C'est tout mon bénéfice. »

3 juin 1860.

Nous avons déploré autant que personne la mort de Rachel. Une belle intelligence s'éteignait avant l'heure ; une individualité puissante et charmante disparaissait du théâtre et du monde. Mais, qui aurait pu se douter que ce deuil si vivement ressenti par tous les amis de l'art fût suivi bientôt d'un fait presque aussi triste, s'il n'était ridicule ? On n'a pas attendu que les cendres de la grande tragédienne fussent refroidies pour convoiter ses dépouilles et briguer sa succession. De tous les coins, de tous les pavés, du faubourg Saint-Marceau et du faubourg Saint-Antoine, de l'Auvergne et du Languedoc, des contrées où \e chi ré-

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sonne, où le charabia fleurit, sortaient à foison les héritières et les aspirantes. Il y a eu des fabriques de Rachel à tout prix. Des hommes qui en font leur industrie, ont couru les loges de portier, les foires et les champs pour y découvrir des Rachel. Ils trouvaient le terrain admirablement préparé. Le nom de Rachel, les millions qu'elle a légués, par testament, à sa famille, son hôtel qui s'est si bien revendu, enflammaient ces jeunes imaginations qui s'endormaient modistes et se réveillaient tragédiennes. Il est probable que si Rachel n'eût gagné que cent écus par mois à jouer la tragédie, le nombre de ces inspirées diminuerait sensiblement, et ceux qui les élèvent pour s'en faire un revenu seraient forcés d'écrire, à la main, sur de petites affiches volantes : On demande une ouvrière en tragédie, comme on lit sur les carreaux des lingères : On demande une ouvrière en chemises.

Mais Rachel était riche, elle était adorée, elle était célèbre ; pourquoi la première verrue ne le serait-elle pas à son tour avec un peu de génie, de patience et de travail? C'est le rêve de beaucoup de couturières sans ouvrage, de quelques lorettes retirées des affaires, qui ont de quoi payer leurs leçons dix francs le cachet,

enfin de quelques pauvres fijles aussi honnêtes que maigres, aussi vertueuses que mal tournées, qui se drapent d'un rideau de calicof jaune, pour réciter, toute la nuit, devant leur glace, le songe d'Athalie ou les imprécations de Camille, au grand désespoir des voisins. Pour les unes, la tragédie est un placement, pour les autres une loterie, pour d'autres, hélas I une maladie presque aussi dangereuse que l'hystérie.

Les professeurs, on le comprend, n'ont garde de contrarier une inclination qui leur est si profitable, et qui, au bout du compte, pe saurait nuire à leurs élèves. Si cela ne leur fait pas de bien, cela ne peut leur faire de mal. Déclamer de beaux vers est un np|3le exercice; cela conserve la santé, entretient la frjaîcheur de la peau, forme le goût^redresse l'orthographe. Aiiîieriezvous mieux l'équitation, la gymnastique, la corde ou le trapèze? Si, après deux ou trois années d'infusion de tragédie et d'application d'alexandrins,*les jeunes personnes ou les filles majeures soumises à ce traitement hygiénique, n'arrivent pas d'emblée à la Comédie-Française, il leur restera toujours la ressource des Délassements ou de Bobino.

Aussi les déhut§ sont fréquents, les efforts continus,

les réclames sonores. Tous les quinze jours on nous annonce une Rachel, et, quinze jours après, on n'en parle plus. On crie au miracle, à la résurrection f Nous la tenons, cette fois; c'est la bonne. Habemus Rachelem. Venez la voir; elle a le feu, elle a la flamme, elle a l'accent, les intonations de Rachel. Et comme vous vous montrez toujours incrédule, on ajoute d'un ton radouci : Non, vrai, venez la voir, il y a quelque chose.

Eh t sans doute, il y a quelque chose. Il y a d'abord cette folie invétérée, incurable, qui croit que la tragédie du dix-septième siècle peut sérieusement revivre de nos jours ; il y a cet engouement contagieux qui se gagne auprès de gens dont l'exaltation factice ou réelle exerce une pression sur la foule; il y a des spectateurs qui crient parce qu'ils entendent crier, qui applaudissent parce qu'ils voient applaudir; il y a quatre ou cinq cents billets donnés parce qu'on ne sait qu'en faire; il y a les parents ou les amis de la débutante qui lui jettent des bouquets à trente sous. Voilà ce qu'il y a.

Quelques, théâtres, par conviction, par nécessité, par désœuvrement, se prêtent, de temps à autre, à ces innocentes tragi-comédies. Cela fait toujours quelque

bruit, remplit la salle d'une apparence de public, entretient le zèle du parterre, et donne le temps de répéter des pièces sur lesquelles on fonde de plus solides espérances. Le régisseur est content; tous les régisseurs sont classiques; ils aiment la tragédie d'instinct, de sentiment, de passion ; les comédiens n'en sont pas fâchés ; c'est à la tragédie qu'ils doivent ces loisirs ; les ouvreuses, que la dureté des temps rend philosophes, s'estiment encore heureuses de placer quelques petits bancs, seul tribut que la tragédie prélève sur ces réunions de famille. Le directeur, homme de sens et d'esprit, qui sait ce que ces réunions lui coûtent ou plutôt ce qu'elles ne lui rapportent pas, fait à mauvais jeu bonne mine ; il est navré, mais il applaudit : mœrens ac laudans,

La critique encourage ou tolère avec une indulgente bonhomie ces essais, qui, après tout, n'ont rien de contraire à la religion, à la morale et à la propriété. Si on surfait un peu les débutants, de deux choses l'une : ou ils mériteront plus tard les éloges qu'on leur donne par anticipation, et ce ne sera qu'un prêt qu'ils pourront fort bien rendre, une dette dont ils sauront s'acquitter; ou ils tomberont d'eux-mêmes, et*tout

sera dit. Que nous en avons vu passer de ces célébrités de carton ! nous savons ce qu'il faut de papier mâché pour faire la statue et le piédestal. Pauvre statue! socle vide et fragile qu'un souffle renverse, une goutte d'eau détrempe , une chiquenaude aplatit!

Mais ne vaudrait-il pas mieux délivrer, une fois pour toutes, le théâtre et le public de ces mauvaises copies d'un grand modèle qu'on ne saurait égaler ni atteindre ; n'y aurait-il pas plus de sagesse et d'humanité à combattre des illusions qui ne peuvent aboutir qu'à des chutes et à des mécomptes? Rachel a réussi, non par la tragédie, mais malgré la tragédie. D'abord elle était belle, et d'une beauté antique; elle était la distinction même ; elle avait la voix pure et vibrante, le regard profond, les traits nobles et fins, les lignes sculpturales ; elle se drapait en j^tatue, et les ajustements de ville les plus simples et les plus négligés prenaient sur ce beau corps des plis superbes qu'elle relevait d'un geste fier et avec une vraie démarche de reine et de déesse*

Ainsi, rayons du concours les petits yeux et les vilains nez, les traits communs et les attaches massives,

LA FABRIQUE DES RACHEL lil

les organes sourds et faux, qu'on dirait enroués par l'abus des liqueurs fortes.

Racliel était arrivée dans le moment le plus propice pour une réaction littéraire. On était las des violences et des excès de l'école romantique. Des chefs-d'œuvre depuis long-temps dédaignés, insultés même, à force d'avoir été oubliés, paraissaient nouveaux. La place, d'ailleurs, était vide et le théâtre abandonné. Rachel en fut d'abord la gloire et le salut, puis bientôt la maîtresse et la despote. Tout contribuait à lui créer cette position suprême et unique : son talent, sa jeunesse, une popularité immense, d'illustres et fidèles amitiés qui la soutenaient jusque dans ses caprices et dans ses plus injustes prétentions, l'appui unanime de la presse, la soumission de son propre directeur, et l'effacement complet de ses camarades qui, ne pouvant lutter avec elle, préféraient abdiquer.

Eh bien f quel usage a-t-elle fait de ce pouvoir sans hmites et de cette prodigieuse fortune? La tragédie en a-t-elle profité? Jamais, au contraire, on n'a mieux compris que cette forme d'art, si admirable pour l'éclat du slyle, l'harmonie et la perfection du langage, était irrévocablement frappée de stérrlité et

de mort. On allait entendre les tirades de Rachel comme on va applaudir la cavatine de la prima donna à la mode; mais aussitôt que le déplorable Oreste et Vingrai Pyrrhus commençaient à pousser leurs aboiements" et leurs grognements féroces, on 8(8 sauvait au foyer par amour et par respect pour ces beaux vers qu'on se promettait de lire le lendemain dans l'édition de Didot.

Mais si la grande artiste n'a point relevé la tragédie, a-t-elle au moins enrichi le théâtre? On sait bien positivement qu'elle fut pour la Comédie Fran-j çaise une cause de ruine et de décadence. Les jours] où Rachel jouait, on faisait six mille francs de recette, et le lendemain deux cents; la maison de Molière était déserte ; le répertoire arrêté; tout talent annulé autour d'un seul talent; les auteurs vivants s'éloignaient de cette scène qui n'était plus qu'un musée ; et il est bien heureux que le Théâtre-Français ait des sociétaires qui ne peuvent le quitter sans renoncer à tous leurs avantages, car le jour où la grande tragédienne lui fut enlevée il aurait dû fermer ses portes.

Du reste, bit n avant la maladie de Rachel et ses

dernières souffrances, une étrangère^ une Italienne, impétueuse, irrésistible, pleine d'audace et de génie, ('lait venue ébranler cette puissance jusqu'alors incontestée, et porter le trouble, l'indécision, l'amertume au cœur de sa rivale. On ne m'opposera pas, j'imagine, l'éclatant succès de la Ristori pour me prouver que la tragédie n'est pas morte. Ce succès s'explique par un talent tout à fait exceptionnel, par la nouveauté, par le prestige d'une langue harmonieuse et à demi entendue, qui, jetant comme un voile entre l'actrice et le public, piquait la curiosité et doublait l'attention. La Ristori, d'ailleurs, ne joue point que Myrra et Marie Stuart, elle joue le drame et la comédie, le mélodrame, et le proverbe et la farce; elle jouerait Fenella, si on voulait. C'est une I artiste universelle et complète.

I Mais vous niez le progrès, me dira-t-on, vous feri mez l'avenir. De même que Rachel a succédé à ma- I demoiselle Clairon, à mademoiselle Lecouvreur, à mademoiselle Duchesnois, d'autres artistes aussi bien

I douées peuvent lui succéder à leur tour. Je ne dis

i pas non ; mais si un tel bonheur nous est réservé,

si une organisation d'élite, une rare intelligence, une

véritable artiste venait à se produire, il faudrait la détourner bien vite d'une voie sans issue, et la convaincre avant tout qu'elle ne pourra jamais remplacer Rachel. Inclinons-nous devant ce grand nom. Ne le jetons pas à la tête des débutantes et des élèves ; c'est une irrévérence et une niaiserie.

— Et qui jouera les tragédies nouvelles? car enfin vous ne prétendez pas défendre à nos poètes de commettre une tragédie, si le cœur leur en dit. — Dieu soit loué! cela n'est pas à craindre. Les auteurs de talent y ont renoncé d'eux-mêmes. M. Ponsard écrit des comédies en prose. Quant à ses plats copistes, à ces barbouilleurs de pastiches et d'amplification^ plus ou moins ridicules, loin de leur fournir les moyens de mal faire, il faudrait les enfermer. Reste un petit nombre de desservants pour la chapelle clasj sique. Le Théâtre-Français y a pourvu, et puisqu'il^ faut pour le plaisir de M. Beauvallet, de M. Maubant, de M. Guichard, qu'on sacrifie deux ou trois actrices, à la seule fin de leur donner la réplique, nous avons madame Guyon, que le drame nous a prêté et qu'on devrait bien rendre au drame ; mademoiselle Favart qui dit fort bien le vers et mademoiselle Devoyod.

Voilà, si je ne me trompe, de quoi satisfaire amplement M. Maubant, M. Guichard et M. Beauvallet.

L'Odéon, qui, en sa qualité de second Théâtre- Français, a aussi le plaisir et le devoir d'élever des tragédiennes, nous en a montré plusieurs qui ne manquaient point d'agrément. J'en ai vu quelques-unes douées de qualités remarquables, et, en ce moment même, il y a une jeune artiste, mademoiselle Méa, qui vient de jouer le rôle d'Andromaque avec beaucoup d'intelligence, de zèle et de succès. Cependant, si j'étais le directeur de mademoiselle Méa, je lui dirais :

(( Mon enfant, vous avez du talent, de la volonté, de beaux bras, une bonne tenue, une organe juste et bien timbré, un geste aisé et sobre ; restez toujours naturelle. Quelque rôle qu'on vous confie, évitez ces deux écueils : la trivialité et l'exagération. Il en est qui enflent les joues, grossissent la voix, imitent les ventriloques, et font le loup pour effrayer l'auditoire. Ne faites jamais le loup, chère amie ; gardez-vous des oppositions trop brusques et des intonations gutturales. On vous attraperait sans rémission, et vous ne savez pas encore, heureusement pour vous, ce que c'est

4i6 COMÉDIES ET COMÉDIENS

que d'être attrapée, en langage de coulisses. Ne vous promenez jamais sans raison sur la scène; c'est bon pour les tragédiens du Jardin-des-Plantes, qui ne savent que tourner dans leur cage ; et surtout, votre rôle fini, allez vous coucher, mon enfant, et ne donnez point dans le travers de ces personnes qui reviennent après la pièce, quand elles devrait être déshabillées et débarbouillées depuis une heure.

» Je sais, ma chère enfant, que jusqu'ici aucun de ces reproches ne peut vous être adressé ; mais je veux vous prémunir contre les mauvais exemples et les mauvais conseils qui gâtent les meilleures natures et font avorter les dons les plus précieux. Ne vous croyez pas une Rachel parce qu'on vous applaudit et qu'on vous rappelle à grands cris ; soyez modeste. Vous n'êtes point revenue à la fin du spectacle, et vous avez bien fait ; le public vous a su gré de cette réserve et de cette abstention de bon goût. Il est trèsmalin, le public, quand il s'y met ; il proteste à sa] manière; il ne veut pas qu'on lui fasse la loi, qu'on lui impose tel ou tel artiste. Certains ballons d'essai! ne peuvent se lancer qu'en famille; mais il faut écarter avec soin le vrai public, car, s'il arrive à

pi'nétrer dans la salle, il souffle sur le ballon, et le voilà crevé. Adieu bravos, adieu réclames, adieu bouquets! Voyez ce qui s'est passé l'autre soir. Le parterre, qui a ses idées, voulait rappeler tous les artistes, et criait: Tous! tous! Mais le public a répondu : Méa! Méal

» On criait : Méa dans les corridors, dans les escaliers, dans la rue. Les étudiants répétaient : Méa ; Méa^ répliquaient les dames; on n'entendait plus que Méa dans tout le quartier, depuis la rue de Seine à la rue de Vaugirard. Moi-même, votre directeur, j'ai dû prendre la défense de mes pensionnaires. On m'a dit : Méal Mon régisseur s'en est mêlé : Méa! Quelques braves gens qui s'étaient trompés (qui ne se trompe en ce bas monde?) ont essayé de justifier leur méprise : Méa, Méa, Méa ! » .

8 octobre 1860.

Je disais l'autre jour que, les musiciens n'étaient pas heureux généralement.. J'en ai rencontré cette semaine de très-satisfaits de leur sort, et en assez grand nombre pour former tout un orchestre. Voici comment la chose s'est passée :

Je regardais quelques marchands retardataires occupés^ les pauvres gens, à faire disparaître les baraques qu'on dresse tout le long des boulevards à l'occasion du nouvel an. La soirée était assez avancée et il gelait à pierre fendre : nul espoir de chalands. Les planches tombaient avec un bruit sec sous le marteau des démolisseurs et on se hâtait de les emporter sans

grand regret, attendu que par un froid si rude, la petite industrie parisienne n'a pas fait de très-brillantes aftaires.

Une seule de ces boutiques en plein vent, au coin de la rue Montmartre et du boulevard Poissonnière, semblait vouloir profiter des derniers délais de rigueur et protestait, par sa ferme attitude, contre le déménagement trop pressé des baraques voisines. Deux chandelles éclairaient l'étalage, composé d'une planche en sapin moins large que longue, unie et luisante comme un miroir. Sur la planche était rangé tout un petit monde de bonshommes de bois à rendre inquiète et jalouse la noble ville de Nuremberg. Derrière la planche, en y prenant bien garde, on finissait par découvrir le marchand.

C'était un petit vieux très-gai, très-prévenant, très poli, assez chaudement vêtu d'une redingote de cou leur incertaine qui lui tombait jusqu'aux pieds. Son cou, son menton, la moitié de ses joues s'enfouissaient dans une ample cravate de tricot rayé noir et orange. On ne lui voyait que les yeux pétillants de malice et d'ironie, et le bout du nez qui, par instants, semblait se mettre à la croisée, épiant ou flairant

LES PETITS xMUSlGIENS DE BOIS i21

les passants, et rentrait bientôt sous les plis du tissu protecteur. Ce bout de nez eût fourni un chapitre à un romancier de l'école de Balzac ; il était pointu, curieux, intelligent^ fin, mobile, et, en un mot, il y avait plus d'esprit, de physionomie et de vie dans ce bout de nez que dans les vingt figures slupides qui se croisaient en ce moment sur le trottoir. Il eût vraiment été grand dommage que ce bout de nez fût gelé.

— Voyez, messieurs, voyez! faites votre choix! criait le petit vieillard d'une voix claire et perçante.

J'approchai.

— Voyez, monsieur, dit-il d'un quart de ton plus bas (diapason normal); et il me salua du regard.

— Combien les bonshommes ? fis-je.

— Ce sont des musiciens, monsieur.

— Combien ces musiciens ?

— Un sou pièce.

— Ce n'est point cher.

— Et je vous les donne, monsieur, dit le marchand d'un air malicieux, pour les meilleurs artistes du monde. Premièrement ils sont modestes, ce qui n'arrive pas toujours à leurs camarades. Ils entendent que

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