‹ Comédies et comédiens, feuilletons. 2. sérChapitre 84 sur 245 · ACTE TROISIÈME · texte numérisé non relu

ACTE TROISIÈME

tion du marquis pour ne pas nous exposer les uns ot les autres aux embarras d'une situation désagréable pour ceuxci, pénible pour ceux-là, ridicule pour tous. Le marquis ignorait comme moi que vous lui feriez visite aujourd'hui. Le hasard seul, cette fois encore, a tout combiné.

STERNAY.

Alors, vous êtes très-lié avec mon oncle?

JACQUES

Comme un homme de mon âge peut être lié avec un homme du sien. Une circonstance indépendante de notre volonté à tous deux nous a mis en rapport ensemble Tannée dernière, une heure après que je vous connaissais. M. d'Orgebac s'est pris subitement d'amitié pour moi, il a essayé de m'ôtre utile, il a réussi, et j'ai pour lui la plus vive reconnaissance et la plus sincère affection. Je m'attache très-facilement. J'ai ce qu'on appelle une nature aimante. Depuis six mois, nous sommes non-seulement en relations affectueuses, mais en relations d'affaires; j'ai très-souvent des communications à lui transmettre de la part du ministre, dont je suis le secrétaire.

STERNAY.

Comment! c'est vous qui êtes le secrétaire du ministre?

JACQUES

Oui, monsieur.

STERNAY.

Ah! je vous fais mon compliment. C'est au marquis que vous devez cette position ?

Un peu, monsieur, et à un travail que je lui ai adressé sur la question qui s'agite en Orient et que j'ai beaucoup étudiée. Le ministre l'a lu, il a désiré me connaître, le marquis m'a présenté à lui, lui a même raconté mon histoire, en ne nommant que les personnes qu'il devait nommer, bien en- III. 9

U6 LE FILS NATUBEL.

tendu ; le «linistre s'est montré très-bienveillant à mon égard et m'a demandé si je voulais rester auprès de lui, j'ai accepté, et je crois que je lui suis assez utile.

STERNAY.

Vous êtes dans des idées beaucoup plus sages que Tannée <1 ornière.

JACQUES

Je suis tout simplement dans les idées d'un homme qui a souffert beaucoup en peu de temps. Un moment, j'ai douté de la vie, je me suis abandonné à la colère, à la haine. J'étais jeune, inexpérimenté, étranger aux grandes émotions; mais les sentiments de ma véritable nature ont repris le dessus, et je suis redevenu bon comme ma mère m'avait appris à l'être. Ily a de braves gens dans le monde, et, depuis un an. j'ai vu venir à moi des sympathies que je n'avais pas connues jusqu'alors, qui m'ont conseillé, soutenu, dirigé. J'ai beaucoup d'amis; et puis les événements les plus douloureux ont quelquefois uri bon résultat. Souvent une douleur inattendue, un malheur injuste, donnent à l'homme une énergie et une persévérance qu'il n'eût peut-être jamais trouvées dans le bonheur, et tel est devenu un homme supérieur après avoir souffert, qui n'eût été qu'un homme vulgaire s'il eût toujours été heureux. Je ne suis pas un homme supérieur, mais je commence à être un homme utile, et je le dois aux événements imprévus de l'année passée. Je n'ai donc pas à vous en vouloir, monsieur; j'ai presque à vous remercier, quoique le bien que vous m'avez fait, vous me l'ayez fait un peu malgré vous. Je sers mon pays dans la mesure de mes forces, sans bruit et sans ostentation. J'avais le goût naturel de l'obscurité, ma naissance m'en a fait un devoir, et ce ne serait que poussé par une volonté plus forte que la mienne, que je consentirais à en sortir. Je n'ai pas d'ambition et je comprends que je ne puis pas avoir d'orgueil. Je dois le jour à une faute; je n'en rougis ni ne m'en vante; je ne le cache ni ne l'avoue; je l'accepte comme un fait, et je

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