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On doit peu tirer vanité du bonheur des découvertes , puisque le plus souvent c'est le hasard qui les produit : néanmoins le titre d'iNVENTEUR nous semble si précieux en toutes choses , que nous tenons à le revendiquer sur les concurrens au nom de qui l'erreur en attribuerait le mérite à notre préjudice. On trouvera donc naturel que je constate la priorité de mes travaux dans la création de la comédie historique.
Voici quelle occasion fit naître ce nouveau genre de composition théâtrale , dont j'offre ici trois exemples divers en rapport avec ses différentes espèces.
Dans un cercle de personnes amies de la littérature et desteaux-arts , parmi lesquelles on distinguait l'esprit cultivé de l'aimable et belle duchesse d'Aiguillon , des dames de Lameth, Dumas , et de Larue , fille de l'ingénieux et hardi Beaumarchais, j'entendis affirmer que le Mariage de Figaro était la dernière innovation possible après tant de productions variées qu'avait four-
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nies la fécondité des auteurs dramatiques. On assurait que tous les ouvrages futurs rentreraient nécessairement dans les mêmes moules , et qu'on ne saurait plus rien créer de nouveau, sans s'écarter défectueusement des règles étroites de l'art. Quoique jeune encore , mais ayant déjà donné au théâtre plusieurs pièces soumises aux formes classiques , j'osai m'élever contre le sentiment général et soutenir , contre la banalité de cette opinion, que l'imitation de la nature en tous ses modes était inépuisable , infinie. On combattit vivement mon avis : je le défendis avec chaleur , et dans le feu d'une discussion que rendirent très-piquante les répliques des interlocutrices et les saillies de plusieurs hommes du monde et de quelques littérateurs fort instruits , on me défia de prouver le système que j'avançais par une composition entièrement neuve. Poussé à bout, j'acceptai la gageure assez étourdiment et m'engageai même à lire bientôt un ouvrage dramatique , soit en prose , soit en vers , formé d'élémens inconnus encore au théâtre. Mes antagonistes exigèrent de plus que je respectasse rigoureusement la condition des trois unités , ainsi que dans mes autres comédies ou tragédies. Je souscrivis à cette convention raisonnable d'autant plus volontiers qu'à cette époque on était loin de croire que pour innover et coopérer aux progrès douteux du siècle , il fallut recourir aux emprunts des informes conceptions étrangères , et renverser de fond en comble les lois
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constitutives de notre admirable scène française , si merveilleusement enrichie par la gloire des maîtres de Fart.
Plein des idées que ce débat avait fait germer dans ma tête , jaloux de triompher des difficultés de mon entreprise , je repassai dans ma mémoire la série entière des modifications que nos devanciers avaient procurées à leurs successeurs , depuis les génies les plus réguliers jusqu'à ceux qui paraissent l'être le moins , et même jusqu'aux imitations où le fantastique est employé , tel que la statue parlante du Festin de Pierre. D'un côté , je reconnus que la perfection de la comédie domestique de mœurs , de caractères ou d'intrigue , et que les extensions du drame comprenaient toutes les formes imaginables : d'autre part , je vis que la tragi-comédie ou comédie héroïque contenait le type des passions élevées et du noble langage qui les exprime , ainsi que la tragédie dont le spectacle représente , conformément à sa beauté idéale , les vertus et les crimes des rois et des héros ; mais j'aperçus qu'en dépouillant ces éminens personnages du faux appareil qui les couvre , et qu'en appliquant à leurs vices et à leurs actions perverses la force du ridicule y il en résulterait un genre vrai , moral , instructif 9 qui apprendrait au peuple à démasquer la basse politique , et lui montrerait les grands en déshabillé , et 9 pour ainsi dire , mis à nu sous le tbuet de la satire. Dès cet instant , me fut révélé le secret d'une inven-
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tion positive , et mon problème résolu m'inspira la comédie historique de Pinto , qui lui servit de preuve évidente. Examinez la date de cette création , et vous verrez que jamais l'histoire n'avait été traitée de cette manière au théâtre, et qu'aucune pièce de ce genre n'y avait encore paru ; car on aurait tort de lui comparer quelques drames antérieurs où le langage noble et le familier sont unis , où les situations risibles et pathétiques se confondent. Aucuns de ceux-là ne sont uniquement dirigés vers le but satirique , ni précisément écrits du ton de la franche comédie qui n'admet que le ridicule . .
En effet , la plus grande difficulté que je rencontrai dans l'exécution de mon premier essai fut d'en abstraire cette sorte d'intérêt contraire à la raillerie , cette pitié larmoyante qu'excite le drame. Y retomber, c'eût été fausser et manquer le genre en ternissant son éclat d'un triste alliage ; c'eût été l'abâtardir aux yeux de Thalie , qui semble , dès qu'on l'attendrit un peu trop , laisser échapper sa férule en grimaçant. La victime de Tartufe est à plaindre ; Molière se garde d'émouvoir la compassion sur ses malheurs ; les plaisanteries de Dorine et l'opiniâtreté de la vieille Pernelle , qui le punissent de sa crédulité dévote , font juger au spectateur égayé qu'Orgon ne subit que la peine qu'il mérite. Voilà l'essence du bon comique.
Craignant que la gravité de la révolution du Portugal , traitée familièrement , ne se fit pas assez bien
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comprendre du parterre et ne lui pesât , j'ai pris soin , pour l'amuser , d'y lier un vif imbroglio , à la manière espagnole. Ce mélange de caractères et d'intrigue, dialogué en libre prose , a rapproché Pinto du mode employé très-gaiement par, l'auteur de la Folle Journée y de qui cette pièce obtint le suffrage , précurseur de celui du public.
Les variantes du cinquième acte , que je joins à la publication de Pinto , ont été conçues dans le projet d'épurer le genre du vice des effets propres au mélodrame , et de le conformer en tout au mode riant' de la comédie ordinaire. Mon ouvrage avait besoin de cette amélioration.
Cette épreuve une fois bien accueillie ne suffisait pas à fonder le genre nouveau que j'avais découvert; 11 restait à le corriger des défauts que j'y avais notés dans ma première expérience , à le régulariser suivant la méthode classique de Molière , et à le faire monter au rang de la haute comédie , d'après les modèles parfaits du Misanthrope , des Femmes savantes et de la Métromanie , pièces écrites en vers , exemptes d'intérêt touchant, de situations fortes et de nœuds compliqués , et ne consistant que dans le simple jeu des ridicules et des mœurs, et dans l'artifice du style mesuré. L'histoire m'offrit un sujet dont elle fournissait même le titre comique , la Journée des dupes.
Le succès des nombreuses lectures de cet ouvrage , appuyé par le goût des hommes les plus éclairés de la
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capitale , m'encourage à l'exposer dans cette édition , comme le complément de mon invention nouvelle.
Cette pièce ne développe point une action générale et populaire comme celle de Pinto ; mais le mouvement intérieur d'une cour dans laquelle se signale un ministre ambitieux qui domine son prince et les premiers seigneurs de l'Etat , par sa supériorité frauduleuse , mais qui cependant mérita le surnom de grand homme, parce qu'il acheva d'abaisser les grands féodaux , qu'il seconda le génie des belles lettres , et qu'il se montra le soutien des droits de la France contre les brigues de Pétranger .
Quiconque aura bien lu les Chroniques et les Mémoires du règne de Louis XIII , remarquera que le plan total de cette pièce est fondé sur les faits les plus exacts. Je n'y ai rien altéré , rien ajouté : mon effort s'est borné à bien choisir les matériaux , et à disposer le tout théâtralement. Je recommande le même soin k l'étude des émules qui tenteront de suivre la route que je leur ouvre ; faute de quoi leur comédie , au lieu d'être vraiment historique , ne serait plu& que romanesque.
« L'idée de cette pièce , ai-je dit en mon Cours » analytique de littérature , je la dois à Molière qui » laissa dans ses manuscrits le titre de ï Homme de » cour , projet d'ouvrage qu'il parut léguer en mou- » rant à ses disciples. Heureux s'il était permis à son » plus humble et plus ardent admirateur de devenir
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»au moins en ceci son exécuteur testamentaire! »
Mes laborieuses recherches sur les antiquités théâtrales m'ont suggéré le projet de donner une légère image de la Thalie des Grecs , qui eurent aussi leur comédie politique , mais très-différente de la nôtre , puisque celle-ci n'a jamais qu'un fonds réel , et qu'Aristophane nous montra la leur , toute fictive et toute allégorique.
À la comédie latine dont j'ai retracé l'espèce dans ma pièce intitulée P faute , et que j'ai écrite en vers libres, sur le modèle de notre Amphitryon , j ai donc voulu joindre l'imitation , non de la primitive comédie grecque, mais de la seconde , surnommée la moyenne ; et je l'intitule V Ostracisme , pièce où je représente les agitations démocratiques de la place publique d'Athènes.
La prose m'a paru plus convenable que les vers à l'exécution de cette œuvre , parce que la poésie eût prêté à des personnages fameux et agrandis sous le prisme des âges , un ton presque tragique et trop audessus du dialogue naturel , et propre à l'ironie. Les connaisseurs apprécieront cette délicatesse et ne blâmeront pas mon choix.
Je pense que , durant les jours où nous vivons , on ne me demandera pas pourquoi je préfère soumettre ces trois ouvrages au jugement des lecteurs , plutôt qu'à celui des spectateurs , pour lesquels je les ai composés. La hauteur de mes vues dans l'invention du genre de là comédie historique, la puissance qu'il exer-
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cerait plus universellement que tout autre sur les esprits, l'utilité qu'il aurait pour l'instruction morale du vulgaire , et le châtiment que , par sa réussite, le rire infligerait aux intrigans civils , ecclésiastiques et militaires , aux grands et petits factieux , ou parvenus ou assis au pouvoir , enfin à tous les fourbes qui se jouent des hommes et des empires r l'ont d'avance proscrit dans les obscurs comités des cabales qu'une noire malice engendra toujours et partout à ma suite, et dans les bureaux de la censure mutilatrice, lâche receleuse des vols qu'on me fait, quand ses ciseaux n'achèvent pas d'énerver les plus mâles enfans de ma muse interdite.
En résumé, l'analyse démontrera que la nouveauté de cette méthode dramatique , en accord avec les anciennes règles prescrites, consiste a mettre les mémoires en action ', et ne résulte que de l'application philosophique du ridicule à la vicieuse conduite des grandes affaires d'Etat. J'aurai payé ma dette à mes concitoyens, si , par l'établissement de ce genre théâtral , mon zèle peut rendre un service à la liberté de mon pays , ou du moins fournir des traits h, la loquacité vengeresse de notre bonne ville.
1 J'entends par mettre les mémoires en action, non dialoguer des parties d'histoires dans plusieurs suites de scènes décousues, et composées à l'imitation de celles du président Hénault ou des romans de Walter Scott , mais concentrer l'esprit des annales. dans le plan d'un sujet que resserre un nœud soutenu par des combinaisons théâtrales. C'est là' ce qui seulement constitue la Traie comédie , ainsi que le drame historique.
PINTO
ou