MADAME VERNET, MONSIEUR VERNET, PAULINE, MARGUERITE, HENRI
Entrée de Pauline et de Marguerite. Les dames s'embrassent. Henri se tient à l'écart
PAULINE
Tu as une visite)
Oui, un jeune homme très distingué; venez que je vous présente. (A Henri.) Ma sœur et ma nièce. (A Marguerite et Pauline.) M. Henri Gérard.
Un poète.
PAULIN
Un poète?
MADAME VERNET
Oui, monsieur Henri Gérard est un poète
Et un vrai.
PAULIN
Ahf
MONSIEUR VERNBT 31 1
MONSIEUR VERNET. Il montre le livre à Pauline. La preuve.
PAULINE
La couverture attire l'œil : Des Limes,
MADAME VERNBT
Des RimeSi des Rimes,
HENRI
C'est un R, mademoiselle.
J'ai la vue si basse, monsieur.
Elle Ta fait exprès. Des limes! Elle voudrait les
mordre 1
MADAMB VERNBT
Tes préparatifs sont terminés)
PAULINB
Ouiy je ne me surcharge pas.
MONSIEUR VERNBT
Qui VOUS le défend >
PAULINB
La simplicité de ma garde-robe.
MONSIEUR VERNBT
Vous trouvez peut-être que Julie emporte trop?
MADAME VERNET
Victor, c'est toi qui commences...
HENRI
Monsieur Vernet, je suis témoin.
Elle se rattrapera. — A propos, Henri, vous avez beaucoup de bagages >
Une valise.
MONSIEUR VERNiïT
Ce que vous voudrez, n'ayez pas encore des... scrupules.
HENRI
C'est une grosse valise.
MADAME VERNET
Monsieur Henri veut bien nous faire le plaisir de venir avec nous.
PAULINB
Ahl ahl
Le plaisir et l'honneur. Ça vous surprend qu'un poète...
PAULINE
Du tout. (A Henri.) Je sais, monsieur, que ma sœur et mon beau-frère aiment les artistes.
Nous ne pouvons pas nous en passer.
PAULINE
Vous n'êtes pas le premier qu'on me présente., j'ai déjà eu le plaisir, — le plaisir et l'honneur, — de dîner ici avec le peintre qui a fait ce portrait. Tous regardent le portrait.
Le peintre Morneau. Vous le connaissez >
HENRI
Non.
Comment le trouvez-vous?
HENRI, léger.
Très bien.
MADAME VERNET, gaîc.
Vous dites ça sans enthousiasme.
HENRI
Je le dis comme je le pense.
MONSIEUR VERNBT
Mais c'est ma femme.
HENRI
Madame Vernet?
MADAME VERNBl
Il ne me ressemble pas ?
HENRI
Si, si, madame, quoique la bouche...
Ratée?
HENRI
Plutôt. Et ce n*est pas votre front si net, presque carré, oui, un peu têtu. On ne vous fait pas penser ce qu'on veut.
Eh! eh! Julie, quel physionomiste t
PAULINE
Vous n*avez rien à dire des yeux ^
HENRI
Oh ! les yeux, mademoiselle, c'est ce que les peintres réussissent le moins.
MADAME VERNET
Que va-t-il en rester?
Oui, je finirai par le mettre au grenier
HENRI
Excusez-moi, madame, une femme comme vous est rare, même en peinture.
Attrape, Julie... Moi qui me promettais de faire faire mon portrait l'année prochaine.
HENRI
Par le même peintre >
MONSIEUR VBRNBT
Ou par un autre.
PAULINB
Il ne manque pas d'autres peintres, moins chers.
MONSIEUR VERNBT
Dirait-on pas que j'ai payé monsieur Morneau avec votre argent?
PAULINE
Vous l'avez très bien payé... et lui aussi
Honorine apporte le thé.
HENRI
Vous le voyez encore?
MADAME VERNET. Gênée, elle se lève pour verser le thé.
Oh I non. C'était une simple relation de vernissage.
MONSIEUR VERNET, bas.
Il s'est conduit comme...
PAULINE, haut.
Comme un artiste!
HENRI
Mademoiselle Pauline déteste les artistes?
PAULINE
Un peintre n'est pas un poète, monsieur
2l8 MONSIEUR VERNET
Et réciproquement. (A Henri.) Elle n'a que du miel pour vous. Prenez mon ami, prenez, c'est une faveur.
HENRI
Je goûte.
Et toi, Marguerite, tu n'ouvres pas la bouche ! tu es contente de passer deux mois avec un poète >
HENRI
Aucun effet.
MARGUERITE
Monsieur est un poète?
MADAME VERNET
Tu n'as pas entendu?
HENRI
Soyez franche, mademoiselle, vous vous imaginiez que c'était autre chose.
MARGUERITE, ricuSO
Oui
HENRI
Un beau jeune homme pâle.
MARGUERITE
Oui. Avec des moustaches.
MONSIEUR VERNET aiQ
HENRI
Ah! VOUS confondez, les moustaches, c'est pour les militaires. Avec de longs cheveux?
MARGUERITE
Oui.
HENRI
Noirs.
MARGUERITE
MAKUUlîKliB
Oui, OU blancs, comme de la neige.
HENRI
Quand le poète est vieux; ça me viendra. Ça vient môme aux poètes qui ont, comme moi, les cheveux courts.
PAULINE
C'est une nouvelle école ?
HENRI
C'est simplement une nouvelle coupe de cheveux. Et, n'est-ce pas, mademoiselle Marguerite, le poète de vos rêves étalait une cravate comme une salade de laitue)
MARGUERITE
C'est ça.
HENRI
Et il ne portait point de gilet sous sa redingote râpée et boutonnée jusque-là, pour cacher la chemise. Hélas ! j'en porte un, avec une chaîne et une
montre, une montre de famille, et je regarde prosaïquement Theure, et j'ai l'air à peu près correct. Je comprends votre déception, mademoiselle.
MARGUBRITB
Je m'y ferai.
MADAMB VBRNET
Marguerite, tu importunes M. Henri
MARGUERITE
Mais je ne lui demande rien, moi!
Tu as reçu une éducation, ma fille.
PAULINE
Celle que je lui ai donnée, mon beau-frère.
Ça ne m'étonne plus.
MADAME VERNET
Excusez ma nièce, monsieur Henri. Ce n*est pas une fille, c'est un gros garçon,
C'est bien une jeune fille naturelle. Elle est sans mystère. (A Pauline.) Et je vous félicite, mademoiselle.
MONSIEUR VERNET, à Pauline.
Une autre dirait merci.
PAULINE
Ah ! c'était pour moi !
Ecoutez tous : Voilà le programme de la journée à Fleuriport : d'abord, chaque matin, une heure d'escrime pour les hommes, (à Pauline) car monsieur n'est pas seulement un poète, c'est aussi un escrimeur hors ligne.
PAULINl
Tous les talents.
MONSIEUR VERNET, à Henri.
N'oubliez pas d'emporter vos fleurets. Ensuite, baignade. Vous savez nager>
HENRI
Comme un. poisson d'eau douce.
MONSIEUR VERNBT
Ce sera le reste là-bas. Vous volerez sur l'eau salée de la mer. Moi je nage au fond.
HENRI
Au fond de la mer, c'est déjà loin.
L'après-midi, promenades variées. On visite, par exemple, une vieille église des environs. Vous aimez les vieilles églises >
HENRI
Assez, quand elles sont vides et qu'il y fait frais
Ces dames se recueillent. Moi je monte en chaire et je prêche ce qui me vient par le Saint-Esprit.
MARGUERITE
Et tu nous fais bien rire, mon oncle.
PAULINE
C^est d'un goût I
Taisez-vous donc, vous vous tordez. Et puis, vous n'avez qu'à rester dehors, à la porte.
PAULINE
Dans le cimetière.
C'est une habitude à prendre.
HENRI
Monsieur Vernet, vous êtes lugubre.
Oh! je ne demande pas sa mort, tout de suite. Pourvu qu'elle meure avant moi I
MADAME VERNET
Ne vous scandalisez pas, monsieur Henri, c'est leur façon de s'aimer.
HENRI
Des taquineries 1
Non, non, nous nous détestons sérieusement
HENRI
Et la fin du programme >
Dîner à sept heures. — Un petit tour sur le port. — Un coup d'œil aux étoiles, s'il y en a, et dodo. Ça vous va?
HENRI
Approuvé!
MONSIEUR VERNET, à Pauline.
Votre avis ?
PAULINB
Je n*en ai pas.
Je l'espérais bien.
Vous oubliez, dans ce programme, mes fonctions.
Oui, Marguerite, M. Henri aura la gentillesse de te donner, le matin ou le soir, peu importe, des leçons de lecture.
PAULINE
Ah 1 monsieur est aussi professeur de...
MONSIEUR VBRNET
C'est un homme universel.
MADAME VERNET,' à Marguerite.
Ça te fera plaisir de prendre ces leçons>
MARGUERITE
Je ne sais pas, ma tante
MONSIEUR VERNBT
Elle en mourait d'envie.
MARGUBRITB
Moi?
Et si elle ne les prend pas, je les prendrai. (A Henri.) Elles ne seront point perdues.
HENRI, à Marguerite.
Je ne me montrerai pas terrible, mademoiselle. Je serai moins un professeur qu'un camarade de jeu. Je suis très jouear.
Dans les tripots.
HENRI
De ma vie, je n*ai touché...
MARGUERITB
Au tennis?
HENRI
A la corde, au cerceau...
MARGUERITE
A la peste!
HENRI
Je De connais pas.
MONSIEUR VERNET, à Pauline.
La peste, ce doit être un jeu pour vous.
PAULINE
Oui, et je vous préviens que ça se communique
MARGUERITE, à Henri.
N'est-ce pas : je vous donne la peste, je me sauve et vous courez après moi, pour me la rendre.
HENRI
Nous jouerons à tout ce qu'il vous plaira, mademoiselle, et je parie de vous battre.
MARGUERITE, elle tend la main.
Parions.
PAULINE
Marguerite I
HENRI
Ce n'est pas pour parier, c'est pour nous donner la main et faire connaissance.
MONSIEUR VERNET, à Pauline.
Il vous désarme, hein! celui-là?
PAULINE
On voit tout de suite que monsieur n'est pas ua sot.
Une tasse de thé, ma belle-sœur?
PAULINE
Merci, j'en ai déjà pris une chez moi.
MONSIEUR VERNBT
Une autre ?
PAULINE
Elle m'empêcherait de dormir.
Sans ça, vous Toffrirais-je }
PAULINE
Quelle verve t
MONSIEUR VBRNBT
Vous m'inspirez.
PAULINE, à Henri.
A torce de fréquenter des artistes comme vous, monsieur, il finira par avoir de l'esprit
MONSIEUR VERNEl
Alors, malheur à vous !
PAULINE
Mais vous vous fatiguez, ce soir, monsieur Vernet ; il est temps que je vous laisse vous reposer.
Salutations.
MADAME VERNET, à Henri.
Et moi aussi, je vous laisse, monsieur Henri ; je
suis lasse d'avoir fait des malles et j'ai quelques mots à dire en particulier à ma sœur.
HENRI
Mais, madame, je me retire.
MADAME VERNET
Non, non, restez avec mon mari.
Encore cinq minutes, nous causerons entre hommes !... A demain, gare de l'Ouest, ma belle-sœur !... si vous voulez que je vous embrasse, approchez -vous,
PAULINE
Pour le plaisir que ça nous ferait.
Aucun I — N'oubliez pas votre sac à malice.
PAULINE
Comptez sur lui !
MONSIEUR VBRNBT
J'y compte.