SCÈNE VIII MONSIEUR VERNKT, HENRI
Et elle l'apportera. Hein ! la vieille demoiselle f Qu'est-ce que je vous disais ?
HENRI
Oui, un peu rêche, mais vous avez une femme si charmante 1
Oh ! celle-là î et elle m'adore.
HENRI
Elle est gracieuse, fine...
MONSIEUR VERNBT
Je l'adore.
HENRI
Je le crois... et avec ça, ce qui ne gâte rien, très jolie, si vous permettez.
Je permets : nous nous adorons.
HENRI
Vous vous adorez. Il y a longtemps?
Depuis notre nuit de noces, depuis neuf ans. Je Tai épousée le 2 avril 94. Elle travaillait, une femme comme elle ! ça faisait pitié. Elle tenait une pension de jeunes filles avec sa sœur. Moi je venais de créer ma maison de soieries. Je gagnais de l'argent. Elles étaient toutes deux à marier, avec une nièce sur les bras. J'avais le choix, j'ai choisi, je n'ai pas besoin de vous dire laquelle.
HENRI
Je le devine.
Croiriez-vous que Pauline, sous prétexte qu'elle était l'aînée, m'en a voulu. Ses petits coups de canif, c'était à cause de moi!
HENRI
Je vous félicite.
Et elle m'en veut toujours, comme si j'avais pu hésiter I
HENRI
Il aurait fallu être myope.
J'ai donc tiré Julie de l'ornière ; elle m'est reconnaissante, et je suis un homme heureux.
HENRI
Ça se voit.
Je le dis tout haut. Et Julie, interrogez-la, dit comme moi. 11 ne nous manque qu'un enfant. Je ne sais pas pourquoi.
HENRI
Vous en aurez.
Après neuf ans?
HENRI
Je connais un ménage qui, après neuf années..
Oui, oui, je le connais aussi ; tout le monde nous dit la même chose. Hélas 1 je désespère.
Et mademoiselle Marguerite ?
Ce n'est que notre nièce, et sa tante Pauline en a la moitié, ça gâte le tout. Ah ! cet unique point noir nous attriste, Julie et moi. Nous avons beau nous adorer, quelquefois, surtout aux heures de tête à tête, nous nous embêtons un peu.
HENRI
En si bonne compagnie 1
Eh ! oui, parce qu'elle m'est supérieure, comme culture; si, si, j'ai mes qualités... mais, à ce point de vue, je ne la vaux pas. Je fais pourtant mon possible. Tenez : avant de la connaître, j'avais horreur du piano. A présent, qu'elle s'y mette, je m'approche derrière elle et j'écoute des heures, les yeux sur ses mains. C'est stupide ?
HENRI
Non, monsieur Vernet.
Non? (Henri prend un petit gâteau.) Mangez, mangez
donc! — Et là-bas, à Fleuriport, quand elle observe le ciel, elle me comnniunique ses réflexions, moi je fais aussi les miennes, et il nous arrive, mon cher, le soir, sur notre banc, tout bourgeois que nous sommes, de parler de la lune, comme d'une amie; ça, par exemple, c'est idiot 1
Non, non, monsieur Vernet; n*ayez pas de fausse
pudeur.
Oh! je tiens ma partie comme je peux; mais je sens que ma conversation ne suffit pas à Julie, et c'est quand je l'aime le plus que j'ai le moins de choses à lui dire. Expliquez ça.
HENRI
C'est toujours comme ça.
MONSIEUR VERNBT
Vous ne devez pas connaître ce désagrément; vous ne cessez pas d'être étourdissant. Vous le serez, hein? Je suis content que vous veniez. Vous vous mettrez en frais, dites, vous nous amuserez, vous...
HENRI
Je ferai l'enfant.
MONSIEUR VERNBT
Vous pourriez être le mien. Quel âge avez-vous?
HENRI
Vingt-six.
Hé! hél — ah! non, tout de même; je ne me suis pas marié jeune. Mais je veux dire que vous aurez de Pentrain, de la drôlerie. Nous ne sommes pas bégueules. On criera, on chantera, on dansera, ça ronflera; ce n'est peut-être pas votre genre ?
Mais si, mais si, et je me forcerai au besoin.
Je suppose que la mer ne vous donne pas des idées sombres.
HENRI
Je n'en sais rien.
Comment ça ?
HENRI
Je ne l'ai jamais vue.
Vous n'avez pas vu la mer!
HENRI
Non.
Vous n'avez pas vu la mer ?
HENRI
Mais non.
Vous n'avez...
Je vous le dirais, monsieur Vernet I Ce n'est pas
un secret.
Un garçon comme vous I
HENRI
La mer doit être vexée.
MONSIEUR VERNBT
Vous m'abasourdissez.
Il sonne.