‹ ComédiesChapitre 38 sur 47 · SCÈNE X MONSIEUR VERNET HENRI · texte numérisé non relu

SCÈNE X MONSIEUR VERNET HENRI

Henri 1

HENRI. Il s'éloignait.

Monsieur Vernet.

Qu'est-ce qu'elle vous a encore dit, celle-là >

HENRI

Des douceurs!

Oui, elle travaille, avec ses dents... Je viens de causer avec Julie pour savoir les raisons, les vraies raisons de votre refus... Oh! je n'y ai pas mis de malice. Je lui ai dit : « Julie, est-ce que la poésie ne nous réussirait pas mieux que la peinture? ». Vous ne comprenez pas, vous ?

HENRI, sur ses gardes.

Non.

Vous ne connaissez pas cette histoire-là. Mais Ju» lie m'a compris. Elle m'a rassuré.

MONSIEUR VERNET 3l3

HENRI

Ahl

D'un mot elle me rassure. Et elle parle de vous dans des termes si affectueux...

HENRI

De moi I adorable femme !

N'est-ce pas ! (En détresse.) Si je la perdais, je ne mourrais pas, non, parce que je suis solide, mais je ferais le mort. Je n'aurais plus de goût à rien, je lâcherais tout et j'irais me cacher dans un coin.

HENRI

Qu'est-ce que vous avez, monsieur Vernet >

Ça passera.

Je vous laisse.

Non, tenez- moi plutôt compagnie. Ce n'est rien... une petite boule à la gorge.

Il jette des cailloux dans la mer. Henri l'observe.

HENRI

Décidément, ça ne va pas, monsieur Vernet.

3l4 MONSIEUR VERNET

Si, ça va mieux, restez.

HENRI

Je reste.

Monsieur Vernet fait quelques pas, agité, puis soudain, sans dureté, avec des regrets et de la tendresse.

Allez- VOUS en mon cher Henri, il faut vous en

aller, tout à fait, loin de nous, loin d'elle, de Julie, parce que... j'ai peur... Votre refus inexplicable, les ricanements de cette vieille fille... vos façons de parler à Julie qui me reviennent... oui, malgré sa finesse d'honnête femme qui ne veut même pas avoir l'air de se douter de quelque chose, je devine, moi, je sens qu'elle vous a troublé. Oh! je ne dis pas que vous l'aimiez beaucoup, mais vous l'aimez déjà un peu» un petit peu, pour commencer. Et si vous ne l'aimez pas aujourd'hui, vous l'aimerez demain, c'est inévitable ; et tandis que je vous poussais du côté de Marguerite, vous regardiez du côté de Julie... Oh! je ne vous en veux pas, et je l'aime trop pour m'étonner qu'on l'aime. Tout le monde l'aimerait ! mais il ne faut pas, non, pas vous, ce serait particulièrement pénible.

HENRI, encore inquiet.

Que voulez-vous que je réponde, monsieur Vernet?

MONSIEUR VERNET 3l5

Ne cherchez rien.

HENRI

Je pourrais dire que vous vous trompez.

Vous ne le dites pas.

HENRI

Parce que vous ne me croiriez pas.

Parce que vous êtes incapable de mentir.

HENRI

Votre état d'esprit, monsieur Vernet, m'oblige au silence.

Oui, ne protestez pas, ne niez pas. A quoi bon ? Tout est de ma faute. J'aurais dû me défier, non de Julie, la chère femme, ce serait abominable, mais de vous. J'aurais dû prévoir que vous l'aimeriez, malgré vous et malgré elle ; oui, d'accord, j'ai été trop loin. Je vous attire à la maison, je vous traîne au bord de la mer, je fais de vous l'ami inséparable. J'avoue qu'on n'est pas plus naïf, que je suis impardonnable et que je mérite, n'est-ce pas, d'être malheureux.

HENRI, touché.

Vous ne serez pas malheureux, monsieur Vernet.

3l6 MONSIEUR VERNET

Vous me dites, sans colore, de partir, je partirai sans révolte.

Faites ça, monsieur Henri Gérard, faites-le gentiment, comme vous savez faire les choses.

HENRI

Comme je suis venu.

Ne m'accablez pas.

HENRI

Oh ! cher monsieur Vernet I je m'en irai comme il faudra. Quand désirez-vous que je parte? Soyez Iranc, puisque nous en sommes là.

Il est vrai qu'après nos aveux nous allons nous faire de drôles de têtes...

HENRI

Justement. Dites... le plus tôt possible.

Dans quelques jours.

HENRI

Demain.

Je ne vous demande pas ça. Plus tard, quand dous voudrons.

MONSIEUR VERNET 3l7

HENRI

Quand vous voudrez, au moindre prétexte.

Nous le chercherons tous deux, à tête reposée... Nous dirons que votre père, de passage à Paris, vous y attend. C'est simple.

HENRI

Comme bonsoir.

Ça, c'est déjà moins gentil.

HENRI

Pardon, monsieur Vernet... Mais j'y pense, j'ai un moyen encore plus simple. Je dois passer la nuit en mer avec Cruz. Demain matin, je ne reviendrai pas.

Vous me faites peur.

HENRI, gaîment.

Vous croyez que je vais me jeter à l'eau. Ah ! Qon, tout de même.

MONSIEUR VERNET, commc Henri;

Ou simuler un naufrage 1

HENRI

A votre tour, monsieur Vernet, ne m'accablez pas.

3l8 MONSIEUR VERNET

Pardon, Henri 1

HENRI

Demain matin, au réveil, sur la mer, je dirai à Cruz : je ne connais pas Cherbourg, si nous allions vendre votre pêche à Cherbourg } Je suis sûr qu'il se fera un plaisir de m'y mener. Et une fois à Cherbourg,., les rapides ne sont pas faits pour laisser les voyageurs en plan.

C'est une folie!

HENRI

D'aller à Cherbourg ?

Non. Les marins de Fleuriport y vont toutes les semaines et, quelquefois, malgré eux, par mauvais vent. Mais ce départ, c'est fou, si brusquement.

Ne vous ai- je pas suivi de môme? Vous m'aviez enlevé, vous me rendez ma liberté, je m'enlève. Moi, monsieur Vernet, je suis toujours prêt à partir.

Et qu'est-ce que je dirai, à Julie, qui ne sera pas dans notre secret 1

HENRI

Ne lui dites rien.

MONSIEUR VERNET ÎIQ

Avant votre départ, mais demain, quand Cruz reviendra seul.

HENRI

Vous direz qu'après une scène violente, vous m'avez mis...

Ohl ça jamais.

HENRI

Vous direz qu'après une explication loyale, je suis parti.

Ce sera une surprise.

HENRI

Oh ! avec des ménagements. Je fais le plus difficile, faites le reste.

Non, votre idée me donne chaud; non, non, je ne veux pas.

HENRI

Mais moi je veux... L'important, c'est que je dis» paraisse, que ce soit par terre ou par mer, ou même en ballon I

Vous riez, vous 1

HENRI

Oui, de nous deux, c'est moi qui ris.

32a MONSIEUR VERNET

Ça VOUS va, au fond, ce départ original I

HENRI

Romanesque ! il a surtout quelque chose de précipité qui me séduit. (Avec effort.) J'avoue que j'ai hâte d'en finir, je me sens mal à l'aise, ici. Ça devient excédant, 'douloureux. Je voudrais être loin.

MONSIEUR VERNET. Il tire sa montre.

Quand je pense que le bateau de Cruz s'apprête.

HENRI

Pensez à autre chose.

Vous savez que c'est une promenade de gagner ce beau port militaire.

J'aurai peut-être le temps de visiter l'arsenal.

C'est drôle.

HENRI

Encore une chose fine, monsieur Vernet t (Léger et sans rancune.) Alors VOUS n'insistez plus pour que j'épouse?

Marguerite > vous n'y teniez pas beaucoup.

HENRI

Il y avait la dot.

Ne faites pas l'homme d'argent,

HENRI

Vous avez réponse à tout.

Et puis VOUS en trouverez d'autres, des jeunes filles.

HENRI

Oh I je ne suis pas embarrassé de ma personne.

Tandis que moi, si j'essayais de lutter avec un jeune homme comme vous, je serais...

HENRI

... battu d'avance. Mais c'est de la jalousie, ça, monsieur Vernet; vous qui ne connaissiez pas ce sentiment!

Je le connais.

HENRI

Pas pour longtemps.

Brave Henri 1

S22 MONSIEUR \ ERNEÎ

HENRI

Brave monsieur Vernet 1 Vous n'avez plus besoin de rien ?

Vous me trouvez dur ?

HENRI

Je vous trouve très bien.

Egoïste, hein?

Non, je vous le dis, très bien, et pas si bêtet

En pareil cas, il faut avoir de la présence d'esprit. Est-ce que ça ne vaut pas mieux que la brutatalité !

HENRI

Ahl votre fameuse méthode. Pant Pan f Reconnaissez qu'il n'y a pas de quoi me décharger votre fusil dans le dos.

Et quand même ? Vous massacrer, mon pauvre ami ! Je m'en voudrais, de votre mort, toute ma vie.

HENRI

C'est comme moi, monsieur Vernet, si aimant votre femme, je vous logeais pour me débarrasseï

ce vous, cinq ou six balles de revolver en pleine poitrine.

Ce ne sont pas là des mœurs d'hommes civilisés.

Ils rient.

Page 1