ACTE I, SCÈNE IV
tour des remparts; il me trouva étendu sur le sable, et me transporta dans son lit.
ROSEMBERG
Je devine déjà; c'est admirable. ^
LE CHEVALIER
On me prodigua des secours. Quant à moi, les yeux à demi fermés , je n'attendais que le moment où je serais seul avec le géant. Aussitôt, me jetant sur lui, je le saisis par la jambe droite, et le lançai dans la mer.
Je frissonne... Le cœur me bat.
LE CHEVALIER
J'avoue que je courus quelque danger; car, au bruit de sa chute, les soixante eunuques accoururent, le sabre à la main; mais j'avais eu le temps de me rejeter sur le lit, et paraissais profondément endormi. Loin de concevoir aucun soupçon, ils me laissèrent dans la chambre avec une des femmes de la princesse pour '
me veiller. Alors, tirant de mon sein une fiole et un [)oignard, j'ordonnai à cette femme de me suivre, dan» j
le temps que les eunuques étaient tous à souper : Pre- ■
nez ce breuvage, lui dis-je, et mêlez-le adroitement ]
dans leur vin, sinon je vous poignarde tout à l'heure, 1
— Elle m'obéit sans oser dire un mot, et bientôt les eunuques s'étant assoupis par l'efTet du breuvage, je ;,'
demeurai maître du château. Je m'en fus droit à l'ap. . :
partement des femmes. Je les trouvai prêtes à se mettre au lit; mais, ne voulant leur faire aucun mal, je me I
contentai de les enfermer dans leurs chambres, et d'en j
3iO BARBERINÉ.
prendre sur moi les clefs, qui étaient au nombre de six-vingts. Alors toutes les difficultés étant levées, je me rendis chez la princesse. A peine au seuil de sa porte, je mis un genou en terre : Reine démon cœur, lui dis-je avec le ton du plus profond respect... IVlais, pardonnez, seigneur Rosemberg, je suis forcé de m*aprêter , la modestie m'en fait un devoir.
ROSEMBERG
Non, je le vois, rien né peut vous résister! Ah! quH me tarde d'ôtre à la cour! Mais ces breuvages inconnus, ces mystérieux talismans, où les trouverai-je, seigneur chevalier?
LE CHEVALIER
Cela est dilïicile ; cependant je vous ferai une confidence : tenez, si vous avez de Targent, c'est le meilleur talisman que vous puissiez trouver.
ROSEMBERG
Dieu merci! je n'en manque pas; mon père est le plus riche seigneur du pays. La veille de mon départ il m'a donné une bonne somme, et ma tante Béat^ix, qui pleurait, m'a aussi glissé dans la main une jolie bourse qu'elle a brodée. Mes chevaux sont gras et bien nourris, mes valets bien vêtus, et je ne suis pas maJ tourné.
LE CHEVALIER
C'est à merveille, et il n'en faut pas davantage.
ROSEMBERG
Le pire de l'affaire, c'est que je ne sais rien ; non, je ne puis rien retenir par cœur. Les mains me tremblent à propos de tout quand je parle aux femmes.