ACTE I. SCÈNE II
du ciel, l'ange d'André, l'âme de ce corps sans vie qui s'agite au milieu des hommes. Sais-tu maintenant ce que tu as fait?
CORDIANI
Oui, maintenant.
ANDRÉ
Gelui-là, Gordiani, tu l'as tué; celui-là ira demain au cimetière avec la dépouille du vieux Grémio; l'autre reste, et c'est lui qui te parle ici,
CORDIANI, pleurant.
André I Andpél
ANDRÉ
Est-ce sur moi ou sur toi que tu pleures? J'ai une faveur à te demander. Grâce à Dieu, il n'y a point eu d'éclat cette nuit. Grâce à Dieu, j'ai vu la foudre tomber sur mon édifice de vingt ans, sans proférer une plainte et sans pousser un cri. Si le déshonneur ét^it public, ou je t'aurais tué, ou nous irions nous battre demain. Pour prix du bonheur, le monde accorde la vengeance, et le droit de se servir de cçla doit tout
Jetant son stylet.
remplacer pour celui qui a tout perdu. Voilà la justice des hommes ; encore n'est-il pas sûr, situ mourais de ma main, que ce ne fût pas toi que l'on plaindrait.
CORDIANI
Que veux-tu de moi?
Si tu as compris ma pensée, tu sens que je n*ai vu ici ni un crime odieux, ni une sainte amitié foulée aux pieds ; je n'y ai vu qu'un coup de ciseau donné au seul
lien qui m'unisse à la yie. Je ne veux pas songer à la main dont il est venu. L'homme à qui je parle n*a pas de nom pour moi. Je parle au meurtrier de mon honneur, de mon amour et de mon repos. La blessure qu'il m'a faite peut-elle être guérie ? Une séparation éternelle, un silence de mort (car il doit songer que sa mort a dépendu de moi), de nouveaux efforts de ma part, une nouvelle tentative enfin de ressaisir la ne, peuvent-ils encore me réussir? En un mot, qu'il parte, qu'il soit rayé pour moi du livre de vie; qu'une liaison coupable, et qui n'a pu exister sans remords, soit rompue à jamais; que le souvenir s'en efface lentement, dans un an, dans deux peut-être, et qu'alors, moi, André, je revienne, comme un laboureur ruiné par le tonnerre, rebâtir ma cabane de chaume sur mon champ dévasté.
GORDIANI.
mon Dieu!
ANDRÉ
Je suis fait à la patience. Pour me faire aimer de cette femme, j'ai suivi durant deux années son ombre sur la terre. La poussière où elle marche est habituée à la sueur de mon front. Arrivé au terme de la carrière, je recommencerai mon ouvrage. Qui sait ce qui peut advenir de la fragilité des femmes? Qui sait jusqu'où peut aller l'inconstance de ce sable mouvant, et si vingt autres années d'amour et de dévouement sans bornes n'en pourront pas faire autant qu'une nuit de débauche? Car c'est d'aujourd'hui que Lucrèce est cou* pable, puisque c'est aujourd'hui, pour la première folE