ACTE II, SCÈNE h lil
MâBIANNE.
Dites-moi, cousin, est-ce du vin à quinze sous la bouteille que vous buvez ?
OCTAVE
N'en riez pas ; ce sont les larmes du Christ en personne.
MARIANNE
Gela m*étonne que vous ne buviez pas du vin à qumze sous ; buvez-en, je vous en supplie.
OCTAVE
Pourquoi en boirais-je, s'il vous plait?
IIARIANNE.
Goûtez-en ; je suis sûre qu'il n'y a aucune différence avec celui-là.
OCTAVE
Il y en a une aussi grande qu'entre le soleil et une lanterne.
MARIANNE
Non, vous dis-je, c'est la môme chose.
Dieu m'en préserve ! Vous moquez-vous de moi?
MARIANNE
Vous trouvez qu'il y a une grande différence?
OCTAVE
Assurément.
MARIANNE
Je croyais qu'il en était du vin comme des femmes. Une femme n'esl^elle pas aussi un vase précieux, scellé comme ce flacon de cristal? Ne renferme-t-elle pas une ivresse grossière ou divine, selon sa force et sa valeur? Et ny a-t-il pas parmi elles le vin du peuple et les lar*
mes du Christ? Quel misérable cœiir est-ce donc que le vôtre, pour que vos lèvres lui fassent la leçon? Vous ne boiriez pas le vin que boit le peuple, vous aimez les femmes qu'il aime ; l'esprit généreux et poétique de ce flacon doré, ces sucs merveilleux que la lave du Vésuve a cuvés sous son ardent soleil, vous conduiront chancelant et sans force dans les bras d'une fille de joie ; vous rougiriez de boire nn vin grossier ; votre gorge se soulèverait. Ah ! vos lèvres sont délicates^ mais votre cœur s'enivre à bon marché. Bonsoir, cousin; puisse tlosalinde rentrer ce soir chez elle !
OCTAVE
Deux mots, de grâce, belle Marianne, et ma réponse sera courte. Combien de temps pensez-vous qu'il faille faire la cour à la. bouteille que vous voyez pour obtenir ses faveurs? Elle est, comme vous dites, toute pleine d'un esprit céleste, et le vin du peuple lui ressemble aussi peu qu'un paysan ressemble à son seigneur. Cependant, regardez comme elle se laisse faire ! — Elle n'a reçu, j'imagine, aucune éducation, elle n'a aucun principe ; voyez comme elle est bonne fille I Un mot a suffi pour la faire sortir du couvent; toute poudreuse encore, elle s'en est échappée pour me donner un quart d'heure d'oubli, et mourir. Sa couroni;ie virginale, empourprée de cire odorante, est aussitôt tombée en poussière, et, je ne piuis vous le cacher, elle a failli passer tout entière sur mes lèvres dans la chaleur de son premier baiser.
MARIANNE
Êtes-vous sûr qu'elle en vaut davantage? Et si vous