NOTICE
Marguerite de Valois, fille de Charles, dernier
comte d'Angoulême et de Louise de Savoie, arrière pe- . tite fille de Louis d'Orléans et de Valentine de Milan, est née à Angoulême «lan 1492, le onzième jour d’aral à deux heures du matin», lisons-nous dans le Journal de Louise de Savoie ; elle était de deux ans plus âgée que son frère François. Louise ayant perdu on mari très jeune, confia sa file aux soins de Maame de Châtillon et la fit élever à Romorantin, purs: Amboise. Robert Hurault, son précepteur, lui enigna l'italien, l'espagnol, le latin, le grec et plus tard le a acquis quelques connaissances de l’hébreu avec aul Paradis, professeur au Collège royal. Elle a pu re des romans de chevalerie provenant de la <«libraije» de son père et cite plus tard la Belle Dame sans erci, Le poème célèbre d'Alain Chartier, le Roman e la Rose, buvant à la source antique, sans mépriser la tradition nationale; nous retrouvons cette attitude
1 wvoy. Charles de Sainte-Marthe, Oraison funèbre e Marguerite de Navarre 1550. — Mary James Daresteter, La Reine de Navarre, Paris 1900 {traduit e l'anglais). — E. Lavisse, Histoire de France, Paris. lachette, 1904, T. V, 1 p. 197 s. 305 5. 345 — 348. G. Lanson, Manuel bibliographique de la litt. fr. aris 2e éd. 1921. I, p. 68—70 et Suppl. 1914.
intermédiaire entre le passé et les nouveautés du siècle naissant dans les poésies et dans les idées religieuses | de la Reine. Dans ces années se formèrent les liens d'une intimité indissoluble qui unirent en une strinité» Louise de Savoie et ses deux enfants. François étant devenu par la mort de Charles VIII l'héritier présomptif du trône, on songea à marier Marguerite avec le prince de Galles, puis avec Charles d'Espagne; en 1509 elle épousa Charles, duc d'Alençon. Elle passa alors quelques années dans le château d'Alençon entre un mari insignifiant et morose et une belle mère rigide. Avec son amie Madame de Châtillon Marguerite fait des lectures bibliques, étudie le «Commentaire sur les épiîtres de Saint-Paul» de Lefèvre d'Etayples et s'initie aux idées de la Réforme naissante, dont .elle tentera toute sa vie de répandre les principes, sans | rompre avec l'Eglise. Son sens politique et sa bien- . veillance se manifestent dans les soins qu’elle prend : des intérêts de ses sujets Alençonnois, remettant <en . pristine vertu» leur Parlement et rétablissant <la liberté qu’ils avaient perdue». Lorsque François devint « roi de France (1515), sa sœur mit toute son énergie, u son expérience au service de son frère qui lur appa-« raissait comme un parangon de toutes les vertus che-« valeresques et royales et qu'elle «deschargeoït beaucoup par l'industrie de son gentil esprit et par sa doulceur» « ({Brantôme). Dorénavant Marguerite mène une existence très agitée, tantôt suivant la cour dans ses dé-« placements fréquents, tantôt résidant dans ses terres. \ En 1521 elle entre en rapport avec l'évêque de Meaux, Guillaume Briçonnet, qui, gagné aux idées de Lefèvre d'Etaples, avait fait de la ville de Meaux le centre“ vivant du mouvement réformiste en France, appelant auprès de lui outre Lefèvre, Gérard Roussel, Michelk d'Arance, Guillaume Farel. Enthousiaste et mystique, * Marguerite, ainsi que la brebis errante, <liève natu-\
NE
rellement la teste pour prandre l'air qui vient du lieu où le grand berger par ses ministres lui a accoustumé donner doulce nourriture» et prie Briçonnet d’<exercer par lettres son effet commencé par parolles.» Elle partage avec Briçonnet l'espoir d’une réforme de l’ Eglise par un retour à la doctrine pure de l'Evangile, et échange avec l’évêque des lettres (1521-24) d'un style bizarre et obscur. hérissées d’allégories et de métaphores compliquées. En 1525, à la suite du désastre de Pavie, de la captivité du roi et de son emprisonnement à Madrid, Marguerite se rend en Espagne et prend une part active aux longues et laborieuses négociations de paix. Elle se dévoue à son frère <jusques à nettre au
.vent la cendre de mes ous» ; rien ne lui est «ni es- :
trange ny difficile ny penible, mais consolation, repous et honneur.» «Et à cette heure, Monseigneur, écrit elle au roi en route vers Madrid, je sens bien quelle force a l’amour que Nostre Seigneur par nature et per connaissance a mise en nous trois ; CAT Ce que Je pe.isois impossible, en ne regardant que moy, m'est aysé en la memoire de vous, qui me contraint desirer pour vostre bien ce que pour mourir n'eusse voulu pour mon repous!.» À Madrid elle partage les angoisses et les souffrances morales et physiques du roi vaincu et malade. Le 15 décembre elle. rentre en France après un voyage périlleux, échappant, grâce à son énergie aux embüches de Charles Quint qui espérait la retenir en Espagne comme ôtage.
Charles d'Alençon étant mort en 1526, Marguerite épousa en 1527 Henri d’Albret, roi de Navarre. Son temps et ses forces sont dorénavant partagés enire le service du roi, les affaires publiques et religieuses du royaume et sa petite cour installée tantôt à Pau tan-
1 F, Génin, Lettres de Marguerite de Navarre,
tot à Néraç, dont les châteaux sont transformés par des architectes italiens et ornés de jardins magnifiques. Elle continue à voyager beaucoup, dictant inlassable-
ment dans sa litière des poèmes et plus tard les contes ” de l'Heptaméron. ï |
Fidèle à ses convictions religieuses, Marguerite prit
sous sa protection les victimes du fanatisme de la Sorbonne. Pendant la captivité du roi, elle avait obtenu que les persécutions cessässent momentanément et sauvé une première fois (1526) Louis Berquin, accusé d'être
luthérien, et qui entra au service de la reine; mais le.
malheureux fut arrêté de nouveau, condamné en .1529 et brülé le jour même. Entre temps Marguerite avait négocié avec le comte de Hohenlohe, doyen du Chapitre de la Cathédrale de Strasbourg, en vue d'une entente pour l'introduction de la Réforme en France et reçu ae ce prélat des envois d'ouvrages de Luther. traduits en français. Mais les négociations avaient échoué et à son grand regret Marguerite avait dû écrire à Hohenlohe que le roi ne le <verroit pas volontiers>. Elle demandait au prélat strasbourgeois de la soutenir aans la foil. L’attitude hésitante du roi et de sa mère encourageait les ennemis de la Réforme. Ses sympathies
réformées rendirent Marguerite suspecte à la Sorbonne
et l'une de ses œuvres <le Miroir de l'âme pécheresse» - (2e édition 1533) fut condamnée por la Sorbonne. Le supérieur des Franciscains d'Issoudun en Berry poussa l'audace jusqu'à déclarer en chaire que l’on devrait noyer la reine dans un sac. Grâce à l'intervention de Marguerite auprès du roi l’audacieux prédicateur échabpa au supplice et fut envoyé sur les guières du roi. En 1533, pendant le carême, Marguerite et son mari avaient fait prêcher Gérard Roussel au Louvre. Noel
1 Ceite correspondance a été publiée par Génin.
Ve d' Las
Béda, le syndic de la faculté de théologie de Paris, ayant attaqué violemment le roi et la reine de Navarre, François I fit exiler le fougueux théologien à vingt lieues de Paris. En octobre les écoliers du Collège de Navarre de Paris jouèrent une moralité satirique qui. représentait, en une allégorie transparente, une femme échangeant son fuseau. contre un Evangile en français que lui offrait une Furie. Encore une fois le roi intervint, fit arrêter les écoliers et l'Université dut déclarer «le Miroir» exempt d’hérésie. Mais les événements se précipitaient. La fatale affaire des Placards (nuit du 18 octobre 1534), la mutilation d’une statue de la Vierge, rue des Rosiers à Paris, provoquèrent un nouveau déchaînement des passions religieuses. Une grande procession expiatoire, dans laquelle défilèrent le roi et deux cents gentilhommes, fut suivie de l'exécution de six luthériens, Marguerite elle-même fut dénoncée au roi par le connétable de Montmorency comme une fau- trice de l’hérésie; mais le roi tint bon, déclarant que sa sœur l’aimait trop <pour penser autrement que luy». Marguerite, restée fidèle à la cause de la tolérance, intercèda en 1537 avec les députés de Büûle, Berne et Strasbourg auprès du roi en faveur des protestants persécutés. Puis elle se retira dans ses terres où elle passa les dernières années de sa vie, assombries par les soucis et les chagrins qui blessaient son cœur de mère: de son mariage avec Henri d’'Albret elle avait une fille, Jeanne d'Albret, que François I faisait élever loin de ses parents à Plessis-lez-Tours, pour. empêcher qu'un mariage de cette princesse avec lInfant * d'Espagne Philippe ne rattachât le royaume de Navarre à l'Espagne. En 1540 François I maria Jeanne, . alors âgée de douze ans, au duc de Clèves et le ma- riage fut célébré, malgré les protestations des parents . et de l’indomptable petite princesse, en 1542, Ce ma- rage, imposé pour des raisons politiques fut, du reste,
re
annulé en 1544 à la suite de l'attitude du duc de Clèves
qui, battu par Charles Quint, s'était soumis à l'em-
pereur, et Jeanne fut enfin rendue à ses parents. Marguerite suivait avec un intérêt très vif le mou-
vement de réveil intellectuel et scientifique 1nséparable de la Réforme religieuse à ses débuts. ÆElle prit avec
l’humaniste Budé une part active à la Let du Collège Royal, réorganisa l'Université de Bourges, fondée par Louis XI, et en fit un centre important d'études juridiques et classiques. Encouragés par la reine, des humanistes et des poètes de son entourage traduisirent les œuvres de Platon, dont elle propageait autour d'elle les théories idéalistes !. Son mysticisme ardent trouvait, en effet, dans l'amour platonique un aliment. À mesure que sa pensée religieuse s’affranchissait des formes et des dogmes de la tradition et des Kéformateurs et qu'elle ne voyait plus dans la religion que l'union toujours plus intime de l’âme avec Dieu, le problème de l'amour <plus forte que la mort> occupa sa pensée; elle confondait volontairement l’amour humain et l’amour divin, ct, sous la forme sublime de l'amour platonique, résumait toutes les aspirations de son cœur aimant ; son <âme emprisonnée» se Sentant l'eaele bien empanée?> désirait trouver <en un plus
cler séjour» le bien suprême : l'ariour platonique dexve- ?
1 y. À. Lefranc, Grands Ecrivains de la Renais-
‘sance, Paris 1914 (p. 63—137 Le Platonisme et la
littérature en France à l’époque de la Renaissance et
p. 139—249, études parues dans la R. d'h. htt. de la 1
France 1896 et dans la Bibl. de l’Ec. des Chartes, 1897 et 1898) et du même: Les dernières Poésies de M. de N. Introduction. — voy. aussi les entretiens sur l'amour à la suite des Contes de l'Heptaméron.
2 Du Bellay, L’Olive Sonnet CXIILI.