PAC
Marguerite de Navarre.
Mettre Christ à rien.
C'est bien au contraire, De ses mains retraire Dieu l’a sceu fort bien.
Cruels, qui pensez
Faisant maux assez, Effacer son Nom; Plus vous l’abbaissez, Et plus le haulsez D’eternel renom;
Le persecutant,
Et executant
L'edict de sa mort, Vous le faites vivre.
Aux cœurs qu'il delivre De tout desconfort
Christ tousjours demeure.
Mais quand la bonne heure Viendra de mourir, | La mort il prendra,
Que morte rendra, Pour nous secourir.
Par Christ mort, vivront Tous ceux qui croiront En luy fermement.
C'est, qu’il est leur vie, Desir et envie, Estre, et mouvement.
Et par ceste Foy L'ame sort de soy,
Pour à luy courir.
En Iluy la transforme,
Et sa vieille forme
Fait du tout perir.
La mort luy est gloire Quant elle peult croire
Qu'elle vit mourant.
Elle se conforte D’estre en Adam morte.
A Dieu va courant:
Car elle court viste Quand hors du vieux giste, D'Adam est tiree.
Parquoy veult choisir Pour son vray plaisir D’estre martyree:
Et de son martyre Tel plaisir attire,
Que mieux ne demande:
Elle fait de Dieu
Par tout, en tout lieu, Tout ce qu'il commande,
L'Ame en Adam morte, En Dieu vive et forte, Acomplit la Loy.
À quoy la vivante Se treuve impuissante ; Car rien n’ha en soy
Qu'un Cuyder menteur ; Qui est inventeur De toute folie.
Et quoy qu'elle voye Convertit sa joye En melancholie.
Ames bien heureuses, Toutes amoureuses Du parfait Espoux, Toutes l’espousez En luy repousez ; D'un dormir bien doux:
Ce qui est de terre,
À terre est par guerre.
122 | Marguerite de Navarre.
Ce qui de Dieu est A son Dieu retourne, Où sans fin sejourne:; 800 Son propre lieu c’est.
L'esprit qui attend Tel lieu, n’est content Qu'il ne soit venu.
Fe . Les biens et le monde 805 Comme chose immunde Est de luy tenu.
Mes enfans y sont, Qui recouvert ont Par la charité 810 De Dieu leur defence, Ce que leur enfance ‘4 N'avoit merité. | Mais ilz sont Esluz Pour estre au ciel veuz Martyrs du Petit, Tesmoing du vray Oingt:
Bien qu’ilz n’eussent point Crainte ou appetit.
C’est par pure grace 820 . Qu'ilz tiennent la place Aupres de l’Agneau.
Par tout ilz le suyvent, En sa mort ilz vivent:
| Par cas bien nouveau 825 Ilz sont revestus De toutes vertus Et blanches estolles.
Dieu par mort confessent Et jamais ne cessent 830 Non point par paroles.
Dieu en eux se loué, Et par eux se joué
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Du cruel tyrant; Qui les met én hault 835 . Où rien ne default, En les martyrant.
Du tetin les tire, Du laict les retire Par vaine plaisance; 840 Dont ilz ont le ciel Fluant laict et miel, Terre d’abondance.
O cruel Herodes, Tes façons et modes 845 Seront en memoire ; jo La honte et dommage Auras pour partage,
Et Dieu seul la gloire:
ne. Qui de ta malice
… 850 Se sert à justice,
| Pour hors des lyens
D De vie mortelle, ! Par ta main cruelle Retirer ies siens.
Tu es l'instrument Duquel proprement Dieu les siens chastie; Mais le cuydant faire Verras le contraire, L'œuvre quas bastie.
Cruel animal, Leur mort et leur mal Pourchassé tu as; Mais le tourment tien 5 Leur est vie et bien,
833 éd. 1547 et Frank par erreur Dieu cruel tyrant.
Et parfait soulas.
Par les maux souffertz À Dieu sont offertz Hosties plaisantes.
Par la mort vivront, Et au ciel seront Estoilles luisantes ;
Où sera presché Ton vilain peché Par tout l'univers.
Dieu par juste office Punira ce vice Par mort et par vers.
Reprobation Et damnation Te mettra sans fin.
Royaume et honneur, Te feront horreur, Congnoïssant leur fin;
Mais Election,
En salvation
Les Petis mettra.
Car en eux la gloire Du Dieu de victoire Tousjours paroistra :
De son nom croistra Sans fin la memoire.
DIEU. Vous, mes espritz, qui par mon mouvement
Estes esmuz, et n'avez sentiment Que de moy seul, tous unis en amour, En moy, par moy, et pour moy seulement; Voyez là bas les Innocents, comment A mort sont mis par Herode en un jour:
C'est pour mon Filz qu'il leur a fait ce tour;
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Pour luy aussi les veux tant avancer,
Qu'avecques moy leur donray seur sejour,
Et plus de bien qu'ilz n’eussent sceu penser. De mon enfant, Agneau trespur et munde
Occis devant que j'eusse fait le monde,
Seront tesmoings et premiers precurseurs.
Voila comment ce roy vilain, immunde,
Qui à regner sa felicité fonde,
Les fait du ciel eternels possesseurs,
En doute il vit, et en la mort sont seurs
D'estre à jamais Roys d'un regne immuable
Il regne ainsi que ses predecesseurs,
Pour apres mort estre fait serf du diable.
Regnant en terre, il reçoit tous mes biens ;
‘Et mes Esluz, mort, tourment, et liens.
Ce jeu ne peult durer qu’un peu de temps:
Car quand les corps seront tournez en fiens, . Qui a cuydé avoir, n'aura plus riens; Et son Cuyder, d'honneur et passetemps Sera perdu; dont des plus mal contens Tiendra le lieu en sa perdition:
- De quoy louenge et gloire j'en attens
De vous, voyant ceste punition.
Aussi de voir mes Esluz et amys, Dont les corps sont pour mon Filz endormys Et mis à riens, tant que nul n’en fait compte, Aupres de moy en gloire et repos mis, Comme je l'ay à tous croyans promis, Qui de la Croix de mon Fils n'auront honte, Car charité qui soymesme surmonte.
En eux par moy engravée et empreinte Je recongnois, qui ma justice domte; Voyant de grace en eux l'image painte.
v. 930 et 931 éd. 1547 et Frank éransposés par erreur,
196 Marguerite de Navarre.
LE PREMIER ANGE
Que dira lors Herode plein d’outrage, Apres avoir joué son personnage,
935 Et acomply là-bas tout son desir?
Je croy, Seigneur, que plein d'ire et de rage, Desesperé, d'un angoisseux courage, Dira, voyant au lieu de tout plaisir
| Les Innocents, O malheureux desir!
940 Voila ceux là ausquelz j'ai fait la guerre, Qui ont le ciel; car J'ay voulu choisir Enfer cruel, pour desirer la terre.
LE II. ANGE. Puis il dira, Leur vie j’estimois
Sans nul honneur, de l'honneur que j'aymois : 945 Voire et leur mort honteuse et tresvilaine.
Dens leurs langeons, et drappeaux et simois,
Dessoubs deux ans, d’un an, d’un jour, d'un
| mois,
Blancs, noirs et blonds ont passé par la peine
Du glaive. Helàs! voicy qu’en la hautaine 950. Cité de Dieu en gloire souveraine
Les voy logez, et nombrez entre tous
Les: filz de Dieu; et ma vie inhumaine
Me met au reng des plus malheureux fouls.
LE IL ANGE. À Ainsi soit fait, Seigneur, 4 ses semblables, 955 Qui ont commis cas sy abominables, Que de vouloir ton nom aneantir, Persecutant tes serviteurs amables, Leur empeschant tes promesses louables Faire à chacun et ouyr et sentir;
v. 9435—953 éd. 1547 et Frank strophe de 11 vers au lieu de 10, avec trois rimes en -aine — v. 945 pornt. omis après tres vilaine, éd. 1547 et Frank.
ob. ste 0 ésfntes une Là à
Les contraingnant de parler et mentir Pour leur proufit, honneur, et avantage.
O Toutpuissant, vueille toy consentir De mettre à riens ce serpentin lignage.
LE IIIL ANGE. Graces je rens à ta douceur Et sans fin loué ta justice, Qui punit d'Herodes le vice, Et met tes Esluz en lieu seur.
LE PREMIER ANGE
Gloire à jamais te soit donnee Qui le Petit en hault eslieve, Et le Grand metz en peine griefve Par Charité bien ordonnee.
LE IL. ANGE. Honneur soit à toy qui eslis Ceux que le monde à bas repreuve; Et ceux que tant à son gré treuve Sont hors de ton livre abolis.
LE IIL. ANGE. Louenge soit continuelle De toy, qui par dilection Fais valoir ton Election, Sauvant ceux qui ont Foy en elle.
LE IIIL ANGE. Jamais en nul cœur ne s'appaise
L'amour, qui le fait contenter ; Et de ta louenge chanter Nulle bouche ne se taise.
DIEU. Mes bienheureux, cy dessoubs cest autel
Vos justes crys me demandent vengeance
985 éd, 1547 demande
Marguerite de Navarre.
De vostre sang; pource qu’en corps mortel Feut respandu en grande diligence.
Ames des corps morts, en grande indigence :
Pour le seul nom de mon bien amé Christ, De ma responce ayez intelligence,
Par qui sçaurez ce que j'ay en l'Esprit.
Encor un peu il vous convient attendre De voz freres le nombre tout entier; Le Corps du Christ veux tirer membre à membre, | L'un après l'autre, ainsi qu'il est mestier:
Et vous verrez à l'heure chastier Tous vos tyrans, voire cruellement.
Lors un chacun congnoistra que fier Se fault en moy, ou avoir damnement.
LES AMES DES INNOCENS, Chantans sur le
chant : Si J'ayme mon amy.
O Dieu pere -de tous Misericors et doux, Nous te rendons louenges ; Qui nous à retirez Du monde, et attirez Au reng des benoistz Anges.
Le feu cruel et fort, Et l’eau pire que mort.
Comme bon Pere et Maistre Tu nous as fait passer; Puis nous viens embrasser De ta benigne destre.
Tirez par tes forts bras Du martyre nous as Au lieu de refrigere, Où tout plaisir avons; Dont louer te devons:
L'esprit le nous suggere.
Comédies, Le bien. qu'avons receu Par toy, sans nostre sceu, 1020 N'est de nostre merite.
Par ta bonté, sans plus, De toy sommes Esluz, C’est grace non petite.
Pas ne sçavions parler,
1025 Ne fuyr ne aller:
Et n'avions en courage Sçavoir ne bien ne mal Non plus qu’un animal, Sans raison ne langage.
1030 Et toutesfois damnez,
Pour estre d'Adam nez, Estions comme enfans d'ire:
Mais tu nous a sauvez Et en sang tous lavez 1035 Par un soudain martyre.
‘ Sy n’est ce nostre sang Qui nous rend chacun blanc, Nettoyant noz estolles:
; C’est le sang de l’Agneau 1040 Qui rend l’homme nouveau, S'il croit en ses paroles.
Mais nous ne croyans rién Avons receu ce bien Par liberale grace:
1050 Dont ton Election Fait distribution ; Parquoy voyons ta face.
Cuyder menteur et faux, La cause de tous maux, 1055 En nous n’avoit entree:
1035 éd. Frank: un nouveau martyre Bibl. rom. 295/299,
Marguerite de Navarre.
Et où Cuyder n’ha lieu, Verité qui est Dieu, Par la grace est monstree.
Quand Dieu fera vuyder Des siens tout le Cuyder, Dieu congnoistront seul Estre:
Plus ilz ne se verront,
Mais Dieu seul, qu'ilz croiront Leur Pere, amy, et maistre.
. Tout sera acomply,
Chacun de Dieu remply Quand viendra la bonne heure Qu'il sera tout en tous;
Et l’Espouse et l’Espoux
En un feront demeure.
Ce tresgrand bien sentons Dont sans cesser chantons Saint. Saint Dieu de victoire; A toy soit tout honneur,
0 liberal donneur, Toute louenge et gloire.
Chantons Noël, Noël
Pour le salut nouvel.
Qu'un chacun le recorde Qu’à nous Innocents fait Le Seigneur tout parfait Par sa misericorde.