A COMÉDIES SOCIALES
revêtu comme vous, je suppose, d*an caractère pabliCf ait de ces scrupules-là, rien de plus juste ; c'est le point d'honneur de votre condition, comme de jouer sa vie à pile ou face est le point d'honneur de la nôtre ; mais quand on est jeune , riche et indépendant, je vous le demande un peu, que diable cela fait-il ? Qui a jamais dit que. . .
ÉPAHiNONDAS, l'interrompant — Ma conviction est formée à ce sujet, monsieur, vous ne pourriez la changer.
M. DE BLENAC. — A la bonue heure ,' monsieur. Mais pour en revenir à mon malheureux pupille, aussitôt que M. de Saint-Pierre eut mis cette fille à la porte, soit cupidité , soit amour , soit ces deux sentiments , car mon pauvre Edouard est assez joli garçon et assez généreux pour les inspirer tous deux , la damnée créature se mit à ses trousses et lui fit des scènes si violentes enfin, dans les rues et dans les endroits publics , qu'il fut obligé de s'adresser à la police pour le délivrer des pou]:suites de cette drôlesse ; pour couper court plus sûrement à ces ennuis, Saint-Pierre partit pour l'Italie, et y resta deux ans. A son retour il n'entend plus parler de la donzelle, et, désirant fixer son avenir, il demande en mariage une de ses cousines germaines, mademoi~ selle de Verneuil, un ange de candeur et de bonté , qui, à cette heure, est dans un état à fendre l'âme. Enfin tout s'accorde, tout s'arrange , lorsqu'un mois avant son mariage, comme Saint-Pierre , sa fiancée et sa mère se promenaient sur les boulevards, cette
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infâme créature , qu'il croyait aux cinq cent' miUe diables, s'approche de Saint-Pierre, l'injurie, et, prenant sans doute la pauvre mademoiselle Verneuil pour une rivale, ose l'insulter de la façon la plus ignoble et porter la main sur elle. . . Mille tonnerres ! monsieur! Edouard est, ainsi que moi, violent comme du salpêtre ; il lève sa canne...
éPAMLvoNDAS. — Et Cette malheureuse , tombant baignée dans son sang , resta deux mois entiers malade de cette blessure qui a failli l'emporter.
M. DE BLENAC. — Ah ! corblcu ! ça aurait été un beau malheur ! avouez-le.
ÉPAMixoNDAS. — Ccst du moius un grand bonheur pour M. de Saint-Pierre , monsieur, car il est déjà bien criminel. . . mais. . .
M. DE BLENAC, F interrompant brusquement. — ► Gomment, criminel! comment, une pareille drôlesse aura l'audace de venir insulter en plein boulevard une jeune fille, un ange de vertu que j'ai à mon bras, oser lever la main sur elle, et je ne pourrai pas, et ne devrai pas châtier l'infâme qui viendra outrager une femme que je vais épouser ! Ah ! c*est un peu trop fort , par exemple !
éPAMiNOXDAS. — Monsieur, la justice eût vengé le prévenu Saint-Pierre ; il devait y avoir recours, et en attendre l'effet , au lieu de se venger si brutalement lui-même.
u. DE BLENAC. — Gommcut, morbleu! attendre! Est-ce qu'aussitôt l'injure reçue, on peut dire au sang qui vous bout dans les veines d'attendre? Je vous
trouve encore bon là, vous!... attendre! je voudrais bien vous y voir. . .
KPAMixo.VDAS. — MoHsieur , votre amitié pour le prévenu Saint-Pierre vous emporte et vous excuse. Songez, je vous prie, à qui vous parlez.
M. UK BLKNAC. — Vous avcz raisou , monsieur : pardon ! mais je plaide pour ainsi dire la cause de mon enfant, et je sais d'ailleurs que je parle à un galant homme, à un jeune homme comme mon pauvre Edouard. Mais , monsieur, si la gravité de votre état vous met au<>dessus de pareilles faiblesses, vous pouvez du moins y compatir, n'est-ce pas? et comprendre l'exaltation , la violence d'un sentiment si respectable? C'est à votre cœur que je m'adresse, monsieur. Voyons , entre nous , qu eussiez-vous fait à la place de mon pauvre Edouard, si vous aviez eu à votre bras celle qui allait être bientôt votre femme, une parente avec laquelle vous avez été élevé, la fille de la sœur de votre mère enfin?... et puis que vous ayez vu une ignoble créature venir injurier cet ange là, devant vous !. . . Mordien !. . . vous me direz encore une fois que vous auriez pu attendre, au lieu de châtier sur l'heure une telle infâme !
ÉPAMïNONDAS. — Monsieur, je suis Forgane de la morale publique , je ne dois compte à personne de mes sentiments personnels. Quant à mon caractère public, il m'impose le devoir de poursuivre le crime là où je le trouve évident.
M. WR BLEXAC. — Mais enfin, monsieur, qu'auriezveus fait À la place de Saint-herre?
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KPAMiNOXiuK, (wec vmpoiience. — Encore une fois, HMNMieur, il ne s'agit pas de moi ; il y a dans le magistrat Fhomme privé et Tbomme publie : Thomme privé pourrait comprendre , excuser même un emportement punissable, que l'homme public devrait le po«*fluivre.
H. OE BLBN.1G. — Alors OU a donc une conscience privée et une eonseience publique , monsieur? Mor-^ bleu ! je suis trop brute pour comprendre ces différences ; c'est , à naon avis , comme si vous me disicx qu'on soldat ne doit être brave qu'en uniforme , et qu'il peut être lAche en bourgeois.
^PAMINONDAS, pîqué. — Je ne discuterai pas cette question , monsieur ; tout ce que je puis vous dire , c'est qu'il faut que la justice ait son cours. Et d'ailleurs la première faute dans cette affaire ne doitelle pas être reprochée au prévenu , qui , au lieu de chercher d'abord dans une union respectable et approuvée par les lois un bonheur solide et durable , va non-seulement prodiguer l'or à ces créatui*es effrontées qui vivent d'un lucre d'infamie, mais encore encourager leurs pareilles par l'appât du luxe honteux qu'elles voient déployer à leurs complices?
M. DIS BLEXAC. ^— Ah çà ! cncore une fois , monsieur, pensez-vous que M» de Saint-Pierre soit assez misérable pour jouer l'ignoble rôle de. . . ?
KPAMixoxDAS, S€ levatit. — Je vous demande pardon, mais voici l'heure de l'audience... Pour me résumer, quant à l'afTaire du prévenu Sainl-Pierrc , je vous dirai , monsieur , que ma conviction est for-
méc à ce sujet , puisque dans cette cause je remplis les fonctions de ministère public et que je poursui& Taccusation... Oui, monsieur , tout en déplorant le sort de votre pupille, je ne puis m*empécher de vous dire que , s'il n'avait pas d'abord encouragé le vice en rémunérant la corruption avec une aussi coupable générosité , ce qui lui arrive ne lui serait pas arrivé. Mais il a d'abord flétri, puis endurci son jeune cœur jusqu'à la férocité, dans un précoce et honteux commerce avec ces immondes créatures qui, presque Gères de leur turpitude , parce que de jeunes dissipateurs les couvrent d'or, ont secoué toute honte, ne rougissent plus de rien... et le front sans pudeur... viennent...
Ou entend en dehors du cabinet un brait de voix ; le portier crie : « Montieur n'y est pas. a Une voix de femme répond : « Je sais bien qu'il y est. »
ÉPAMixoNDAS, interrompant SU péHode, — Qu'estce que cela?
M. DE BLENAC. — On 56 disputc, jc crois?
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«^ SCÈNE Vif.
Les uéMEs , FANNY LËLOL'P, suhie du portier,
ÉpamiBoodu roogit d'indignation k la vue de la jeune fille.
FAiiNY, au portier en iui montrant Epaminondas. — Vous voyez bien qu'il y est, ce pauvre chéri, vieille béte que vous êtes !
M. DK BLEVAC , à part. — Ah ! parbleu ! voici da nouveau.
lîp.iMivo.VDAS , a:i)ec dignité et cachant mal son emharraSffait des signes à Fanny. — Que voulez-vous ici, madame? Vous vous méprenez sans doute?
LK PORTIRR. — Là. . . j en étais bien sûr ; j'avais beau dire à mamzcUe que monsieur n'y était pas , elle m'a rép<mda que puisqu'elle venait de chez iBonsienr , elle savait bien qu'il y était.
^i»AMiiî05rDAs,/ttrteM^. — Sortez. {Le portier sort.)
FAN»1r. — Tiens , mon Dadas chéri , j'ai eu tort » Jai été une petite folle , je t'ai donné un soufflet , je îiens fen demander pardon... Ne refuse pas ta Xioi... embrassons-nous et n'y pensons plus...
éPAtfTNONDAS , la repoussant et s' adressant à M. de ^lenac. — Monsieur, je suis au regret de cette méprise. (Il fait des signes à Fanny.) Encore Une fois, Qiadame se méprend sans doute.
bO COMEDIES SOCIALES.
KANXY , étonnée , regardant Epandnondas. — Qu'est-ce que tu as donc à me clignoter comme ça de tes beaux yeux chéris? (Elle montre M, de Blenac) Est-ce à cause de ce monsieur? Eh bien ! quel mal faisons-nous, après tout? Tu nés ni curé, ni marié, ni moi non plus, n'est-ce pas?
M. de Blenac , sans mot dire , jette an regard de mépris sor Épaminondas.
ÉPAMiNOVDjis , prenant son chapeau. — Monsieur, je suis désolé. . . mais l'heure de l'audience. . .
FANNY , se mettant devant la porte, — Pas de ça , Lisette ; nous irons faire jugette quand nous serons raccommodés ; pas avant. . . pas avant , mon petit chéri... pas avant... (Elle étend sa robe comme si elle dansait, pour cacher la porte, )
éPAMiNONDAS, furieux. — Encore une fois, madame , je ne vous connais pas ; sortez d'ici , ou j'invoque l'autorité.
FANNY. — Tiens, l'autorité... je me moque pas mal de l'autorité , moi ! Qu'est-ce que ça fait à l'autorité que tu sois mon amant? J'ai eu tort de te donner un soufflet, je me repens, je reviens à toi... ne repousse pas celle qui t'adore.
u. DR BLBNAC , bas à Epominoudas, — Vous voyez bien qu'après tout, monsieur, ce pauvre Saint-Pierre est excusable.
jÉPAMiNONDAS. — Je ne sais ce que vous voulez dire , monsieur ; je ne connais pas cette fille , elle est folle.
KANNY, pleurant — r Ah ! tu ne me connais pas , monstre ; ah ! tu as Fair de me mépriser devant le monde!... ah! je suis folle!... hélas! oui... mais folle de toi, pour mon malheur. Eh bien ! monsieur, (se tournant vers M. de Blenac) vous allez tout savoir. Figurez-vous, monsieur, que j'ai tout quitté pour cet être-là!... Ce n'est pas l'intérêt qui me fait agir ainsi. Dieu merci, non !... car il peut bien vous dire si depuis que nous sommes ensemble j'ai jamais rien voulu recevoir de lui , mais c'est tout simple , c'était mon amant de cœur. (Épaminondas veut sortir; Fanny tient toujours la porte. )
ÉPAMINONDAS. — Sortcz , misérable créature , sortez d'ici!... Monsieur, excusez cette honteuse scène, je ne sais vraiment où j'en suis , tant l'impudence de cette malheureuse-là me confond.
M. DE BLENAC. -?- Je conçois votre embarras, monsieur, et je suis trop galant homme pour en abuser.
FANNY, exaspérée, à Epaminondas, — Impudente!... Malheureux!... c'est toi qui es un monstre de me recevoir ainsi quand je viens avouer mes torts.
^vxMwmnkS^ furieux. — Voulez-vous ouvrir cette porte à l'instant , et me laisser sortir '?
FANNY. — Non ! non ! il faut que tu me promettes de nous remettre ensemble , plutôt la mort !
KPAMiNONDAS , la prenant rudement par le bras. — Mais sors donc d'ici , misérable !
FANNY. — Au secours!
H. DE BLENAC. — Mousicur!... mousicur ! c'est une femme !
52 GOMEDIKS SOCIALES.
KANNY. — Je te suivrai partout, à Faudience... j irai. . .
ÉPAMiNONDAS , fuTieux , la poussB SI rudement quelle tombe et se blesse au front — Au diable la misérable créature !
M. DE BLENAC , vtvement , prenant Epaminondas par le bras. — Monsieur !î! ahî monsieur!... {Se contenant) Avouez du moins que M. de Saint- Pierre est excusable...
lîPAMiNOXDAS, revenant Avec sang-froid et dignité. — Monsieur f vous avez été témoin d'une scène de ma vie privée ; l'homme puUic n a rien de commun avec lliomme privé. {Il sort)
M. DE BLENAC. — Ah! morblcu î puisque vous le prenez comme ça , c'est ce que nous verrons.