‹ Comédies sociales et scènes dialoguées (volume 2)Chapitre 13 sur 129 · SCÈNE VI · texte numérisé non relu

SCÈNE VI

M. DE BLENAC, ÉPAMI1V0\T)AS.

La scène représente le cabinet de travail d'Kpaminonâas. Sar le lioreaa trois bostes en plâtre brome : an milieu , celai do roi ; de chaque côté, ceux de Matthieu Mole et de rHospital. M. de Blenac se promène avec impatience. M. de Blenac a cinquante ans, colonel de cavalerie en retraite ; l'air violent , rude et mâle , véritable vieux soldat de l'empire.

M. DE BLENAC. — Ah çà ! est-cc que ce monsieurlà me prend pour un conscrit? Voilà la seconde fois que je lui envoie ma carte, ça commence à m'échauffer diablement les oreilles. Est-ce qu'un grognard de mon âge est taillé pour faire antichambre? Ah! si ce n était mon pauvre Edouard!... Mais, après tout, j'ai tort, je ne suis pas le seul, ce monsieur a peut-être d'autres solliciteurs.

Epaminondas entre, vêtu de noir, l'air grave et empesa. Il fji;i signe à M de Blenac de s'asseoir.

M. DE BLENAC. — G*est à M. de Glerville, procureur du roi, que j'ai Thonneur de parler?

KPAMiNONDAS. — Ouî, moDsieur.

H. DE BLENAC, /»{ remettant une lettre, — Voici , monsieur, une lettre de mon ami M. de Vertpuis, qui a bien voulu me recommander à vous, et s'intéresse particulièrement au jeune et infortuné PMouard de Saint-Pierre, mon pupille, monsieur.

Épunlnondas salae , prend la lettre , et , toot en Haant , jette un eoop d'œil en destoas aor M. de Blenac , qoi l'examine aatsi avec attention.

éPAHiNONDAS, à part — Cette grande figure brutale-là ne me revient pas du tout.

M. DE BLENAC, à part. — II^ Tair faux comme un jeton.

éPAMiNONDAS, ayant lu. — Dans toute autre occasion, je serai toujours heureux de pouvoir être agréable à M. de Vertpuis (souriant d'un air forcé) ; salva justitia, bien entendu, car vous le savez, monsieur, la justice doit avoir son cours ; d'ailleurs l'affaire du prévenu Saint-Pierre est grave, fort grave ; il s'agit de coups et de blessures ayant occasionné nne incapacité de travail de plus de vingt jours. La malheureuse femme qui a été ainsi maltraitée par le prévenu Saint-Pierre a failli mourir.

if. DE BLENAC, à part. — Le prévenu Saint-Pierre! entendre dire cela de mon pauvre PMouard, sans pouvoir répondre !

ÉPAHiNONDAS. — En uu mot , cette infortunée est à peine rétablie, monsieur.

M. Ds BLKNAC. — Ah ! mordlêu ! c'ett Inen dom» mage ! une pareille drôlesse !

]^:paminondas, avec dignité, -^Monsieur.».

u. DE BLENAG. — Tenei, excusez la brusquerie de mon langage, monsieur ; je suis un vieux soldat, et le souvenir de cette misérable m'exaspère. Le pauvre Edouard de Saint-Pierre est le fils d*nn de mes anciens camarades, qui est mort dans mes bras ; je suis son tuteur, monsieur, et, quoiqu'il soit emprisonné comme un criminel, je le maintiens, moi, envers et contre tous, pour le plus noble, pour le plus brave, pour le plus loyal garçon !

i^p.^MiNOXDiis. — La justice en jugera, monsieur. (A part) Décidément je n'aime pas du tout cet homme-là. Il devrait pourtant bien savoir à son ftge que les grognards sont passés de mode.

M. DE BLENAC. — Maîs c'cst tout VU pour les gens d'honneur, monsieur; jugez-en. A dix-huit ans Kdouard sort de l'Kcole militaire, possédant quarante bonnes mille livres de rente. Le service lui paraît trop rade, et, après avoir resté denx ans dans un régiment de cavalerie, il donne sa démission, et vit en bourgeois. Gomme tout joli garçon de son âge, il commence par s'amuser de côté et d'autre , et finit par s'amouracher d'une donzelle, fort jolie d'ailleurs, et détestable actrice , dans je ne sais quel tandis de petit théâtre. Saint-Pierre est aussi bon que généreux ; il met cette ûlie sur un excellent pied, manae à peu près deux ou trois mille louis avec elle ; mais au bout d'un an, voyant que tout cela n'allait ni à son

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cœur m à ton esprit, qui sont des meillenrs, il se conduit en gentilhomme, donne six mois de gages à cette créature, et lui enjoint de ne jamais remettre les pieds chez lui.

^PAiiiNONDAS. — « G*est ce qu il aurait dû faire plus tôt, monsieur ; de semblables habitudes sont sévèrement réprouvées par la morale publique.

II. DR BLBNAC, regardant Épaminondas. — Ah l)ah ! allons donc !

lîPAMixoxDAS, avec dignité. — Gomment, ah bah!

M. DSBLKNAG. — Ah çà, voyons, entre nous : vous me direz qo^un jeune et joli garçon qui a de l'argent à dépenser ne peut pas entretenir une fille tant que ça lui convient , et quand ça ne lui convient plus la fourrer à la porte ?

^.PAMiNONDAS. — Je VOUS répète, monsieur, que la morale publique est blessée de pareilles liaisons.

M. DB BLENAC. — Ah çà ! quc diable voulez-vous qu'il fasse alors ? Qu il courtise les femmes des autres? Et. ne vaut-il pas encore mieux payer des créatures que de s'avilir au point d'être leur amant '?

ÉpAHiNOXDAS, intérieurement blessé, — Monsieur, ces appréciations me semblent étrangères à la cause ; je vous répète que la morale publique réprouve de pareils rapports. Si la société est malheureusement obligée de les tolérer, elle ne doit du moins jamais les accepter comme convenables ni même excusables.

M. DR BLENAC. — Ah çà ! voyons , monsieur, parlons franchement : je conçois , par exemple, qu'un prétrp, qu'on magistrat, qu'un homme grave enfin.

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