‹ Comédies sociales et scènes dialoguées (volume 2)Chapitre 19 sur 129 · SCÈNE II · texte numérisé non relu

SCÈNE II

ÉPAMiNONDAS scul; U SB met devant une table, — Ce diable de Simonneau m*a tout à fait rassuré ; après tout, il a raison. Qu'est-ce quEulalie peut faire? les liaisons ne sont pas éternelles, autant vaudrait se marier tout de suite, et puis... si elle a sa tête, j'ai la mienne ; moi je n'en ai pas l'air, mais je vais mon petit bonhomme de chemin... et pas si bêtement... à trente-six ans conseiller. Aussi je n'irai , pardieu ! pas sacriGer une position faite , assurée et considérable , aux cinquante ans passés de madame Grasset... Mais voyons ce dossier. (Il parcourt une liasse de papiers, ) Voyons le nom de l'accusée... madame Angélique Germeuil... Tiens, ^ermeuil!... c'est, comme dit Frederick dans Y Au-

berge des Adrets : « C'est excellent, Germeuil! « Angélique. . . j*aime assez ce nom-là. . . Angélique ! Angélique. . . Oui, mais il faut être diantrement jolie pour le porter , comme tous les noms simples du reste. Mais le mari... qu'est-ce qu'il est? c'est-àdire quel est son état, car ce qu'il est... hé ! hé! hé ! ça se devine. Voyons ! Monsieur Dieudonné Bonneval, rentier... Je n'aime pas cet état négatif, rentier, rentier tout court, ça ne rend pas , ni pour l'attaque ni pour la défense. Mais Taccusé , le don Juan , le séducteur, voyons : Ernest de Surville. Ah ! parfait , Ernest de Surville ! Vrai nom d'opéra-comique ; je parie qu'avec cela il est au moins capitaine de hussards. Non, rentier aussi... Ah! ça se passe entre rentiers, à ce qu'il paraît... Ah! rentiers! (Ré/léchissant.) Voilà une belle profession, rentier!! si demain j'hérilais d'un oncle d'Amérique , comme on dit, d'une bonne cinquantaine de mille livres de rente, ou seulement de vingt-cinq... je sais bien quelqu'un qui ne lirait plus de dossiers ! fiatb ! après ça, ma position est bonne, et si mon mariage s'arrange bien... je n'ai pas beaucoup à me plaindre... Voyons que je calcule un peu. {Il pose des chiffres fur une feuille de papier.) 12,000 francs de ma place , une rente de 4,000 francs sur le grand livre que donne le ministre, et une pension de 2,400 francs pour la toilette de sa pupille. (Additionnant.) 12 et 4 font 16 et 2 font 18, ci... 18,400 francs , sans compter les espérances ni mes économies ; mais mes économies passeront pour la cor-

beiile et pour rameublement , reste donc 18,^ francs net par an ; on ne peut certainement pas mener grand train avec ça, mais enfin on peut très-bien vivre. . . Après tont , entre moi et ma conscience , je ne puis pas nier que ce soit à cette panvre Eulalic que je doive une bonne partie de tout cela ; si je oc Tavais pas connue , j'anrais été juge moins vite , je n'aurais pas connu le ministre : aussi elle peut véritablement me traiter d'ingrat ; soit, qu'elle me traite d*ingrat. . . mais, d'un autre côté, je ne puis pas non plus perdre une aussi favorable chance pour les beaux yeux de madame Grasset , qui comnaencent à être diablement ornés de la patte d'oie; et puis, pendant cinq ans , je lui ai été très-fidèle , à part çà et là quelques petites obscurités. Mais , à son âge , de quoi se plaindrait-elle? Ne demeurera-t-elle pas d'ailleurs, si elle le veut, mon amie, mon excellente amie ? et si elle m'aime véritablement pour moi , ne doit-elle pas se sacrifier? Car, après tout, c'est comme cela qu'il faut aimer les gens , non pour soimême, mais pour eux; et puis enfin le meilleur, après tout, c'est qu'elle ne peut pas absolument me nuire ; aussi tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes... Allons! je suis vraiment un gaillard né coiffé , comme on dit ; mais , à propos de gens coiffés, voyons donc cet excellent monsieur... monsieur... (// se remet à lire le dossier du procès,) Ah ! monsieur Diendonné Bonneval contre la dame Angélique Germeuil , femme Bonneval , son épouse , et M. Ernest de Sorville ; c'est le séducteur. {licon-

tinue d€ lire le dossier en chantonnant entre ses dents.) Tra la, la, la!... Ce diable de Cotillon que j'ai entendu hier chez les Saint-Germain ne me sort pas de la tête... Tra la, la, la! Mais voyons, voyons, soyons donc homme!... oublions cet air, et mettonsnous k cette cause. Il parait que le mari est un drôle de corps, une espèce de maniaque... mais je ne vois pas de preuves de flagrant délit. Ah ! si, si, des lettres, parbleu ! ah ! j'adore les lettres. ( Prenant un paqttet de petits papiers.) Voilà, sur ma parole, une délicieuse et bien mignonne petite écriture de Femme... voyons... Et le séducteur. Oh! oh! cela devient microscopique... et le style. {Feuilletant.) Celles-ci sont du commencement de la liaison. Madame , madame. Ah ! cela s* amende. . . il n'y a plus madame , il y a seulement vous... Bien, bien, nous voici à Y Angélique tout court , ça marche , ça marche... Ah! voici mon Angélique. (Feuilletant tou^ jours.) Ah ! nous voici à \^ange, mon doux ange... mais sans tutoiement... Voyons plus loin, non, non, pas davantage ; c'est singulier , il parait qu'entre rentiers on ne se tutoie pas du tout. (A ce mofneut entre le domestique.)

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