‹ Comédies sociales et scènes dialoguées (volume 2)Chapitre 21 sur 129 · SCÈNE IV · texte numérisé non relu

SCÈNE IV

Madame Germeuil a cinquante ana, est vélae de noir ; elle porte «e« chereax gris booclés. Figore noble , dooce et triste.

RPAMiNONDAS , avcc iinc exjjression d'humeur mal contenue. — Veaillez vous asseoir, madame.

MAD.1MB GERMEUIL, tremblante et les larmes au.r yeux. — C'est à M. de Clerville que j*aî Fhonneur de parler ?

^PAMixoNDAS, brusquement. — Oui, madame.

MADAME GERMEUIL, très-émue. — Monsieur, voici une lettre de M. le ministre de la justice.

ÉPAMLVOXDAs salue et lit. — (A part. ) C'est cela même , le bas de la signature recourbé en crochet , ce qui signifie : ne pas avoir égard à la recommandation ; j*en étais sûr. Allons , débarrassons-nous-eu le plus tôt possible. Quel ennui!... Et Eulalie encore qui est là ! (Haut et d'un air glacial après avoir lu.) Madame, je serai toujours heureux de pouvoir avoir égard à la recommandation de M. le ministre , autant du moins que cela sera compatible avec mes devoirs et avec l'impartialité qui doit caractériser mon ministère...

MADAME GERMRUtL. — Ah ! monsieur ! c'cFt seulement justice que je demande pour ma fille ! justice , monsieur, hélas ! et rien de plus.

ilpAMiNONDAS. — Et c*es( auisi la jastice, la stricte et sévère justice qui décidera , madame , du Sort de madame votre fille ; mais , je vous Favoue , je viens de parcourir de nouveau et fort attentivement le dossier de Taffaire Bonneval ; la culpabilité me parait grande , flagrante même ; les lettres prouvent l'iotimité la plus criminelle, l'oubli le' plus complet des devoirs les plus saints et les plus sacrés.

MADAME GERMEUiL. — Ah! monsîeur, ne pensez pas cela... ces lettres y je vous le jure , sont la seule faute de ma pauvre enfant ! et encore, monsieur, si TOUS saviez tout ! combien elle vous paraîtrait peutêtre excusable !. . . (timidement ) mais je crains d'être indiscrète.

lép.wfiNONDAs , d'un air sec, — Madame, je me dois il moi-même d'éclairer autant que possible ma conlietion ; je vous écoute. (A part.) Allons, m'en voilà pour une bonne heure à entendre pleurnicher. ( // regarde avec inquiétude la porte du cabinet où est cachée madame Grasset)

u ADAME GERMEUiL , essuxjant SCS larmcs , et d'une voix émue. — Vous saurez , monsieur, que ma fille s'est mariée , il y a environ cinq ans , à M. de Bonneval , mon mari vivant encore. . . Que Dieu lui pardonne ! mais ce fut lui qui contraignit ma fille à ce mariage , qui fut absolument un mariage de convenance ; la pauvre enfant fit dans toute l'étendue du mot un grand et douloureux sacrifice à d impérieuses exigences de famille. M. de Bonneval avait plus du double de Fàge de ma fille, monsieur ; ses habitudes,

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»(« goûts n'étaient pas les mêmes ; mais elle se résigna , et f renonçant à des espérances bien chères à son cœnr et autrefois formées , elle obéit à son père. Au bout de six mois de mariage , M. de Bonneval déclara à sa femme qu'il désirait qu'elle habitât la campagne l'hiver et l'été ; ma fille y consentit , et nous allâmes nous établir à dix lieues de Paris, dans une terre que je possède. M. de Bonneval , qui avait toujours conservé un pied-à-terre à Paris , s'y rendit d'abord une fois ou deux par semaine , puis ses absences devinrent de plus en plus fréquentes ; il ne parut plus guère à notre terre qu'une fois par qumzaine , puis une fois tous les«mois ; enfin, monsieur, il resta souvent deux ou trois mois sans quitter Paris et sans venir nous voir. . .

i^PAMixoNDAS. — Peut-être ses affaires exigeaientelles de lui ce sacrifice , madame ?

MADAHR CERMEL'IL. — Scs affaires ? non, monsieur, il n'en avait pas ; sa fortune et celle de ma fille lui permettaient de vivre dans la position la plus indépendante ; mais, hélas ! ce qui le retenait, monsieur, c'était une honteuse et criminelle liaison. Oui , monsieur, telle est la cause qui l'éloignait ainsi d'une femme jeune, belle et vertueuse.

ÉPAMixoNDAS. — Gcci , madame , est-il bien avéré au procès ?

MADAME GERMEuiL. — Mousicur, il cst dcs secrets de famille si flétrissants , qu'on répogne à les mettre au grand jour ; pourtant, si , ne reculant devant aucun scandale , M. de Bonneval poussait les choses à

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l'eiirémité , comme à tout je préfère 1« joitificfttion de mon enfant, ces preuves, si infâmes qu'elles soient , seraient fournies , car alors je nhésiterais plus... Enfin, monsieur, nous vécûmes ainsi dans Tabandon le plus complet. Ma fille ne se plaignait pas , mais elle souffrait cruellement ; le chagrin la minait sourdement , sa santé s'altérait. Trois ans se passèrent ainsi. Près de ma terre se trouvait une maison de campagne autrefois habitée par M. de Surville , un de nos plus anciens amis ; des projets d union entre son fils et ma fille avaient été presque arrêtés, lorsque d'impérieuses circonstances forcé* rent mon mari à les rompre , ainsi que je vous l'ai dit, monsieur, et à supplier sa fille de s'unir à M. de fionneval. M. Ernest de Sorville partit désespéré pour un lon<{ voyage ; son père mourut , et après trois ans d'absence il revint en France. Des intérêts de fortune l'appelèrent dans notre voisinage... Il vint nous voir. . . Hélas ! monsieur ! je le sens , je commis là peut*étre une grande faute... J'aurais dû le supplier, comme je le fis plus tard , de cesser ses visites ; mais que voulez->voo8, monsieur? J'étais et je suis encore si confiante dans la solidité des principes de ma fille , nous étions si seules , si isolées. . . Et puis, M. de Surville était presque un parent pour nous, ayant été pour ainsi dire élevé avec ma fille... ÉPAMiNONDAS , durement — Vous fûtes sans doute bien coupable , madame ; ne devicz-voos pas prévoir combien la jeunesse est faible ? ne deviez-voos pas craindre que ces feux mal éteints ne se rallumas-

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sent un joar en une flamme criminelle et adultère t

iiADAMK GERiiEuiL , iwec dignité, — Non , monsieur, je ne pouvais croire cela... je ne pouvais soupçonner ma fille capable d'oublier ses devoirs, et elle ne les a pas oubliés non plus.

i^PAHiNONDAS , av€C impatience. — Mais, madame, les lettres qui sont au dossier du procès prouvent le contraire.

MADAME GRRHEuiL. — AH ! lisez-lcs , mousicur ; ce sont elles que Ton produit pour accuser ma fille !... et ce sont elles que j'invoque , moi ! pour la défendre. Sans doute elles expriment raffection la plus tendre , mais aussi la plus pure et la plus chaste. . .

i^.PAMiNO\DAS. — Madame , ces lettres fussent-elles ainsi que vous le dites , ce premier pas mène toujours à un complet abandon des devoirs , et d'ailleurs n'en est pas moins condamnable et patent . . car la justice , madame , admet comme preuve formelle une pareille correspondance.

MADAME GERMEiiL. — Maîs ccla est impossible , monsieur ! je m'adresse à la sincérité de votre cœur, à l'élévation de votre àme , à votre esprit sérieux et éclairé , k tout ce qu'il y a de respectable et de sacré dans le caractère dont vous êtes revêtu ; je vous en conjure ! relisez attentivement ces lettres , monsieur. . . Leur expression est telle qu'on ne s'y peut tromper ! Ah ! quand il s'agit de l'honneur d'une femme et de celui de sa famille , monsieur, on doit peser bien mûrement non-seulement le sens rigoureux de chaque mot , mais l'ensemble , mais l'esprit

<{éaëral d'une pareille correspondance ; et je défie , monsieur, l'esprit le plus prévenu de trouver une %ne qui prouve chez ma fille l'oubli de ses devoirs. . . C'est un échange tristement affectueux de nobles sentiments. . . c'est l'impression d'un regret poignant de voir le bonheur que ces deux enfants avaient rêvé à jamais évanoui. . . Ce sont de bien douloureuses confidences, monsieur... mais, encore une fois... rien de criminel ne s'y révèle !... Ah ! croyez-en le cœnr d'une mère, monsieur! si mon enfant était coupable , je pleurerais avec elle, je la consolerais... (avec une haute dignité) , mais je ne m'abaisserais pas à venir mentir et supplier. . .

RPAMiNONDAS , sèchement — Je sais l'étendue de mes devoirs, madame, et je n'y ai jamais failli... Je vons le répète , c'est avec la plus scrupuleuse attention que j'ai lu ces lettres , et , lors même qu'elles peindraient seulement les sentiments que vous dites, on doit toujours craindre que la chasteté calculée de l'expression ne cache un sens criminel... Gela est une triste vérité , madame , mais les liens sacrés de la morale se relâchent chaque jour. La corruption étend partout ses honteux réseaux , et la société, alarmée dans ses intérêts les plus sacrés et les plus religieux , demande hautement le châtiment des audacieux qui la bravent.

MAD.^ME GERMEUiL. ■ — Mais. . . mon Dieu ! monsieur, ma fille n'est pas coupable... je vous dis qu'elle n'est pas coupable... Relisez ces lettres... par pitié... relisez-les. . . et vous verrez. . .

ÉPAMiNONDAS, se levant avec impatience, — Le tribunal décidera, madame; mais la sévérité de mon caractère m'oblige à vous dire qu'un crime aussi dangereux que Fadultère demeure malheureusement trop souvent impuni. Paré de toutes les séductions, de tous les prestiges du vice, il attaque la société dans ses racines les plus profondes , la sape sourdement; et souvent de moins grands coupables sont punis plus sévèrement.... (S'animant). Car enfin, madame, l'ouvrier poussé par la faim qui vole... l'homme égaré par la haine qui attente à la vie de sou semblable sont de grands criminels, d'épouvantables criminels, sans doute ; mais au moins la passion ou une^efTroyable nécessité les pousse souvent à ces crimes horribles ! Mais dans l'adultère ! madame, dans l'adultère, juste ciel ! on ne trouve pas même cette effrayante excuse!... Qui peut, qui ose penser à justifier ce honteux et froid calcul qui, pour satisfaire une passion indigne , presque toujours née dans le luxe et l'oisiveté , foule aux pieds les liens les plus sacrés ?

MADAME GERMEutL. — Mais, mon Dieu, ma fille n'est pas coupable, monsieur ; toute sa faute , si c'en est une, a été d'écrire ces lettres, qui devraient Tabsoudre, monsieur, puisqu'elles sont remplies de tristesse et de résignation. Sans doute elle avoue son amour.... sans doute elle parle de ses cruels chagrins... sans doute elle se plaint du sort qui la pouvait faire si heureuse et Fa faite si malheureuse

mais aussi, monsieur, chaque page, chaque ligne

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dit, prouve que ma fille n'a jamais méconnu ses devoirs.

Ép.unxoNDAS. -^ Madame, je vous le répète, souvent la prudence ordonne de ces feintes réserves.

UAOAMB GERUBuiL, indignée. — Ah! monsieur,

qu avez-vous dit ? Lorsque l'innocence est anssi

évidente, pourquoi , mon Dieu ! vouloir présumer le crime ?. . .

lîPAMiNONDAS, sévèremcnt, — Madame, la justice doit soulever toutes les apparences, et jeter un coup d'oeil impartial sur les faits évidents qu'elles peuvent dissimuler.

UADAME GERiicuiL. — Mais, monsieur, l'horrible abus que M. de Bonneval a fait de la sainteté du domicile est aussi un fait évident; venir pendant la nt^t enlever ces lettres par la violence ! La séduction qu'il a employée auprès d'un des gens de M. de Snrville pour en obtenir la correspondance de ma pauvre fille, cela n'est-il pas aussi un. fait évident ?... Cela ne prouve-t-il pas une intention calculée de rompre scandaleusement une union qui , dans un temps, parut indispensable à M. de Bonneval, et qui maintenant lui pèse et lui est odieuse ?

KPAMINONDAS. — Madame, M. de Bonneval est dans toute la plénitude de son droit. N'estai pas attaqué dans son honneur, dans ce que l'homme a de plus sacré an monde ? Or, madame, la loi, qui permet à l'homme offensé de tuer le coupable d'adultère, admet toute preuve. Chaque expression tendre, bien que résignée, n'est^lle pas un horrible outrage

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pour M. de Bonneval ? et en admettant méoie , madame, qu'il ait oublié ses devoirs, est-ce une raison pour que sa femme oublie les siens ? Ne doit-elle pas au contraire redoubler de dévouement pour le ramener près d'elle ?. . . Ces lettres , au lieu d'être écrites à un audacieux séducteur, n'auraient-elles pas dû être écrites à son mari ?... Eh ! madame , si elle y avait déployé la moitié de la tendresse et de l'affection qu'elle a déployée dans sa criminelle correspondance, j'en ai la conviction, M. de Bonneval, reconnaissant ses torts, serait revenu à elle... Mais au lieu de cela, que voit-il ?. . . l'éloignement , peutêtre même de la haine cachée sous les semblants d'une résignation perfide... Alors, madame, fort de ses droits sacrés, irrité justement des coupables projets de celle dont la divinité et la loi lui ont gartnti la fidélité à la face de la société, il la cite au tribunal de la justice, et la justice doit prêter son appui au mari outragé.

MADAME GERMEuiL , ovec Une angoissB douloureuse. —r- Ainsi , monsieur, mon enfant vous paraît coupable... ainsi, sur votre requête, elle sera traduite sur le banc de l'infamie... Oh ! monsieur, monsieur, pitié. . . pitié. . . ayez pitié d'une pauvre mère. . . . relisez ces lettres. . .

ÉPAMiNOXDAS, avcc impatience. — Eh ! madame, croyez que j'éclairerai ma conviction par tous les moyens possibles. . . mais je suis désolé de vous dire que mes moments sont comptés... l'audience...

MADAME GERMEUIL, s€ levant ovec une expression

de décowagemeîU profond, — Je le vois, monsieur. . . tout ceci a été vain... vous croyez mon enfant coupable... De ce moment, monsieur, toute nouvelle supplication serait indigne de ma fille et de moi. (Avec dignité). Je me retire, monsieur... et je n'espère plus que dans Fimpartialité des juges.

Épaoïinondas la recooduit avec one froideur glaciale jusqu'à la porte de sa chambre et la salue profondément. Quand madame Germeuil a dispara , madame Grasset sort du cabinet ; elle paraît très- émue et essaie ses larmes.

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