SCÈNE VII
LE MINISTRE, Madame GRASSET.
Le csbiuet do ministre.
MAUAMK GRASSET. — Eh bien ! que dites- vous de cela?
LE MINISTRE. — Que diable voulez-vous que je dise? M. Epaminondas de Glerville a eu une femme maiiée pour maîtresse. Eh bien ! entre nous, ma chère tante, beaucoup de gens des mieux famés en sont, en ont été et en seront là ; il n*y a pas là-dedans de quoi foaetter un chat...
UADAME GRASSET. — Ce que vous dites Ik est épouvantable. . . Gomment osez-vous afficher de tels principes, soutenir une pareille conduite ?
LE MINISTRE. — Parblcu, il est bien évident que je oe dis pas cela comme ministre de la justice, pas plus que Glerville n'a sa maîtresse comme Juge ; je vous dis cela comme homme privé , comme homme da monde ; faites donc cette distinction-là une fois pour toutes. Parbleu, il est très-clair que, si je venais à la chambre étaler ces maximes-là, je serais singulièrement hué, et quon crierait d'autant plus fort après moi (souriant) que les crieurs seraient gêné-
ralement plus ou moins maris trompés ou amants heureux. Mais, voyons, entre nous, entre vieux amis, avouons... à la honte du monde si vous le voulez, mais avouons toujours , que ni moi ni personne ne trouvera jamais épouvantable, odieux, criminel, qu'à trente ans on ait une maîtresse ; c'est tout au plus immoral.
MADAME GRASSET. — Ah !
LE MINISTRE. — Mais , eucore une fois , regardez autour de vous. Parmi les plus hauts et les mieux comptés, qui n'a pas une liaison de la sorte? Les uns y voient une espèce de mariage in partibus^ les autres un plaisir d'un moment, d'autres un moyen de parvenir, que sais-je, enûn? Mais que diable, ma chère tante, il ne faut pas rêver l'âge d'or non plus ; le monde est le monde , il faut le prendre comme il est ; et, entre nous, vouloir, à cause de cette liaison dont vous accusez Clerville , empêcher son avance^ ment et son mariage avec Félicité, ma pupille, c'est une folie ; car enfin, en admettant même les antécë-* dents que vous lui reprochez comme aussi condamnables que vous le dites, eh bien! maintenant, il s'amende , il se range , il rompt des liaisons criminelles : rien n'est plus moral.
MADAME GRASSET, irritée, — Voilà que vous raison* nex aussi sordidement que lui !
LE MiMSTRE, souHant^^omment savez-vous donc cela?
MADAME GRASSET, vougissant — La personne dont Je vous ai parlé, et qu'il sacrifie indignement, m'a
rapporté ta conversation ; et^ je vous le dis, raisonner ainsi , c'est raisonner en tartufe. Alors pourquoi Jes a-t-il noués, ces liens criminels?
LK MINISTRE. — Ah çà ! chère tante , il faut décidément que la pauvre délaissée vous tienne bien au cœur, car vous m'avez toujours jusqu'ici singulièrement recommandé Gierville ; vous étiez son amie /a plus dévouée ; c'est grâce à vos obsessions que je Fai nommé juge il y a cinq ans ; et parce que je lui reux donner ma pupille en mariage , et lui faire , à ce propos , un pont d'or pour lui ouvrir un avenir inspiré, vous vous déclarez tout à coup contre lui... Ah! ma tante ! ma tante ! si je connaissais moins votre excessive moralité, à vous qui parlez si sévèrement Je la moralité des autres, (sonnant) je penserais des choses, ah! mais, des choses!...
ifADAME GRASSET , avec indignation. — Fi ! l'horreor! qu'osez-vous dire là? je ne suis en cela que l'écho d'une pauvre et intéressante victime, sacrifiée par votre monstre de protégé. Mais, croyez-moi , si vous tenez à vos projets sur lui, on criera, on cla- Imodera contre votre choix, car c'est d'abord une injustice criante, et puis votre créature est d'une immoralité flagrante.
LE MINISTRE, sottrlant. — Je vous vois d'ici faisant insérer un article fulminant dans le Corsaire ou le Charivari.
MADAME GRASSET. — Vous oscz rire dc ccla... Vous voilà bien !
LE MINISTRE. — El pourquoi diable voulez-vous que