SCÈNE PREMIÈRE
MADAMK ESTHKR DUBREUIL, lk marqi is ALFRED
DE BEAUMÉML.
I.a ftci'ue se pa8ii« à l'hùlel de M. Jérôme Dobreoil, dans un parloir d'une rare élégance. Une glace dépolie placée aa-dessos de la cbemio«H> laif»e vuir une serre-chaode pleine de fleurfi. Tout , dans cette pière, remplie de tableaux, de vaiies de porcelaine de Saxe et do Jipon, garni* de plante* rares, révèle un goût exquiii. — Madame Dubrenil a \ingf-rinq ans: elle est blonde, un peu pâle, d'une iléli-
LE LÉGISLATEUR. lOft
cieuM figure ; ms grands yeax blent sont voilés par de loogaes paupières ; le timbre de sa voix est doux et frais ; son pied aussi charmant que sa main ; elle est coiffée en cheveux et vêtue d'une robe de taffetas vert émerande , garnie de volants de dentelle noire et de nœuds d'un rose vif. — Le marquis Alfred de Beauménil , pair de France , a trente ans ; il est fort distingué, fort agréable, et sa toilette du matin d'une extrême et élégante simplicité. — Il est quatre heures de l'après-dîner. — Madame Dobreuil est assise sur une chaise longue de bois doré. — M. de Beauménil debout accoudé sur la cheminée.
MADAME ESTHER DUBREUiL. — Maintenant, Alfred... quand tous verrai-je ?
LE MARQUIS DE BEAUMÉML. — Malheureusement pour moi, pas demain soir, car j'ai une foule de visites en retard, et puis il y a petit bal au château, et il faut ^absolument que j*y paraisse un moment.
MADAME DUBREUIL, soupiraut. — Aînsi donc, à
bientôt Encore une soirée passée comme tant
d'autres... loin de vous !
LE MARQUIS DE BEAUMÉNIL. Esther, je VOUS CU
supplie, ne vous attristez pas ainsi... Vous savez si je ne souffre pas au moins autant que vous de ce que mes relations, de ce que les exigences de ma position, m'obligent à voir un monde que , par nu caprice inexplicable de votre mari, vous n'embellissez pas.
MADAME DUBREUIL, lui tendant la main, — Pardon, mon ami ; c'est un enfantillage, je l'avoue, mais je suis désespérée de ne pouvoir vous rencontrer chaque soir dans les salons où vous brillez de tant d'avantages. Oh! si vous saviez combien une femme est heureuse et fière de jouir des succès de celui qu'elle
lOR COlfféDIES SOCIALES.
aime, de le voir recherché, eamptë... de voir «afin le mP4d6 pour ainsi dire approuver le choix qu'elle a fait, en eatoarApt de prévenances celoi dont le nom la troable et la ravit !
LE MARQUIS DE BEAUHlixiL. — VCOS êtes infustC,
fSstber, car chaque jonr, en me voyant à vos pieds, n'aMistecx-voQs pas à mon plus beau triomphe ? Votre amour, enfin, n'est-il pas mon plus éclatant succès ? celui dont Je suis le plus orgueilleux, le plus Jaloux ? MADAME DUBREUiL. — Oh ! je saîs bien que les plus tendres flatteries ne vous manqueront pas pour donner le change à mes chagrins; mais mon cœur Jouit seul, et en silence , du triomphe que vous dites, et la vanité de mon amour est insatiable : aussi , ne pouvant vous rencontrer dans le monde, vous ne sauriez croire avec quelle émotion J'attends le Jour où vous devez parler à la Chambre des pairs. D'abord ce sent des inquiétudes. . . des craintes sans fin ; puis bientôt Je deviens d'une fatuité radieuse, en songeant à votre supériorité, à Faotorité que don* nent à vos paroles la noblesse et Tindëpendance de votre caractère ; et malgré cela , ou plutôt à cause même de votre supériorité si reconnue, mes doutes mes terreurs renaissent. . . Car je songe à une triste vérité que vous m'avez cent fois répétée... c'est que la majorité de l'esprit n est pas du tout la majorité des assemblées. Enfin , quand le jour vient , quand j'assiste à une séance pendant laquelle vous devez parler, quand j'entends les accents de votre voix.... bien que mon voile soit baissé , je tremble toujours
LE i4É6ISLATE«B. 107
qu OD ne lû6 suf mei traite les initie irapressioas qui m'agitent. £t puis, si vous savies aussi carabien je hais e^nz qui vous répandeot, «eux qui osent se ré^ voUev eantre le eharme 4e vos paroles , centre la géoéreuse puissance de vos canvictiens ! Car, en vé*? rite, je ne eomprends jamais cernaient tout le monde n est pas de votre parti.
LE HABQUis DE BBi^VM^NiL, — Bonuc et tendre Ëather, combien vetre eœur vous exagère ce que vous appelés ma supériorité , qui n'est antre que mon désir de vous plaire. Hélas ! Ësther, cela est triste , ou plutôt très-glorieux à avouer, mais, quand vons n'êtes pas là , je p'ai aucun plaisir, aucun intérêt à faire triompher l'opinion que je défends ! En un mot, savei-vous? ma conviction, c'est votre présence; mon parti , ce sont vos beaux grands yeux. Enfin, daos l'impression que je cause, dans les opinions que j'ébranle, je ne vois, je vous jure, qu'un moyen de vous plaire, de mettre à vos genoux mon triomphe ; pt, puisque de nos jours il n'y a plus de tournois où l'on puisse combattre avec la lance et l'épée pour une femme adorée qui vous regarde, il faut bien prendre la lice telle que \e progrès, comme ils disent, nous l'a faite, et au lieu d'imiter mes aïeux (pardon de cette expression toute gothique), au lieu d'en*voyer à la dame de mes pensées quelque vaillant champion couvert de fer, mettre son gantelet à ses pieds... je ne puis, hélas! que vous faire hommage de quelques votes , remportés contre le bavardage d'un hargneux avocat. . . ou d'un rhéteur pédant.
MADAME DUBREUiL. — Ne dites pas cela.... je vous en supplie, Alfred... ne dites pas cela... c'est là tout mon chagrin. Vous le savez, rien ne me fait plus de mal que de vous voir un pareil dédain des choses les plus sérieuses. Gomment voulez-vous que je croie à la vérité de toutes vos délicieuses tendresses, lorsque je vous entends défendre , avec une éloquence en apparence si convaincue, des opinions qui vous sont pourtant, dites-vous, si indifférentes?
LE MARQUIS. — Ainsi , Esther, vous croyez qu ou peut feindre en amour, parce qu on feint en politique?
MADAME DUBREUIL. — Saus doutc, et Cela m*afiQige.
LE MARQUIS. — Gomhieu vous vous trompez!
Qu est-ce qu'un triomphe politique , dont la vérité n est jamais prouvée, même à celui qui le remporte ? Tenez, Esther, vous allez vous moquer de moi ; mais il n'y a que deux choses au monde qui donnent un bonheur complet, parce qu'elles sont d'une vérité absolue et irrécusable.
MADAME DUBREUIL. — Et quclles sout donc ces véritables vérités ?
LE MARQUIS. — La solution d'un problème mathématique, et la solution, le dénouement d'un bien plus ch(u*mant problème l'amour d'une femme!
MADAME DUBREUIL. VoUS êtCS foU.... Alfred....
.Je vous en supplie, ne plaisantez pas ainsi. Si vous saviez combien nous souffrons de voir celui que nous aimons faire le mensonge le plus insignifiant, tant notre pauvre cœur tremble toujours d'être abusé !
LB MARQUIS. — Pouvez-vous Craindre cela de moi, Ësther ! Cette indifférence même de tontes choses ne vous répond-elle pas de mon adoration? car enfin, plus on s'élève... plus on dédaigne... Et c'est votre faute après tout... ne me rendez pas si orgueilleusement heureux, et je ne serai pas si méprisant pour tout ce qui n est pas vous. . . ou mon bonheur.
MADAME DUBREUiL. — Ah! que VOUS savez bien vous faire croire!... ou si vous trompez, l'erreur est si ch(u*mante que je n'ai pas la force de m'en défendre. Mais, non, je vous aime trop pour que vous me trompiez... Et pourtant je voudrais être toujours près de vous , tant je redoute l'absence ; je vous le répète, c'est mon chagrin de chaque jour de ne pouvoir vous suivre des yeux dans ce monde où vous allez et qui m'est interdit... Ah! Alfred, si j'ai jamais regretté de porter le nom vulgaire que je porte, c'est aujourd'hui. . .
LE MARQUIS DE BEAUMÉNiL. Quc fait Cela?... Les plus belles fleurs ne portent-elles pas aussi quelquefois des noms vulgaires ? Leur parfum en est-il moins doux? leur éclat moins brillant?
MADAME DUBREUiL. — Mais au moius ces noms ne les privent pas de la douce Influence des rayons du soleil, leur vie et leur amour ; ces noms ne les condamnent pas à végéter tristement dans l'ombre. (Elle foupire.)
LR uARQUis DK HEAiJMBNiL. — Quc faire? votrc mari est d'une aigreur si intraitable contre ce qu'il
110 COHBDIES SOCIALES.
appelle la €eur^ qu'il a toujoUfs repousié le fdoitidrc ouverture à ee snjeti et i|u*ii vous eondamne à tii^e loin de toute société ; enfiu, à paH vos jours de Dotiffons et d'Opéra, vous fnenetf ici l'exisfeoce d'une i'eelnse?<.. 8ans l'opiniâtreté de votre luarî , je votii^ l'ai dit cent fois, ma mère se serait fait un plaisir de vous présenter au château, partout où vous désirc^z aller ; car, sans parler de toute votre distinction native, l'immense fortune de votre mari, son influence de grand propriétaire , peuvent égaler de nos joors les plus hautes positions sociales et dodUer accès partout; mais> encore une fois, il s'opiuiâtre ù ne voir personne : que faire ?
MADAMB DURREUiL. — Vous avez raison. . . cela est vrai, mais, hélas ! bien triste^ mon Dieu ! Vous savex si c'est par vanité puérile que je désire aller dabs ce monde, il me semblerait une solitude affreuse ai Vous n'y étiez pas ; mais, je vous l'avoue i Alfred , mille pensées douloureuses m'obsèdent dès que vous n'êtes pas là... et puis, s'il faut vous l'avouer... enfin... eh bien, oui... une jalousie ardente, concentrée, me consume ; je ne puis croire que toutes les femmes ne vous admirent pas comme je vous admire Je les bais.... je les envie Oh! Je leur
envie ^urtdut le bo&hebr qu'elles ont de vous voir, d'étiteudre totre voix, d'écouter cnfiu vos galanteries, voi paroles les plus ludiftérentes. . . Ah! Alfred... Alfred... je suis bien malheureuse !
LEMAtiQvis, tendrement. — Esther, je voué en fccmjure, ne soyei pat ttibsl ; V0ttle«*-vdtts qde je i>e<->
L» LBOIILATKUI. 111
nonce à ces relaiioAS qae vous m'enviêê , comme si elles ne iil'éloigDftîeBt pas de voàs?
MADAME DUBRRuiL. — Pouvez-vous penseï* oelay est-ce absl que je tons aime, Alfred? Votre potllioiif la tranquillité de votre mère, tout cela ne m'èst-^il pas mille fois trop précieux ^ trop cher^ pour le sacrifier à mes ehagrins égoïstes, à mes idées puériles ? car ët^ùf je vous vois presque chaque jour... Gom* meûti eu vérité, oser me plaindre ?
lii Marquis^ — > Mon Dieu! je conçois si bien vos craiflteii j vos àtmiei ! ue les partagerais^je pas motniêtHe, si je vous voyais quitter la solitude oi*i vous vivez, pour un monde où je ne pourrais vous suivre ? (Ilréee un imtant) Mais vous m'y faites songer... et... que nous avoua» été fous! Le moyen de forcer, pour ainsi dire , votre mari d'aller partout où vous désirée d'aller est trouvé. C'est parfait ! obligé de la »orte à faire chaque année un long séjour ft Pari» , nous n'aurons plu» à craindre ce dont il vous menace, 'a vlé dé province pendant neuf nu dit mois de rangée... C'est parfait! c'e»f parfait!
jtfiuiiuft xi\5i^m\ii. — Comment? que diies-
votts?...
iM »AaQi-f9. — Pariait... parfaite, tout s'y rendait, emivenances, facilités. Car ce qui le rend si otû'brigeos , croye2<>moi ^ c'est son dépit de n'avoir pas à Parie, ntulgré sa fortune ^ une position sociule dé^ienmiiée , qui le classe et le mette à la hauteur d'un ceHaîii monde ; et mon moyen la lui MmtB d^em<blée, ee^e poàftiMf;
lli COMEDIES SOCIALES.
MADAME DUBREUiL. — Mais encore ?
LK MARQUIS. — £h , mon Dieu ! il faut qu'il soit député.
MADAME BUBREuiL. — Lui!... mou mari!... député!... Vous n'y songez pas; lui... lui député?
LE MARQUIS. — Saus doute ; alors plus d'obstacles^ car sa vanité est satisfaite. Ce qu'il voulait , c'était un titre qui le fît compter dans le monde ; ayant ce titre, il ne refusera plus de vous y conduire... Oh ! Ësther^ Ësther! quelle heureuse pensée!... et qu'on médise à cette heure du gouvernement représentatif! Voyez un peu s'il ne représente pas à merveille tous les intérêts !
MADAME DUBREUIL. — Je n'en reviens pas , mon mari député... mais vous êtes fou, Alfred !
LE MARQUIS. — Comment!
MADAME DUBREUIL. — Enfin, ccla est pénible à dire , mais vous savez combien son éducation a été négligée ; son père était loin de l'aimer , et c'est presque malgré lui qu'il lui a laissé son immense fortune, à laquelle, hélas ! mon père a voulu joindre les grands biens qui me venaient de ma mère... Vous savez son refrain continuel : « Je n'entends rien à la politique, moi. . . je suis du parti de ma fortune. . . * Voi^s savez enfin qu'il ignore même les lois qui nous gouvernent ; cent fois j'ai rougi devant vous de cette ignorance, à laquelle vous ne pouviez croire.
LE MARQUIS DE BEAUMÉNIL. — Tout Cela ne fait pas qu'il ne soit aussi capable d'être député que tant d'autres... incapables. Il est vrai que pour être
LK LEtilSLâTfiUB. lié
maître d'école de village on doit justiûer de quelques conaaissaaces, mais pour être législateur, pour être un des quatre cent cinquante souverains de la France , fi donc ! il n'est pas même question de savoir lire ou écrire ; ce qu'il faut avant tout pour éti*e élo, c'est une influence qui vous donne des voix; or la fortune de votre mai'i lui donnera certoinemeoi cette influence-là?
UADAMS DUBREUjL. — Mais acccptera-t-ll ? se ré" 8oudra-t-il à ces démarches ?
LB MARQUIS. — Je n'en doute pas... il faut seules ment l'y amener adroitement.
UABAMB DLBRBUiL. — G'cst très-^diflicile ; ses idées d'indépendance exagérée, son éloignement du monde , l'empêcheront de tenter aucune démarche.
LB MARQUIS. — Ne pensez pas cela; je vous le répète , je crois fermement que celte indépendance iarouche ne demande qu'à être un peu violentée. On ne médit généralement si haut que des choses qu'on désire fort. VA puis , malgré sa richesse ; je le crois fort iniéressé, n'est-ce pas ?
MADâMR DUBREUiL. — Qttelqu6 pénibles que soi^ni ces aveux (rougissant) , et bien qu'il ne me soit plus mainteoaiit permis de l'accuser.. « il tient à l'argent beaucoup plus qu'il ne devrait. Je voulais établir une école et une sorte d*h6pital pour mes pauvres , à notre terre de la Uorlière , dans an bâtiment absolument inutile ; eh bien ! M. Dubreuif m'a toujours «p posé les refus les plus opiniâtres , et il ne s'agissait pourtant qve d'une somme attnueiié
de 8 à 10)000 francs ; jugez du peu que cela était pour notre fortune... Je fais des aumônes sans doute, mais le résultat n'est pas le mâme, et pour moi c'est un regret de tous les instants. (Tristement.) Car, je vous l'avoue, mon ami, il me semble que, si je pouvais faire du bien , beaucoup de bien, mes remords seraient moins amers.
LB MARQUIS. — Esther, ne vous attristez pas ainsi. IVTest-ce pas moi seul qui dois me reprocher ces torts? ne dois-je pas au moins en prendre la moitié? Mais courage ; grâce à mon projet , vous pourrez imposer à votre mari vos vues charitables , comme une des conséquences impérieuses de sa nouvelle position de député...
MADAME DUBRBUiL. — Mais, eucorc une fois, quelle chance pourrait-il avoir d'être élu ? Aucune.
LE MARQUIS. — Au Contraire , d'immenses Je
vous le répète , votre fortune est énorme , et le gouvernement tâche toujours de se rallier les grands propriétaires , parce qu'eux plus que personne ont intérêt à maintenir Tordre matériel ; aussi , si votre mari veut s'y prêter, je crois pouvoir vous répondre du succès. Alors, voyez-vous, Esther, toutes ces bienfaisances que rêve votre excellent et noble cœur sont réalisées, te même monde nous réunit, vous n'êtes plus triste ; et moi aussi , je suis heureux , oh ! bien heureux; car, croyez-vous que je ne souffre pas cruellement de votre absence ? Si vous saviez combien il est doux en entrant dans un salon d'avoir
la joie d'y trouver... ou même le chagrin de ne pas y trouver celle qn on aime ! Sans cela, qu est-ce que le monde, dès qu'il n'offre ni but ni intérêt?