‹ Comédies sociales et scènes dialoguées (volume 2)Chapitre 3 sur 129 · SCÈNE PREMIÈRE. Un «alun moderne. Il est quatre heores · texte numérisé non relu

SCÈNE PREMIÈRE. Un «alun moderne. Il est quatre heores

M. ET Madame DE CLERVILLE.

M. DR CLERVILLE A MADAME DE CLERVILLE, qUÎ entre.

— Eh bien! madame?

MADAME DE CLERVILLE, (wec Ufi souptr, — Eh bien ! mon ami, vous aviez raison ; Epaminondas est rentré hier à minuit.

M. DE CLERVILLE, pclntftnt. — Ccst un monstre !

MADAMS DE CLSRViLLR , timidement. — Mon ami , peut-être sera-t-il resté beaucoup plus tard que d*habitude chez son répétiteur de droit, a£n de travailler à ses examens.

M. DE CLERViLLE. — Oul ! va-t'en voir s'ils viennent.... chez son répétiteur de droit!.... Il faut, en vérité, que vous soyez aussi aveuglée que vous Têtes pour croire à cela. Je parie qu en en sortant il aura été dans quelque café, dans quelque estaminet, avec son garnement de M. Simonneau.

MADAME DE CLERVILLE, effrayée, — Epaminondas dans un café ! dans un estaminet !

M. DR CLERVILLE. — £t pourquoi pas? Je vous dis que ce sera encore ce mauvais sujet de M. Simonneau qui l'aura entraîné là pour boire du punch ! fumer... que sais-je?

MADAME DE CLERVILLE , joignant les mains avec terreur. — Fumer dans une pipe ! notre Epaminondas... élevé comme nous l'avons élevé!... Ah! mon ami, c'est impossible.

M. DE CLERVILLE. — Je VOUS dis qu'il en est capable, moi ; vous ne connaissez pas le caractère impérieux et opiniâtre de cet enfant-là. Joignez à cela la détestable influence de ce misérable Simonneau sur lui... Vous verrez qu'il le perdra... Son avenir m'épouvante !

MADAME DE CLERVILLE. — Mais aussi DO VOUS exagérez-vous pas l'influence de M. Simonneau sur Epaminondas? Ils sont du même âge, camarades de collège ; M. Simonneau est bien né, sa famille hono-

rable ; quel mal voyez-vons à ce qu'Epaminoiidas aille avec lui?

M. DE CLERViLLS. — Le mal? le mal?... Vous voilà toujours à voir tout en beau. Quand je vous dis que ce Simonneau est un vaurien , qui, sous prétexte d'étudier la peinture, passe sa journée à ne rien faire et à manger l'argent que ses parents lui envoient de leur province. C'est lui, je vous le répète, madame, qui dérange mon fils, qui lui met cent balivernes dans la tête, et, j'en suis sûr, tâche de le dégoûter de la carrière de la magistrature. Mais il aura beau faire , il sera magistrat , corbleu ! Il sera magistrat, ou il dira pourquoi !

MADAME DE CLERViLLK. — Mais aussi , mou ami , peut-être Ëpaminondas n'a-t-il pas de vocation pour cette carrière ; et puis à^^on âge, à dix-sept ans, -que voulez-vous? la magistrature doit sembler une chose bien grave... bien sévère.

M. DR CLKRVILLK. — La vocatiou ! qu'est-ce que cela signifie, la vocation? Y a-t-il besoin de vocation pour faire son droit, prendre ses degrés, devenir substitut, procureur du roi , juge , et peut-être conseiller à douze mille francs inamovibles? Mais en vérité, madame, vous êtes folle avec votre vocation ; est-ce que j'avais plus que lui la vocation, moi? Cela m'a-t-il empêché d'arriver? £t d'ailleurs n'a-t-il pas été élevé là-dedans? ATest-il pas enfant de la balle, comme on dit? Est-ce qu'il ne voit pas sans cesse chez moi des magistrats ? Qu'y a-t-il donc là de si effrayant? Kst-ce qu'il n'y a pas parmi nous de vrais

bouteHiiHtraln ? Eit-ce qo*oa doit être triite oomme un bonnet de nuit parce qa'on est juge? Et ponrva qae notre vie publique soit cooTeoable, personne n a rien à voir dans notre vie privée ; seulement il y a certains dehors à garder, et on peut bien, ce me semble, faire ce sacrifice^-là à T espoir d*nne aussi belle position ! Douze mille francs d'appointements inamovibles, bien positivement inamovibles ; où trou* verez vous un tel avantage? et dans cette vie, il faut avant tout songer au solide ; aussi , avec cet avenir et la fortune que nous lui laisserons , il pourra faire un superbe mariage. Voilà à quoi vous ne songez jamais.

MAfiâiSB D8 CLEKViLLB. •— Vous aves raisou , mon ami ; mais , sans vouloir excuser Ëpaminondas , il a les goûts de son âge : il est gai ; il n*a ni sérieux ni gravité dans le caractère, et pour nne profession aussi austère... il me paraît bien étourdi.

M. DE CLERViLLE. — Mais enfin, puisqu'on ne peut le changer... n est-ce pas? il faut bien le prendre comme il est.

MADAME DE CLERViLLE, hésitatït et ovec timidité, — Mais puisqu'on ne peut changer son naturel, ne pourrait-on pas... au moins... changer sa carrière?

M. DE CLERViLLE , ovce Une effroyable explosion. — Changer sa canrière, madame !. . . changer sa carrière !... Ah çà! y pensez^vous? Et que diable voulez-vous que je fasse de cet enfant, s*il vous piatt? Où trouverai-je atUeuFS toutes les facilités que j*ai ponr le ponsser là*dedans? Est-ce que mes amis,

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mes protecteurs ne sont pas dans la magistrature? Est-ce que sa ligne n'est pas ainsi toute tracëe?... Changer sa carrière ! mais c'est absurde. Après tout, voilà ce qui arrive : suez sang et eau pour assurer Favenir de vos enfants... et ils prennent justement tout au rebours... Changer sa carrière?... et c'est vous, vous, sa mère , qui Tentretenez peut-être dans ces sottes idées-là !

MADAME DE CLERViLLE. — Mou ami, le peusez-vous, le pouvez>vous penser?

M. DE CLERVILLE. — Ce quc je pense , madame , c'est que je n'aurai pas travaillé quarante années de ma vie, cultivé des connaissances précieuses, entretenu mes amis de mes projets sur mon fils pour voir un beau jour tout cela s'en aller à vau-Feau. Mon fils sera dans la magistrature, entendez-vous ! Et ce ne sera pas sa carrière qui changera, mais, corbleu ! ce sera son naturel, ou il dira pourquoi.

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