INTRODUCTION
Le juge, le légisiateqr et le prêtre, représentant la loi, la jastice, la divinité, sont les agents des trois pins formidables influences sociales.
Le bnt de ces esquisses est de mettre simplement en opposition et relief Tidéale et souveraine poésie de ces trois imposantes missions avec les intérêts prosaïques et les penchants inexorablement humains de leurs fonctionnaires.
L'espèce de chœur dialogué qui précède et suit chaque acte de ces comédies est destiné à montrer chacune de ces trois fonctions telle qu'elle devrait être pratiquée, selon tonte la majesté de sa lettre et de son esprit... La comédie la montre telle qu'elle est exercée, selon toute la pauvreté de notre nature.
Ainsi, dans cette première {^rtie, dont le juge est le sujet, le chœur tâche de faire comprendre tout ce qu'il y a de presque surhumain dans ce redoutable sacerdoce, et non-seulement de prouver combien
pea d'hommes vertueux , parmi les plus vertueux, sont dignes de l'exercer, mais encore par combien d'épreuves, de méditations et de sacrifices sérieux ils ont à s'épurer pour s'y préparer, et prétendre à une autorité morale et personnelle, qui devrait seule garantir l'autorité de fait dont ils sont revêtus par la constitution de pouvoirs.
La comédie montre, au contraire, comment la cupidité, jointe à un misérable népotisme, décide aEsolument de la vocation d'un de ces fonctionnaires qui plus tard, dans la profession de sa cbarge (quant aux vices de l'bumanité), ne diffère en rien des autres hommes, dont il demeure pourtant le suprême arbitre.
Sans doute ceci est une des dernières et des plus épouvantables vulgarités sociales ; sans doute il est difficile qu'il en soit autrement; sans doute il en a été, il en est et il en sera bien souvent ainsi , l'homme, dans quelque position éminente qu'il se trouve , subissant presque toujours l'inévitable réaction de sa condition humaine ; mais enfin on ne peut nier que bien des fois cela se passe de la sorte ; et ce contraste entre l'idéal et le positif des trois fonctions qui résument les moyens d'action de la société tout entière, ce contraste a semblé un curieux sujet d'étude à celui qui écrit ces lignes.
Quant à la^ pensée première de cette œuvre, elle dérive du profond mépris que l'auteur a toujours eu pour ce paradoxe, à son sens aussi puéril qu'immoral et dangereux, à savoir: qu'il est une distinction à
INTRUDUCTION. U
établir entre la vie publique et la vie privée de rhomme public.
Non, il n'y a pas de vie privée pour rhomme public ; sa maison doit être de verre, et l'imposante autorité de son caractère public doit être seulement la conséquence rigoureuse et absolue de l'autorité morale de son caractère privé : sans cela, on se soumet indilTéremment à la justice qu'il rend , à la loi qu'il fait, à la divinité qu'il proclame; on la subit, mais on n'y croit pas. En un mot, si ceux qui représentent cette loi , cette justice, cette divinité, n'inspirent pas par une vie exceptionnelle, comme l'éminent sacerdoce dont ils sont revêtus , une sorte de respect religieux et sacré , ce sera un métier ; on n'aura en eux ni foi ni créance. Or, du manque de foi au mépris , il n'y a qu'un pas ; du mépris à la négation d'autorité , un autre pas. La conclusion de ceci va de soimême.
l SI PRIMÉ PAU PLON FRÈRKS»
ET
^ yT)'x\i,^ Ti^'.k : '^
PAR EUGÈNE; SUE. cjiUd. r.(.. ,
PARIS
PAULIN, ÉDITEUR
RUE niCIlKLIBU, 60.
COMEDIES SUCIALKS.
damner ou absoudre allait reconnaître sous la toge magistrale celui qu'il coudoyait hier dans le tumulte d'une fête , que penserait-il en me voyant si grave sur mon siège, alors qu'il m'a vu si emporté, si frivole dans un joyeux tourbillon? il penserait qu*à l'heure dite je revêts avec ma toge un caractère faux et factice.
— Gomme vous, ô mon père ! je m'abstiendrai de ces joies bruyantes. Je vous le dis, les paisibles jeux de mon âge m'attristent ; je préfère songer en silence, à Fombre de nos grands arbres, à tout ce qu'il y a de grand et de saint dans la mission que vous remplissez si vertueusement.
— Sais-tu encore, ô mon fils! qu'il te faudra peutêtre redouter ou fuir jusqu'aux tendres épanchcments de l'amitié , de peur que cette douce influence n'amollisse la froide et inexorable impartialité de ton jugement? Hélas! ne me vois-tu pas pour cela presque solitaire?
— Je vous le dis, ô mon père ! l'isolement plaît à mon âme ; qu'ai-je besoin d'autre ami que vous, ô mon père!
— Sais-tu encore, mon fils, qu'il te faudra vivre de notre modeste patrimoine ; car notre sacerdoce est de ceux qui ne doivent pas être rémunérés ici-bas ?
— Comme vous, ô mon père ! je vivrai content du peu que nous avons.
— Sais-tu, mon fils, qu'il te faudra de nouveau pâlir sur de tristes et bien arides enseignements,
et consumer ainsi dans de laborieuses veilles les fraîches et florissantes années de ta jeunesse?
— Ce nouvel avenir de travail me plaît et m'intéresse, car il peut me mener, si vous m*en trouvez digne, au terme que je souhaite si ardemment, ô mon père !
— Il est vrai, mon fils, que tu es laborieux, grave et pensif; il est vrai que le germe des plus sévères et des plus rares vertus est en toi. Je sais que les nobles aspirations de ta jeune âme, si pure et si radieuse, t'emportent vers cette souveraine mission! Mais, hélas! mon enfant, songe bien que celui qui doit juger ses semblables n aura jamais la satisfaction sereine et consolante de savoir qu'il a justement jugé ! Toujours un doute effrayant, ô mon fils! Toujours craindre que notre raison, obscurcie par une influence humaine, n'ait peut-être pas su discerner le juste de l'injuste ! ait confondu le coupable et l'innocent! 0 mon enfant ! mon enfant! cela n'est-il pas bien affreux de penser enfm qu'au jour de l'éternité seulement... la voix de Dieu nous dira si le jugement que nous avons porté est selon la vérité.
— 0 mon père ! vous m'épouvantez ; je le sens aux craintes qui m'agitent ; je ne suis pas encore à la hauteur de cette vocation sainte et solennelle ! Je vais m'épurer davantage, me recueillir davantage, et un jour peut-être, un jour, me trouverez-vous digne d'aspirer humblement à ce divin sacerdoce.
LE CHOKUR. — 0 justice ! ô justice sainte et sacrée, magnifique reflet de la divinité ! quel est celui qui
ne tremble pas d'effroi en abordant ton sanctuaire ? Quel est celai qui comprendra dans tonte son iiii«mensité la terrible mission qu*il accepte en osant l'interpréter? Quel est celui qui, sans terreur, viendra dire aux hommes assemblés :c Ecoutez-moi, ceci est la vérité ! ! ! v
LA COMÉDIK
PKRSONNAGKS.
M. DE CLERVILLE , conseiller d'une cour royale.
Madame DE CLERVILLE, sa femme.
ÉPAMINONDAS DE CLERVILLE , leur fiU , d'abord étudiant en droit , puis juge , pois conseiller.
MARCELLINE , femme de charge.
La scène se passe à Paris.