‹ Comédies sociales et scènes dialoguées (volume 2)Chapitre 31 sur 129 · LK MARQUIS DE BEAUMENIL , M. DUBREUIL · texte numérisé non relu

LK MARQUIS DE BEAUMENIL , M. DUBREUIL

LE MARQUIS. — Gomment , dans cette furie générale... personne n'est excepté ^ pas mêdie notre (ihailibre ?

M. TttbAhilL. — Ah bien! c'est ça qui serait du joli! pas •du tout... puisque vous êtes les pairs aux autres... Q^!... les ptdH auxmitrts! Mais c'est qu'il y est, le coquin de calembour! il y est... Comprenez-vous. . . , hein ! fameux celui-là : les pairs de de France et \espères;p, a, i^ r, s^ pairs de France, tandis que pères , comme qui dirait père de famille. Père éternel ^ p» e> r* r, e, deux r avec un «?.

LR MARQUIS. — G'est charfflaut ; M. de Bièvre Irbiis eût envié celui-lài Mais la cause de cette furetir ?

M. puRRBUiL^ — Qfii ça) Mi de Bièvre?... est-ce que je le connais ? est-il aussi fort qu'Odry |Miâr l^fi calembours ?

LE MARQUIS. — M. de Bîèvre s fils ^ Marécliftl, chirurgien de Louis XtV... était fort renommé pour Ses jeux d'esprit. Mais la bause de votre colère ?

M. DUBREUIL, V interrompant, — Du Louis XIV de la place des Victoires ?

LE MARQUIS. — De lui^néiiiei;; Mais cette èolère?

M. DifBREUiL. — Vons Toyez qu'on est un peu ferré sur son histoire de France ! hein ? Mais, puisque vous voulez savoir pourquoi je suis en colère , c'est tout bêtement à cause de six chevaux de ferme que je vieus encore d'avoir estropiés dans un maudit chemin f à ce que m'écrit mon régisseur. . . un chemin vicinal qui conduit de la grande route à mon château * de la Morlière , dans te département du Nord ; neuf lieoes de traverse épouvantables , des fondrières affreuses qui gênent horriblement l'exploitation de mes bois , qui ^ sans cela , me rapporteraient prodigieusement ; mais il n'y a pas de débouchés ; il faut que je fasse mettre jusqu'à dix chevaux stir une voiture pour l'arracher des ornières : aussi il n'y a pas d'année que je n'aie quelques chevaux sur paille... Je vous demande un peu à quoi servent les chambres , le gouvernement , si on laisse les chemins vicinaux dans cet état-là. . . Que diable. . . moi , je paye assez d'impôts au gouvernement pour qu'il entretienne les routeSf c'est son métier... qu'il le fasse... Je ne me gêne pas pour le dire. . . je n'ai besoin de personne, et par conséquent je ne crains personjie, moi!

LE MARQUIS. — Prenez garde!.?. Vous êtes d'une hardiesse , d'une indépendance si téméraire ! !

n. DUBREUiL. — Je nfi'en moque pas mal, je paye assez d^impôts pour pouvoir parler... Parbleu, si je voulais , je serais quitte de ce chemin pour une centaine de mille francs , et j'ai assez de fortune pour me moquer de cent mille francs ; mais je ne veux

pas... je veux me plaindre... et dire son fait au gouvernement.

LE MARQUIS. — Le malbour est que le gouvernement ne vous entende pas.

u. DUBREUiL. — Ça, c'est vrai... mais c*est égal, je crie comme un sourd , je le dis à tout le monde : ■ et il faudra bien, à la fin, que ça arrive à ses oreilles.

LB MARQUIS. — Mais pourquoi n avez-vous pas vu le ministre de Fintérieur ? Pourquoi quelques députés de votre département n'appuient-ils pas votre demande, qui, après tout, intéresse autant les habitants que vous-même ?

M. DUBREUIL. — Je me moque pas mal des ministres et du monde, moi ; je ne fais de visite à personne ; je n'ai besoin de personne. Quant à notre député , comme il a une dent contre moi, il a tout fait au contraire pour nuire à ma demande ; et puis, comme il n'y a que moi de grand propriétaire à la Morlière , vu que je possède tout le territoire de ma commune à peu de chose près , ça est bien égal aux paysans que les chemins soient affreux, ils n'ont ni bois ni terre à exploiter ; et , comme je fais valoir moi-même , tout me retombe sur le dos , et c'est ça qui me paraît surtout une infamie : aussi je le dis tout haut.

LE MARQUIS. — Mais j'y pense... vous voulez dire son fait au gouvernement, n'est-ce pas ?

M. DUBREUIL. — Ccrtcs , et je n'irai pas prendre des mitaines pour cela, je vous en réponds.

LE MARQUIS. — Eh bien ! si vous le voulez , vous

pouvez d'abord dire son fait an gouvernement, d'une manière retentissante, foudroyante, et mienx qnr cela, doubler une partie de votre fortune.

M. DUBREUiL. — Eh ! cooiiBent diable cela.

LE MARQUIS. — Ett devenant député.

M. DDBRSUiL. — Moi, député !

LE MARQUIS. — Oui.

M. DUBREUiii. — Député... moi!

LE MARQUIS. — Saus doute.

M. DUBREUIL. — Député ! et pourquoi diable voulez-vous que je sois député?

LE MARQUIS. — Je VOUS le répète , pour adresser au gouvernement les reproches que vous avez à lui faire et obtenir peut-être des avantages qui double» ront votre fortune. Voilà deux raisons assez majeures, ce me semble ?

M. DUBREUIL. — Député! moi député!... Ab! ça, vous êtes fou, Beauménil !

LK MARQUIS. — Pas du toot ; vous avez d'immenses propriétés , votre fortune vous donne une trèsgraode clientèle... la chambre est dissoute... vous tvez au contraire une très-belle chance.

M. DUBREUIL, réfléchissant. — Député!... dé< poté!... mais c'est qu'en vérité je n'avais jamais songé à cela... Député... ma parole d'honneur la plus sacrée, quand ce ne serait que par curiosité , si je n'aurais pas envie d'essayer. Mais c'est que c'est très-drôle, il n'y a que ce. diable de Beauménil pour avoir des idées pareilles... Moi, dépoté, ah! mo IKea , mon Dieu , moi, député ! quelle farce ! (D'un

liO COMEDIES SOCIALES.

air très-sérieux,) Dites donc, Beaoroénil, qaelle drôle de chose qne notre existence !. . . ce qae c'est que de nous , pourtant? Je vons demande on peu qui est-ce qui aurait dit, il y a un quart d'heure, que j'aurais jamais pensé à être député? (Avec un accent philosophique. ) Ah ! on a bien raison de dire : la vie est un voyage !

I4E MARQUIS. — Votre réflexion est très-jnste et ne manque pas de profondeur. Ainsi , vous adoptez cette idée?

M. BREUiL. — Mais, d'abord, comment cela se fait-il?

LE MARQUIS. — Comment?

AI. DUBREUiL. — Ooi , enfin... par quels moyens est-on député? Comment ça peut-il s'arranger?

LE MARQUIS. — Mais c'est fort simple : la Chambre des députés étant dissoute , les collèges électoraux assemblés , vous vous présentez comme candidat représentant telle ou telle opinion.

M. ouBREUiL. — Ah bien ! en voilà une bonne î... est-ce que j'ai des opinions politiques, moi? mais j'ai toujours eu horreur des opinions politiques ! Ma politique , c'est de garder ma fortune et de la régir ; de mener bonne vie et de me moquer du reste ; voilà ma politique, à moi [avec un fredonnement) , Ion, la, la, la, voilà ma politique!

LE MARQUIS. — Eh bien ! nous sommes très-près de nous entendre. Votre politique est de garder votre fortune, n'est-ce pas, et de l'augmenter même si vous le pouvez ?

LI LIOISLATBUH. 1«|

M. DiiBiisuiii. — Vous me devines;... voilà ma politiqael

LB HAKQUI8. ^- Vous avcs déjà vu les tentatives da parti républicain ; eh bien , s'il avait le dessus, voDs auriei évidemment tout à craindre... de la loi agraire, par exemple.

H. miBRSuiii. — Vons dites?...

LI MARQUIS. — Do partage des propriétés, si vous le préférez.

M. DDBRSOiL. — Mùi je uo le préfère pas du tout... Ces eoragés-làt... ce serait une horreur!... le partage des propriétés!... ah , bien oui !...

LB MARQUIS. — Je couçois que rien n'est plus terrible ; aussi en devenant dépoté , vons pouvez nonseulement vous opposer à ce partage , mais peuti^tre même augmenter de beaucoup votre fortune, aa lieu de craindre de la voir attaquée.

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