SCÈNE PREMIÈRE
La scène se passe dans le département de > à Grangenenve , petit
village aax conflos duquel est bâtie la maison de campagne de Frédéric M'^Ival. Six mois se sont passés depuis l'élection de Dubrcuil. La malion de Frédéric est très-petite, mais tons les détaih en sont soignés avec amoor ; on voit que cette retraite lai est Chère. Le jardin est très-borné ; devant la maison, nn massif de chênes sécolaires borde ane belle pelouse. Ao fond du jardin , cachée par une haie de lilas et d'aubépine en fleurs, s'élève une modeste chapelle , où reposent le père et la mère de Frédéric. Il est huit heures du matin , k> ciel est pur, l'air calme , le soleil resplendit par un beau jour ûk printemps. Eugénie, vêtue d'une robe blanche et d'un grand chapeau de paille , s'occupe de diriger les branches de quelques rosiers qui tapissent nn des côtés de la maison. De ce côlé ^ une porte entr'ouverte laitse apercevoir la bibliothèque de Frédéric.
EUGENIE , secouant des branches. — Quelle belle rosée de mai ! combieD ces chers rosiers vont s'en pénétrer et s'en réjouir!... (Dirigeant une branche
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dans le treillage.) Maodite branche rebelle!... ne vois-fa donc pas qoe je veux te placer ainsi, afin que tes fleurs encadrent mieux la porte de la bibliothèque de mon Frédéric?... Il faut tout te dire , en vérité! {Fixant la branche.) Ahî maintenant, c'est à merveille , et dans quinze jours Frédéric ne pourra pas lever les yeux de dessus ses livres sans voir une belle touffe de roses , de jasmin ou de chèvrefeuille, qui , agitée par la brise , aura Tair de venir lui dire Qaiement bonjour. Mais aussi que de soins nous avons donnés à nos fleurs depuis six ans ! que de craintes des grands hivers et des printemps pluvieux !... Enfin il faut être juste , elles commencent à nous dédommager de tant de peines... ce n*est pourtant rien encore : c'est dans quatre ou cinq ans qu'il faudra voir tout cela... A cette époque je veux que notre petite maison ne soit qu'un bouquet.
FRKDÉRic , sortant vivement de la bibliothèque , et prenant gaiement les mains d'Eugénie. — J'en étais sûr ! j'entendais depuis un quart d'heure certain léger frôlement dans les branches qui m'annonçait la présence de quelque oiseau turbulent , ou la tienne, impitoyable tyran de ces pauvres rosiers. . . {Il l'embrasse.) V'oyez un peu ! n'ont-ils pas l'entêtement de se vouloir toujours tourner du côté d'où leur vient la lumière et le soleil , tandis que mon petit despote aux mains blanches voudrait, lui, absolument les forcer à regarder dans mon antre obscur , et à sentir l'odeur de mes vieux livres. . .
KUGT^.xiK. — Plaisantez à votre aise , monsieur :
mais au moins venez ici voir ce coup d'œil enchanteur, et avouez âmes pieds que cette maisonnette n'est plus reconnaissable , depuis qu elle est ainsi treillagée de fleurs. Eh ! qui a eu cette idée , dites ? n'est-ce pas moi ?
KRKDÉRiCf tendrement — Oh ! oui, toi ! toi ! c'est toujours toi, dès qu'il s'agit de plaire au cœur, à l'esprit ou aux yeux ; et jamais ton goût ne t'a mieux inspirée , jamais soins délicats et élégants n'ont été mieux employés qu'à embellir cette modeste demeure. Ne nous rappelons-nous pas toujours avec une ivresse croissante qu'ici se sont passés les premiers mois de notre amour? que ces fleurs enfin, comme les plus doux moments de notre vie. . . datent de cet heureux temps-là, aussi? ne trouves-tu pas charmant de pouvoir, un jour, compter l'âge de nos rosiers par les années de notre bonheur?
EUGÉNIE. — Oh î oui, mon Frédéric, car je ne me lasse jamais de compter avidement les jours, les heures de félicité que le ciel m'a déjà donnés ; vrai , je comprends maintenant le bonheur des avares qui sont toujours à calculer leur trésor. (Avec expansion.) Oh! c'est que je suis si heureuse ! si heureuse !
FRéoKRic. — X' est-ce pas ? Tu me rends si heureux ! tu m'aimes tant ! tu es pour moi d'une bonté, d'une tendresse si adorable , que la conscience de donner un pareil bonheur doit être bien ineflable !
KrGKNiE. — Ineffable comme ton amour... Mais toi! es-tu bien véritablement heureux... dis?...
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FRKUiiiuc. — Si heureux , que je tremble que cela ne puisse pas durer ; cette seule ci'ainte puérile est mon unique chagrin.
8UGBMB. — £t cette lilaine élection, cette illusion si cruellement détruite?
FRÉDÉRIC. — Je n'en soufïre plus maintenant... Mais tu le sais, tu as du le sentir aux puissantes consolations que tu as été obligée de me donner, ah! les premiers moments m*en ont été pénibles... bien pénibles ! car je t'ai dit ma faiblesse et mon orgueil. Malgré moi, jusqu'au dernier instant, j'ai eu de l'espoir ; je ne sais quelle f oîx mystérieuse me disait : < Espère ; une noble couronne t'attend ! enfin, est venue l'heure de la probité, du savoir, des vues généreuses et de leur triomphe sur l'intrigue , l'igno^ rance ou l'ambition... :> Mais, hélas! je le sens maintenant (sottriant) , cette voix mystérieuse et surtout trompeuse... c'était celle de ma vanité, la seule qui ait appuyé mon élection.
Ki'GKNiB , acec exaltation. — \e plaisantez pas ainsi , Frédéric. . . je vous en prie ! cette voix disait juste... car c'était la voix de votre conscience; qui donc n'eût pas espéré à votre place? Allez donc prévoir qu'une assemblée en délire , après avoir pro~ mené sa majorité du Grand-Turc à M. de Maribo» rough, finira par en affubler un M. Dubreuil, comme d'un masque ridicule ! rigoureuse conclusion d'ail— leurs de tant de lâches bouffonneries!... Allez donc croire qu'après avoir passé quinze années dans des travaux sans nombre , qu'après avoir mené la vie la
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plus noble , la plus pure , on vous frappera d'ostracisme, parce que vous aurez assez compté sur la solidité de vos vues pour répudier tout esprit de parti. (Avec exaltation.) Mais c'est à ne pas y croire... c'est à se demander si l'on veille on si Ton rêve !
FRÉDÉRIC, souriant. — Mais en vérité, je t'admire... quelle éloquence , quel feu , quelle indignation !
ELGÉxiR. — C'est qu'aussi , en songeant à tout ce qu'il y a eu d'odieux et de ridicule dans cette élection, qui a frappé si douloureusement toutes tes justes espérances , il m'est impossible d'en parler de sang-froid... maintenant du moins ; car, tant que je te voyais souffrir de cette cruelle déception, je n'avais pas le loisir de m'indigner; mais, à cette heure, c'est différent !...
KRKDKRic. — A cette heure tu feras comme moi, tu ne t'indigneras pas , tu éprouveras de la pitié , de l'intërôt môme pour ces pauvres gens dont l'avou- (jlement s'est révélé d'une façon si malheureuse.
RiGKNiE. — Tu as raison ; à quoi bon d'ailleurs perdre sa pensée sur de pareils sujets. Regarde, nous voilà presque à parler comme des journaux, nous qui avons pris le courageux , ou plutôt le trèsexcellent parti de n'en lire aucun depuis six mois.
PRéDÉRic. — C'est qu'en vérité, à quoi bon les lire? n'est-il pas mieux de vivre ainsi dans la profonde ignorance de tontes les stériles discussions qui agitent les partis ? à quoi bon être instruit de leurs misères ? pour en avoir honte ou pitié. IVai-je pas un plus doux emploi de mes instants ; ta tendresse,
l'étude , nos promenades , nos bois , le soin de notre patrimoine , les visites de quelques amis : cette vie n'est-elle pas mille fois préférable aux orages de la vie politique ? Et d'ailleurs l'aurais-je jamais recherchée, cette existence si ardemment agitée, sans l'impériense exigence d'un devoir , d'un souvenir sacré ? Enfin, si le sort m'a été contraire, j'ai du moins vaillamment tenté de remplir le dernier vœu de mon
père.
KUGÉNiK. — A ce propos , mon ami , j'oubliais de te dire que le mur de la chapelle aura besoin de quelques réparations, tant il est envahi par les plantes pariétaires... bien que j'aime comme toi cette parure mélancolique des vieux monuments , il sera nécessaire de la sacrifier un peu.
FRÉDiéRic. — S'il le faut , je m'y résignerai ; mais j'avoue ma faiblesse, ce sera avec peine, car ma mère avait elle-même semé ces plantes entre les intervalles des pierres , afin de cacher l'aridité de ce mur, où est adossé le tombeau de mon père... qu'hélas! elle partage aujourd'hui. . , Aussi combien cette chapelle est sacrée pour moi ! Pendant trente ans , chaque jour n'a-t-elle pas été longuement visitée par ma mère , et les heures de méditation qu elle y passait ne furent-elles pas pour elle sa seule distraction aux soins de ma jeunesse ? je dirais presque sa seule joie ! tant son espérance de revoir un jour mon père donnait de sérénité confiante à sa tristesse !
EUGÉNIE. — Et moi , quand je réfléchis à tout ce que tu m'as dit de ta mère, je ne puis cesser d'ad-
mirer la puissante énergie dont elle devait être douée. Sais-tu qu'il fallait être bien courageuse pour oser, à vingt ans, le lendemain de Téponvantable massacre des Girondins, aller dire aux bourreaux de ton père : k Vous lui avez ôté la vie , c'était le droit de la force ; mais son âme appartient à Dieu , sa mémoire à son fils , ses restes à sa veuve , et sa veuve vient réclamer ces tiûstes restes ! »
FRÉDéRic. — Oh! oui, elle fut bien intrépide... pauvre mère ! Elle , pourtant , toujours si maladive, si frêle ! je me souviens qu elle me disait : c Mon enfant, lorsque mon mari fut décrété d'accusation, je te nourrissais. . . Eh bien ! depuis ce moment jusqu'au jour où les restes de ton père reposèrent ici, et que mes soins ne te furent pas indispensables, au lien de me laisser écraser par d'aussi terribles malheurs , sentant combien j'étais nécessaire à ton père pendant ses derniers jours, et à toi pendant les premiers mois de ton existence , je m'imposai , pour ainsi dire , malgré ma faiblesse habituelle, une telle exaltation de forces , que je pus henreiisement suffire à tout, » ajoutait-elle avec une naïveté sublime.
EiJGé.viE, essuyant ses larmes. — Angélique créa- Inre ! suffire à tout! Mots sublimes , en effet, quand on songe qu'il s'agissait de suffire aux plus épouvantables douleurs , à la condamnation , à la mort d'un époux, au déchirant devoir d'accompagner ses restes, et, parmi tant d'angoisses, de conserver la vie de son enfant.
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FRÉDÉRIC. — Mais tu penses bien qae cette énergie fébrile n était qne factice ; aussi ma mère fat bientôt atteinte d'une longue et cruelle maladie, réaction inévitable de si violents chagrins , dont elle faillit mourir... Mais, ainsi qu elle me disait encore : a Pauvre enfant ! je n avais pas le temps de mourir! que serais-tu devenu? «
EucÉMK. — Bonne et adorable nature ! ... 0 Frédéric! un de mes plus cruels regrets , c'est de n'avoir pas connu ta mère , de n'avoir pu glorieusement réjouir son cœur maternel en lui disant tout mon amour pour toi, de n'avoir pu enfin la rassurer sur l'avenir de ton bonheur , dont peut-être elle a été bien inquiète...
FRÉDl^Ric. — Moi aussi j'ai souvent bien regretté de ne lui voir pas emporter avec elle cette douce garantie. . . Ce qui me console , du moins , c'est de savoir qu'elle et mon père sont là , près de nous ; car il y a je ne sais quoi de grand , de doux et de triste à la fois dans cette pensée , qu'on vit peut-être sous la protection invisible de ceux qui nous ont été si chers.
RUtiKXiE. — Gela est si vrai, que jamais je ne suis plus tendrement et plus religieusement émue que lorsque je vais passer une heure à méditer sous les beaux arbres de notre chapelle vénérée. Il n'y a dans cette impression rien de douloureux ; c'est au contraire un recueillement bienfaisant qui exalte, qui dilate l'âme , qui la fait planer dans les régions les plus pures. . . Les larmes viennent aux yeux , main
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elles sont douces ^ elles coulent sans amertume... Tiens... comme celles-ci, mon Frédéric... (Elle lui prend les mains qu'elle porte à ses yeux.)
KRéDÉRic, tendrement. — Eugénie, Eugénie... ces pleurs ?
EUGENIE. — Pardon, mon ami, mon Frédéric, pardon de ces larmes ; je devrais penser que cette tristesse dont je ne vois , moi , pour ainsi dire , que la fleur mélancolique , a d*amères et profondes racines dans ton cœur... à toi qui l'as cpnnue, cette mère si admirable, toi le fils de cet homme courageux et loyal si lâchement sacrifié !
KRÉDÉRic. — Non , je te le jure , Eugénie , mes chagrins ont aussi dépouillé tout ce qu'ils avaient d'amertume ; mon cœur renferme un culte si pur et si sacré pour ceux que nous regrettons tous deux, que c'est presque avec bonheur que ma pensée recherche avidement leur souvenir; mei^i, au contraire, à toi, de ce moment d'attendrissement, de cet épancheraent si salutaire au cœur. . . aussi merci à ces pauvres plantes pariétaires qui nous ont valu ce moment de douce et profonde émotion ! et pourtant il faut les sacrifier, dis-tu?
Ei'GKxiE. — Hélas! oui... et puisqu'il faut nous y résoudre... j'avais bien un autre projet, beaucoup plus vaste.
KRKDKRic. — Voyons... voyons... D'abord j'approuve tout d'avance.
Ki'HKMK. — Eh bien ! cette prairie qui se trouve de l'autre côté de la chapelle est, je crois, à vendre ;
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si nous pouvions Tacquérir , notre pieux monument se trouverait alors isolé de ce côté, au lieu de n'être séparé , comme il Test maintenant , de ces prés que par une étroite vallée. Qu'en penses-tu ?
FRÉDÉRIC. — Je pense que tu as parfaitement raison ; nous planterons là de ces beaux peupliers d'Italie que ma mère aimait tant.
EUGÉNIE. — Et aussi beaucoup d'hortensias et de pervenches , les fleurs de prédilection de ton père,
m'as-tu dit.
FRÉDÉRIC. — Puisque nous parlons de plantations et de fleurs, il faut que je te fasse un aveu.
EUGÉNIE. — Un aveu !
FRÉDÉRIC. — Oh! mais un aveu terrible!
EUGÉNIE. — Et pourquoi terrible?
FRÉDÉRIC. — Parce que j'ai peur d'être grondé.
EUGÉNIE. — Grondé... par moi?
FRÉDÉRIC. Oui, tu vas me traiter de fou, de prodigue, de dissipateur ; mais je n'ai pu résister à ce désir parce qu'il était le tien.
EUGÉNIE. — Le mien ?
FRÉDÉRIC. — Le tien... Te souviens-tu d'avoir dit, il y a deux mois , en regardant les fenêtres de notre salon : Afon Dieu ! qu'une serre-chaude placée en dehors de ces fenêtres serait délicieuse ici!... L'hiver, avoir ainsi un petit jardin tout brillant de fleurs sous la neige et la glace serait mon bonheur... Ëh bien. . .
EUGÉNIE. — Eh bien ?
FRÉDÉRIC. — Ëh bien ! la serre est faite , il ne s'agit
plas que de la mettre en place , et j'attends de Hollande une collection de plantes exotiques ; mais belle f belle à te rendre folle. . .
EUGÉNIE , l'embrassant — Et tu t'attendais à être grondé ?. . . mais c'est-à-dire que tu veux , comme tu le dis, me rendre folle , folle de bonheur!... car, je le vois , nous passerons l'hiver à Grangeneuve ? Tu réaliseras mon roman , mon rêve d'or, n'est-ce pas, dis?... Oh! quel bonheur! Je pense déjà à nos douces causeries , à nos longues soirées d'hiver ; nous aurons nos travaux, nos dessins, la musique... et puis , tu ne sais pas , oh ! quelle bonne idée , je mettrai ma harpe et mon piano dans cette délicieuse serre, un bon grand fauteuil pour toi ; et pendant que vous serez là bien étendu à votre aise, mon beau sultan, puisque vous aimez ma voix, ditesvous ; eh bien , ce sera au milieu de ces fleurs , de ce charmant feuillage , de cette atmosphère embauméei que je chanterai vos adorations : Mozart , Rossini , Bellini ! tandis qu'au dehors siffleront la bise et la neige. Que dis-tu de ce projet ?
LN DOMESTIQUE. — Monsieur, il y a là un homme, avec des pieux et des chaînettes, qui demande à parler à monsieur.
KHÉDÉRic. — Que veut-il ?
LE DOMESTIQUE. — Monsieur, je ne sais pas.
FRÉDÉRIC, regardant Eugénie avec amour. — Quel ennui !
EUGENIE. — Mon ami, je vous laisse. (Elle sort.)
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