‹ Comédies sociales et scènes dialoguées (volume 2)Chapitre 51 sur 129 · DURESNEL, FRÉDÉRIC · texte numérisé non relu

DURESNEL, FRÉDÉRIC

biRESNKL. — C'est à M. de Melval qoe j*ai rhonneur de parler ?

KRéDÉRic. — Oui , monsieur.

DURESXEL. — Propriétaire à Grangeneuve ?

FRl^DÉRic. — Oui , monsieur.

DURESVKL. — Parbleu ! monsieur^ vous devez me voir avec bien du plaisir ; car je ne viens pas seulement pour vous proposer, mais vous forcer de faire une excellentissime affaire ; en un mot, vous donner Toccasion d'empocher quelques douzaines de billets de mille francs... Et, du temps qui court, savezvous qu'ils ne sont pas faciles à attraper au vol les billets de mille francs ?

FR^Di^Ric , très-sèchement, — Monsieur , je ne vous comprends pas.

DURESXEL . — C'est pourtant bien clair. {Désignant le jardin et la maison du bout de sa canne. ) Tout ça vaut peut-être une vingtaine de mille francs , n'est-ce pas ? Eh bien ! je vous en donnerai , moi , cinquante ou soixante mille livres. Voilà des affaires, de fameuses affaires, des affaires comme on n'en fait guère !

LE LEGISLATEUR. iOl

FRÉDKRic. — Ma maison n'est pas à vendre, monsieur.

DLRESNEL. — Alors , elle sera donc à prendre ?

KRéDÉRic. — Monsieur , vous vous oubliez !

DURESNEL. — Maîs , monsieur, permettez-moi de vous dire que je ne comprends pas à mon tour Tigaorance où vous affectez d'être au sujet du chemin de fer de ce département. Ce n est pas d'hier que le tracé en a été fait , votre propriété se trouve traversée en totalité, et des estimations ont dû être faites.

FRÉDÉRIC. — Vous êtes mal instruit , monsieur ! Le tracé du chemin de fer de ce département passe par les plateaux ; ainsi cette entreprise n'a aucun rapport avec votre demande d'acheter ma maison qui, je vous le répète, n'est pas à vendre.

DURKSNEL. — Alions , allous , monsieur , je vois que vous plaisantez , et vous avez raison ; l'affaire que vous allez conclure est parbleu assez belle pour vous mettre en gaieté.

FREDéRic. — Monsieur, la patience a des bornes , Je savez-vous ?

DURESNEL. — Ma foi , monsieur , vous me l'apprenez depuis un quart d'heure ; après tout , votre serviteur de tout mon cœur ; mais je n'y tiens plus. Comment, monsieur, vous feignez d'ignorer que, bien que le premier tracé du chemin de fer par les plateaux ait été adopté par le gouvernement il y a six mois, et qu'il ait d'abord paru réunir les suffrages de la majorité , la Chambre , dans sa séance

du 6 de ce mois , a pourtant défiuitiTement préféré et adopté le tracé des vallées ?. . . Ah çà ! mais , monsieur, si votre ignorance est réelle, ce que je ne puis croire, alors vous ne lisez donc pas les journaux !

PRÉDéRic , accablé d'étonnement — Le tracé par les vallées serait adopté !... mais cela est impossible !

DURESNEL. — Très-possible , monsieur , et à une grande majorité encore , laquelle majorité est composée en partie des membres de la réunion Da« breuil. . .

FRÉDÉRIC, le regardant stupéfait — Dubreuil... la réunion Dubreuil ?

DURESNEL. £h ! SRUS doutC.

FRÉDÉRIC. — Serait-ce donc vrai?... (Silence.) Pardon , monsieur, mais depuis six mois , en effet , je n ai lu aucun journal ; j'ignorais donc absolument ce changement.

DURESNEL. — Ah ! sl VOUS u'avez pas lu de journaux, alors je comprends parfaitement votre îgno* rance , et je vous fais mille excuses de vous avoir soupçonné de me vouloir plaisanter. Je puis toat vous raconter; j'étais à la séance comme nn des principaux intéressés... La commission chargée de l'examen du tracé, {des vallées était donc composée presque en totalité de membres de la réunion Dubreuil.

PRÉDKRiG. — Encore ce nom... Mais quelle est donc cette réunion, monsieur ?

DURESNEL. -^ Eh! mais, une réunion politique

très-influente qui 8e rassemble à Paris , chez un de nos voisins du département , un député dix fois millionnaire.

FRÉDÉRIC. — M. Dubreuil, une grande influence !..., mais c'est impossible. . . Mais est-ce bien M. Jérôme DubreuU ? Ne confondez-vous pas ?

DURES.VEL. — Peste!... monsieur, les Dubreuil à millions sont trop rares pour qu il y ait erreur ; c'est bien M. Jérôme Dubreuil , M. Dubreuil le député , qui a donné son nom à une réunion politique ; M. Dubreuil , enfin , le propriétaire du journal le Phare constitutionnel, qui a tant d'influence ! Oh ! c'est un homme habile , dit-on.

FRÉnéRic. — Dubreuil ! Dubreuil !...

DLRBSNEL. — Mais , pour revenir au tracé , la majorité de la commission chargée de Fexamen du chemin par les plateaux était composée , ainsi que je vous Fai dit, des membres de la réunion Dubreuil ; or, la commission a tellement changé et remanié le cahier des charges , que la première compagnie a refusé d'entreprendre le chemin ; alors, la compagnie des vallées , qui avait perdu tout espoir depuis six mois , se voyant appuyée par la réunion Dubreuil , est revenue sur l'eau , ses plans ont été de nouveau discutés ; et enfin , la Chambre a voté, dans sa séance du 6 , le chemin de fer du département par les vallées. Ceux qui connaissent le dessous des cartes disent que M. Dubreuil , possédant d'immenses propriétés dans les vallées, et le chemin les traversant en presque totalité, a usé de son influence

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sur la réunion qui 8e rassemble chez lai poar obtenir cet avantage qui va lui faire gagner de nouveaux millions. Voilà, monsieur, l'histoire du chemin de fer par les vallées.

Frédéric reste anéanti.

DURESNKL , répétant — Voilà , monsieur, l'histoire du chemin de fer par les vallées.

FREDERIC , à part avec douleur. — Mon père ! î ma mère ! ! quitter cette pauvre maison ! !

DUREsxKL. — Du rcstc, mousieur, tout le monde y gagne , et , dans la proportion de votre fortune , vous y gagnerez autant que M. Dubreuil ; {prenant un plan dans son carton ) car , d'après nos plans , il ne vous reste pas dix toises de terrain , votre jardin se trouvant heureusement traversé en longueur par le chemin, monsieur. . . absolument en longueur. . . Il faut avouer qu'il y a des gens bien heureux !

FRénéRic. — Oh! mes rêves d'avenir... mes projets... Eugénie! Ah! pauvre malheureuse femme!...

DURESNEL , montrant toujours son plan. — Voyez, monsieur... tous les bâtiments y passent, y compris même ce petit bout de fabrique à clocheton qui est là-bas derrière les arbres {il montre la chapelle du bout de sa canne) , et qui a l'air de tout ce qu'on veut.

FREDJiRic, avec emportement. — Taisez -vous, monsieur , taisez-vous ; c'est le tombeau de mon père et de ma mère. {Avec amertume.) Et cela vous me le payerez aussi , n'est-ce pas , monsieur ! vous me le payerez à prix d'or ! vous en ferez l'estimation,

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comme vous dites! Et dans votre tarif, combien les cendres des morts se payent-elles ?

DURE8NEL. — Monsieur... sij'avais su, monsieur... croyez bien... le véritable deuil est dans le cœur... le...

FRéoi^Ric. — Assez , monsieur ! Et quand faudrat-il abandonner cette maison?

DURKSXBL. — Monsieur , notre compagnie a tellement hâte de faire jouir le pays des immenses bienfaits que ce nouvel et miraculeux moyen de transport doit...

FRéDÉRic. — Je vous demande à quelle époque , monsieur, je devrai abandonner cette maison à Texproprîation qui m'en chasse t

DURESNEL. — Oh ! monsicor , à votre aise ; rien ne presse, dans un mois au plus tard.

PRi^Di^Ric. — Il suffit , monsieur. . .

DURESNEL. — Groyez bien, monsieur, que l'intérAt général. . .

FR^Dl^Ric, le recondidsant. — Il suffit, monsieur... (Duresnel sort.)

FRïÎDi^Ric. — Oh! cela est aflreux!... affreux!... quitter ces lieux où repose mon père , où j'ai fermé les yeux de ma mère , où je suis né , où se sont si doucement écoulées les premières années de mon bonheur... ces lieux enfin qui datent et résument les moments les plus heureux et les plus solennels de ma vie... (Silence, )... Et moi aussi, pourtant, j*ai élevé ma voix contre le despotisme inique des anciens temps ! contre le despotisme qui pouvait et

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osait tont ; mais le despotisme d'an seol aurait-il osé me déposséder ainsi? Xon^ non, jamais le despotisme d*nn senl n*a été si odieux, si implacable , si féroce , que ce despotisme imposé par Fintérêt de tons! Attachez-voos donc an sol maintenant par les liens de la propriété , de la famille , ponr les voir ainsi briser! Ayez donc la noble et sainte ambition de laisser à Totre enfant la maison qui fut votre berceau ! Faites-lui donc ainsi un pieux deroir de la sage conservation de ses biens , afin qu'à son tour il la lègue à son fik ! Pensez donc à Tavenir , enfin , ponr que la première entreprise folle et prématurée vienne ruiner d*un souffle tant de laborieuses et chères espérances... (Silence.) Mais, hélas! les regrets m'égarent.. sans doute, Fintérêt du petit nombre doit être sacrifié à celui de tous ; moi-même 'fai proclamé cette vérité... je la dois donc subir... Mais, hélas ! ma pauvre maison de Grangeneuve, où je croyais à jamais oublier les mauvaises passions des hommes , leur brutal égoîsme et leur coupable injustice... il faut donc la quitter! Pourquoi? parce que j*ai voulu rester infle3dble dans mes convictions? Pendant quinze années , soutenu par Fespoir de représenter mon pays et de lui être utile , j*aî usé ma vie , mon intelligence dans Fétude ; et j*ai vu mon pays me préférer un homme indigne ! et à cette heure, cet homme est influent! Déjà cet homme, pour asservir son insatiable avarice, me chasse de cette retraite où je comptais vivre et mourir... et pourtant , si j*avais été moins absolu dans mes prin-

cipes , moi aussi , à cette heure , je serais influent. Hélas ! serait-il donc vrai que de même que , sans alliage , Tor le plus pur ne peut être mis en œuvre ; ainsi, les plus généreuses théories sont impraticables... sans l'intrigue! Mon Dieu! faites au moins que la cruelle injustice des hommes ne me rende pas injuste envers eux, faites au moins que de si douloureux ressentiments ne ternissent jamais la pureté de mes convictions!!! (Il sort.)

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