SCÈNE IV
ti. CrIxrt, décachetant et lisant plusieurs lettres.
— Allons... bien... cité au conseil de discipline
pour le 15; c'est fort régalant... Ils me reprochent
d'avoir manqué ma faction ; parbleu, sans doute que
je l'ai manquée ; j'avais un marché à signer, est-ce
M. GRINET. m
que je pouvais sacrifier mes intérêts... à uue bête de faction! Mon Dieu, mon Dieu... quelle bêtise que la garde nationale ; c'est bien la peine de payer des soldats pour être encore enrégimenté, tourmenté, emprisonné; mais c'est un impôt odieux... ça vous prend votre argent, votre temps : enfin!... Il faut bien supporter ce qu'on ne peut empêcher... Ah! qu'estoce que c'est que ça? quel vilain papier. (// décacheté une autre lettre.) Ah! miséricorde! une tête de mort avec deux poignards en croix... et tout cela écrit à l'encre rouge... (// lit ; ) « Liberté, éga^ lité ou la mort! Tu es juré dans l'affaire politique appelée le 30 de ce mois aux assises, tremble I car si tu oses condamner un patriote,., tes jours sont comptés. * (Avec effroi.) Et pour signature une guillotine!!! Mais c'est abominable ; ces scélérats-là sont capables de le faire comme ils le disent. . . Payes donc une magistrature. . . pour avoir encore à vous mêler de leurs diables de procès politiques. . . Est-ce qu'ils ne peuvent pas les juger eux-mêmes leurs procès politiques. . . Qu'est-ce que ça me fait, à moi. . ; la politique? la politique. . . c'est mes affaires... c'est ma maison. . . Mais enfin, c'est une infamie j cela ; on n'a pas un instant à soi : c'est la garde , c'est la revue, c'est la parade, c'est le jury^ et qu'est-ce que ça rapporte, je vous le demande, si ce n'est des désagréments, des horreurs ?. . . Et puis au moins on paye un officier, on paye un magistrat. . . tandis que nous... «il faut, au contraire, que nous payions... Pour faire ceraëtier-là, c'est à n'y plus tenir, c'est horrible,
2i8 SCÈNES DIALOGUÉES.
ça ne peut pas durer; où marchoos-nous ! En vérité nous sommes sur la route d*un abîme. . . allons. . . encore une lettre. . . Ah ! c'est de mon ami Leclerc, qui m*a fait obtenir la fourniture de la maison du prince. (// Ut : ) t Vous êtes juré dans une affcàre qui concerne les républicains ; j'espère bien, mon cher ami, que vous n'hésiterez pas à condamner ces entiemis de l'ordre public, et que vous comprendrez les devoirs que vous imposent les bontés du gouvernement... i J'aime beaucoup ça , comme si je ne les avais pas payées, ces bontés-là. . . Enfin, continuons. (// relit : ) « Bontés qui vous seront retirées si vous ne rem-' plissiez pas votre devoir de bon Français en con-^ damnant les anarchistes et en fcàsant un noble usage du plus jfrécieux de vos droits politiques que vous avez conquis en juillet,, en l'immortel juillet. Tout à vous, etc. » (crinet, froissant la lettre avec colère.) Mes droits politiques... mes droits politiques... quelle bêtise! C'est encore du fameux... ça sert à grand'chose... Voilà où ça me mène... égorgé par les républicains si je les condamne , ruiné par le gouvernement si je les absous. . . Car, encore une fois, ce que cet imbécile de Leclerc appelle des bontés m'a bien coûté trente mille francs de pot de vin que j'ai donnés pour avoir cette fourniture ; mais je vous demande un peu ce que cela signifie. . . Sous quel régime vivons-nous?. . . dans quel temps sommesnous? C'est une tyrannie qui n'a pas de nom... ce n'est pas pire chez les Turcs. . . c'est vrai, ça ; j'aimerais mieux être Algérien, ma parole d'honneur!
Entre madame CRINET , toute souriante, apportant le sabre et la giberne de son mari,
MADAME CRINET. — Eh bien f eh bien , à quoi t'aranses-tu là, monsieur Grinet? Est-ce que tu ne te souviens pas que c'est ton jour de garde ? et ta barbe qui n'est pas seulement faite... Tiens j voilà déjà tes huffleteries.
CRINET, stupéfait — Mon jour de garde, mon jour de garde! Mais je l'ai montée il y a douze jours... ma garde.
MADAME CRINET, avec ingénuité, — Dame... je ne sais pas. . . moi ; tout ce que je sais , c'est que voilà un billet... qu'on m'a apporté hier...
CRINET lit et le foule aux pieds avec fureur, — Monter la garde aujourd'hui... quand j'ai trois marchés à passer... risquer de perdre peut-être dix mille francs, si je les manque... Non, non, je n'irai pas. On prendra ma tête si l'on veut, mais je ne monterai pas la garde aujourd'hui. Voilà ma tête... qu'on la prenne...
MADAME CRINET, à part. — Il n'ira pas... Et Régulas qui doit venir. (Haut.) Mais, mon Dieu, monsieur Crinet, tu sais bien qu'on ne te prendra pas ta tête... Qu'est-ce que tu veux qu'on fasse de ta tête. Ainsi ne fais pas le crâne comme ça. . . puisque tu finiras tonjoars par y aller; voyons, mon cœur... sois bien gentil... sois bon citoyen...
CRINET. — Mais c'est une injustice atroce, un guetapens, un assassinat, et je suis encore cité au conseil
de dûcipline... pour le 15; c'est une abomînatioii, ça n a pas de nom... Ma parole d'honneor, j*émi- «prerai à Alger, si le gouvernement continue... Voilà ce qu'il y gagnera.
MADAME CRiNET. — Ne dis donc pas de bêtises... si tu manques encore cette garde-là... ta aggraveras ta position, puisque tu es. déjà cité au conseil de discipline. Allons, allons, mon bon Grinet, sois gentil ; fais-toi aimer de tes cbefs, car si tu manques ta garde encore aujourd'hui... on te punira très-sévèrement. Tu auras peut-éti^ huit jours de prison... vois à quoi ça te mènera... huit jours sans voir taMalvina.
CRLVKT , arec un profond soupir. — C'est vrai , c'est malheureusement trop vrai. .. Ah ! si la révolution était à refaire... suffit, suffit... Au moins avant les glorieuses. . . on pouvait compter sur son temps, on n'était pas vilipendé par un conseil de discipline. On n'était pas menacé d'être guillotiné, miné. . . traqué, emprisonné! Ah!... si c'était à refaire... (Il sort.)
MADAMK CRiXET, seiilc, — Est-il adroit, ce M. Régulus ; c'est à son ami le sergent-major à qui mon mari doit ça... Il est si bien, M. Régulus... Il a les cheveux tout droits , et il porte un poignard empoisonné... Ah! c'est un être qui me fera , j'espère , passer de bien atroces et bien cruels moments. Quel être délicieux! il ne parle que de mort, de poison, d'assassinat ; ce qu'il regrette, c'est de n'être ni poitrinaire ni bâtard... Mais on ne peut pas tout avoir non plus. . . et puis il m'appelle sa lumière, son
rayon... Tandis que lui s'appelle toujours démon, safan ou damné. . . comme c'est délicat . . sans compter qn'il grince des dents comme le tigre du Jardin-des- Plantes... Ah! cet être-là peut se vanter de m'avoir joliment fascinée, par exemple! Tiens, voilà son ombre fatale, sa nuit d'orage, comme il appelle ce pauvre M. Grinet.
Entre CRINET, en costume complet de chasseur de
la garde nationale.
cniVET. — Quelle corvée ! moi qui croyais rester
tranquille aujourd'hui, à vaguer à mes affaires
Adieu , bobonne , adieu , ma femme , je reviendrai dîner, envoie^moi tantôt mon garik par Sqzon.
MADAME CRixKT. — Oui, mou cœur. Comptez-y bien. {A part) Plus souvent... monsieur Régulus a bien promis d'empêcher qu'on ne lui donne une permission. (Sort Crinet.)
Madame Crinet s'assied sur aa canapé ; elle est toute rêveuse. Ho bout d'an quart d'heure entre Régulus ; il est gros et court, les cheveax d'un blond ardent, lee joues gruses et d'on rouge cramoisi. Régulus lâche de donner l'aîr le plus aataniqoe possible à sa bonne grosse figure , dont l'expression jubilante fait son désespoir.
R^crLus, du même ton dont il dirait comment vous pùrteZ'-vous ! — Encore un jour qui nous rapproche de la tombe , Malvina ? encore un pas vers le cercueil, où les vers rongeront nos cadavres !
MADAME cnrvKT , tressaillant, — Ah ! c'est vous , monsieur Régulus. . . déjà ?
iSi SCÈNES DIALOGUKES.
RKGVLUS, commençant à grincer des dents. —
Enfer! Déjà déjà c'est atroce, quand j'ai la
unit dans Fàme , quand je broyé dents snr dents , comme un damné d'enfer... Malédiction.
MADAUB CRixBT. — Galmez-vous , monsieur Régolus, c'est que tous avez manqué de rencontrer mon mari sur le carré.
RÉcrLUS , écumant — Votre mari ! votre mari ! ne me parlez pas de cet être venimeux et malfaisant qui empoisonne mon bonheur. . . de ce colimaçon qui souille ma fleur ! de cet objet vaseux qui trouble la source de mon eau limpide... \e m'en parlez pas, entendez-vous , ou je me brise le crâne à vos pieds... Voyez-vous , faible femme ! ou je me déchire la mamelle gauche à grands coups d'ongles... pour vous montrer que j'ai un cœur fort qui bat dans ma poitrine d'homme. . . Car j'ai , voyez-vous. . . de terribles et sanglantes fantaisies à la vue de votre insolent époux , qui me crache son bonheur à la face, voyezvous !
MADAiiK CRixKT. — Mon Dicu , quc vous êtes violent. Ah! Régulus, Régnlus!... vous êtes un Vésuve ! !
Rér.i LIS , passant subitement du désespoir au sourire , s'écrie avec un charme indéfinissable et mélancolique. -^ Oh ! dis , Malvina. . . je voudrais ra'étendre à tes pieds... est-ce qu'il n'y a pas une peau de tigre ici , ça serait commode pour m' étendre.. .
MALi^iXA. — Hélas ! il n'y a que le karik vert de M. Crinet...
RRGULUS , avec un rire de démon, — Donnez , donnez le karik... faible femme , ce sera un outrage de plus pour celui qui jette du plomb fondu sur mes nerfs , voyez-vous... (// s étend avec frénésie sur le karik et s'y roule avec de sourds rugissements,) Oh ! malédiction , malédiction , c'est la robe du centaure que ce karik damné.
MALViNA. — Calmez-vous , monsieur Régulus.
Ri^GL'LUS , étendu sur le karik vert aux pieds de Malvina. — Oui , je me calme , car voilà que tes paroles de miel descendent en rosée sur mon âme desséchée par le vent du malheur , voilà que tu me consoles , que tu humectes mes plaies du baume de ta tendresse. . . oh! toi... ma lumière.
.MADAME CRiXET , attcîidrie. — Sa lumière î
RÉGULUS. —r- Ma boussolc !
MADAME CRINET. — Sa boussole !
RÉGULUS. — Mon étoile des Mages.
MADAME CRINET. — Sou étoile des Mages !
RÉGULUS. — Mon rayon d'or, ma clarté tremblante mon bruit insaisissable que l'aurore
éveille
MADAME CRINET. — Ah! c'cu cst trop... son rayon d'or... sa clarté tremblante, son bruit insaisissable...
RÉGULUS. — Oh! toi... ma pluie d'été sur la
mousse ! mon rossignol qui chante sous la
feuille... Oh! toi, je t'aime, et dire je t'aime, vois-tu , ange de lumière , c'est dire je grince des
934 SCÈNES DIALOGU^ES.
dents ) je rngis comme nn tigre , je gratte la terre avec mes ongles pour y cacher mon bonheur, comme la hyène sa proie sanglante ! Malédiction ! ! !
MADAME CRTNET. — Régulus ! Ah ! Rëgulus ! quel mal vous me faites !
Ri^GULus , se relevant crispé. — Du mal. . . du mal... c*est le feu où je m*agite... du mal c*est l'eau où je nage. . . voyez-vous. . . Le mal c'est mon élément y c'est ma substance , le mal ! Voulez-vous que je m'en fasse du mal ! Voulez-vous que je m'écrase la tôte contre ce mur, hein ! mon adorée ?
MADAME CRiNET. — Qucl amour !
Ri^GULUs , se hérissant. — Voulez-vous que je me crève les yeux avec un canif ! hein ! mon adorée ?
MADAME CRixET. — Régulus ! mou RéguIus !
RÉGULUS , corrosivement. — Malédiction ! Tu as dit mon Régulus! mon Régulus! ton Régulus!... ne le répète pas... vois-tu... ne le répète pas... non... malédiction... damnation... enfer. Car c'est trop de bonheur, c'est trop de bleu du ciel , pour le nuage roux-foncé qui sert de linceul blanc à mes pensées noires ! damnation !
MADAME CRixET, emportée par la situation. — Si, si y tu es mon Régulus , tant pis.
RÉGULUS... presque en épilepsie. — Oh ! mais, tais-toi, faible femme ! Tais-toi, entends-tu, car le bonheur tue , vois-tu , il broie Yàme , comme la meule le grain , damnation ! Le bonheur, vois-tu , c'est la mort î Et la mort, c'est le bonheur! (Avec une ravissante expression de mélancolie douce.)
H. GRINET. S85
Ah ! tn ne sais pas , dis. . . dis mon seul amour ! Je voudrais me faire guillotiner à tes yeux et te faire de mon sang un manteau rouge à toi , ange blanc de l'éther bleu ! !
MADAME CRiNET , ttvec le dernier cri de la pudeur,
— C'en est trop. . . je f aime , Régulus !
RÉGULUS , hydrophohe. — Ne dis pas cela. . . ou je mords !
MADAME CRINET, ne se Connaissant plus. — Si, je t'aime. . . si , je t'aime , épouvantable scélérat.
RKGULUS , éclatant comme cinquante'Sept damnés,
— Tu me comprends donc 'enfin; oui, je suis un scélérat... oui, un monstre... oui, un satan... oui, un démon... Oui, je trouve une joie satanique à jeter l'orage et la tempête dans la vie calme et paisible de cet honnête chasseur de la garde nationale, qui , à l'heure qu'il est , monte peut-être tranquillement sa garde à la Caisse Hypothécaire... sans penser que sa femme est en proie à mon infernale séduction. . . damnation ! et que je me roule sur son karik vert , malédiction !
MADAME CRINET. — Régulus , aycz pitié de moi !
RÉGULUS, avec un rire moitié chacal et moitié hyène. — Ah !... ah!... ah!... pitié... est-ce quej'ai pitié de moi-même , enfer ! Tu seras à moi , malédiction !
MADAME CRINET. RéguluS !
RÉ60LUS , en épilepsie. — J'ai du vitriol dans le sang , du feu dans la tête et de la poudre à canon dans le cœur {il rugit) , hoon... hoon...
236 SCENES DIALOGUKES.
MADAME CRixKT. — Régulus. . . Oh ! tu me rappelles les lions de M. Martin... j'ai peur.
RÉGULUS , en catalepsie. — Je suis maudit ! ! !
MADAME CRixET. — Misérîcorde !... monsieur Béguins !...
La toile se baisse. — On laisse le champ libre à l'imagination da lecteur pendant l'entr'acte.