‹ Comédies sociales et scènes dialoguées (volume 2)Chapitre 60 sur 129 · SCÈNE VIII · texte numérisé non relu

SCÈNE VIII

Un salon.

CRINET. — Allons... allons... je crois qu'ils m'ouhlient , voilà quinze jours que cet imbécile de conseil m'a condamné à huit jours de prisou , et je n'en entends plus parler... c'est pas l'embarras, j'ai fait dire que j'étais malade , et c'était adroit. Justement les assises où j'étais juré pour ce procès politique ont en lieu pendant ce temps-là, et comme ça je n'ai condamné ni les uns ni les autres , de façon que je garderai ma fourniture et que je ne serai pas exposé aux poignards empoisonnés des républicains , car il paraît maintenant qu'ils sont empoisonnés. (Entre Suzon.)

SLZON. — Monsieur , voilà une lettre.

CRiXET. — Voyons. (// lit.) « Puisque par votre impardonnable négligence vous avez favorisé l'acquittement des anarchistes en ne votant pas contre eux , puisque votre voix les eût fait condamner , je suis obligé de vous apprendre qu'à dater de ce jour la fourniture de la maison du prince vous est retirée. . . Je vous avais pourtant prévenu, mais votre caractère

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opiniâtre a prévalu sur les sages conseils d'un homme qui se disait votre ami et qui n'est plus que votre serviteur, i Signé, leclerc.

C'est parfait . . c'est au mieux , c'est trente mille francs jetés à l'eau... C'est un bénéfice de dix mille francs par an d'annulé , c'est agréable , et ça parce que je n'ai pas voulu me livrer au couteau des assassins, à cause de leur imbécile de procès... mais à quoi sert une révolution alors, puisqu'on y perd plus qu'on y gagne. . . c'est une révolution de coupegorge alors. . . Pour qu'une révolution soit bonne , il faut qu'on y gagne... A ce compte-là, les glorieuses sont un guet-apens, une infamie... Et moi qui les ai faites, les glorieuses. . . c'est une horreur.

JACQUES LOPIN. — Pardou, excuse, monsieur Crinei. . . 5*. • .

CRiNET. — Allons... qu'est-ce encore, que veuxtu, toi?...

LOPIN. — Monsieur Crinet , notre bon maître à tous , vos ouvriers vous chérissent d'une manière flatteuse... mais, comme dit le Lyonnais, mourir en travaillant ou vivre en combattant.

CRINET. — Eh bien... après?... qu'est-ce que ça prouve , pourquoi n'es-tu pas à ton métier. . . à travailler, paresseux... fainéant?...

LOPIN. — Pardon, excuse, monsieur Crinet , mais, comme dit le Lyonnais , vivre en travaillant ou mourir en combattant. . . en combattant. . . et voilà.

CRINET. — Est-il bête celui-là... qu'est-ce qui te

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parle de vivre et de combattre , va-t'en travailler, imbécile.

LOPIN. — Monsieur Grioet, les autres m*ont dit de vous dire que nous ne voulions plus travailler, à moins que vous nous donniez dix sous de plus par jour.

GRiNET. — En voilà bien d*une autre ? mais ces gueux-là sont fous.

LOPIN. — Nous pas des gueux... nous Français, citoyens, patriotes... nous savons nos droits... vivre en travaillant...

CRiNET, l'interrompant — Vos droits... vos droits. . . Qu'est-ce que ça veut dire vos droits ? bétes que vous êtes?

Lopiv. — Nous pas fous... nous travailleurs et vous oisifs. . . et les oisifs doivent payer les travailleurs, c'est politique.

CRiN'ET. — Politique. . . politique. . . est-ce que des ouvriers doivent savoir ce que c'est que la politique ?

LOPi.v. — Ah ! pour ça, monsieur Grinet, pendant les glorieuses , vous nous avez dit que les ouvriers devaient avoir des droits politiques... et que même c'étaient eux qui feraient la chose de la loi , et que pour lors, comme c'étaient eux qui faisaient la loi, ils la faisaient eux-mêmes, et pour se donner les douceurs de la vie. . . et c'est. . . pour la chose de vons obéir que vos ouvriers vous font la loi à vous-même , et veulent dix sous de plus ou sinon rien du tout , pas

de travail... et comme dit le Lyonnais, vivre en travaillant ou mourir en combattant... en combattant. . .

CRi\RT. — Ah, c'est comme ça... misérables? eh bien je vais aller chercher le commissaire , et puisque c'est une coalition, nous allons voir...

LOPIN. — Oui, monsieur Grinet... voyez voir, voyez voir... tous les hommes sont égaux... les oisifs et les travailleurs. . . Vous oisifs donner dix sous. . . nous travailleurs prendre les dix sous, et comme dit l'autre , vivre en travaillant ou mourir en combattant : vive l'Empereur. . .

CRiXKT. — Ah ! je vais t'en donner dn vive l'Empereur... Suzon, mon chapeau -et ma canne, et vous en allez voir de belles. . . Il ne me manquait plus que ça, plus de fourniture, et augmenter les jonmées de mes ouvriers... c'est à n'y pas tenir! (Il va pour sortir, entre Suzon égarée,)

stzox. — Ah ! mon Dieu, les gendarmes, les gendarmes. . .

CRLVKT. — Ah , ah , messieurs les scélérats , nous allons voir... voilà les gendarmes, voilà les soutiens de l'ordre public; nous allons voir. . . Allons, Lopin, soyez raisonnable, et j'oublie tout... voyons... j'ai pitié de toi, et je ne te fais pas empoigner comme je le devrais.

i.opi\. — Rien du tout , comme dit le Lyonnais , vivre en travaillant ou mourir en combattant. Vous

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oûifs, donner dix soas ; nous , travailleurs , prendre les dix sous.

GRiNET. — Eh bien ! misérable , tant pis pour toi. (Entrent les gendarmes.)

CRiNBT f au brigadier. — Caporal, voilà un homme que vous allez arrêter ; il est chef d'une coalition d'ouvriers. (Avec suffisance.) Je suis Grinet, négociant.

LK CAPORAL. — Pardou alors, mon bourgeois... mais c'est pas lui, c'est vous que j'arrête, puisque vous êtes M. Grinet.

CRiNET. — Gomment ça, moi... je suis Grinet, vous dis-je... Jean Grinet, négociant.

LE CAPORAL , montrant un papier : — G'est bien ça, mon bourgeois... Jean Grinet, bourgeois, huit jours de prison. . . condamné par la discipline. . . c'est pas long et on a des égards. . . du feu et de la chandelle, et on fait venir du dehors pour manger.

CRINET. — Gomment , on pense encore à ça ; et moi qui me croyais oublié...

LE CAPORAL. — Jamais... oublié... mon bourgeois, jamais.

LOPIN. — Monsieur Grinet, vos ouvriers. . .

CRINET. — Va-t'en... misérable,., je te chasse,., sors d'ici.

LOPIN sort en disant : — Mourir en combattant, ou vivre en travaillant.

CRINET, avec une rage concentrée : — Et voilà ce

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que j*y gagne à cette belle révolution ; je perds une fonmiture , je sais condamné à la prison ; mes ouvriers se coalisent... Faites donc des glorieuses. (Au caporal avec dignité.) Vous me permettrez, caporal, de faire mes adieux à ma famille , et de faire un paquet.

LE CAPORAL. — Oui, bourgcois.

CRiNET. — Suzon, où est mon épouse?

suzoN, sanglotant. — Hi , hi , hi.

CRL\ET , affectant le calme. — Je vous reverrai, Suzon..- je vous reverrai... Dieu ne m'abandonnera pas... Où est mon épouse?...

SUZON , pleurant. — Hi , hi , hi.

CRixET. — Ah çà, je te dis de ne pas te désespérer. ( Avec une amère ironie. ) Car je ne crois pas que ce soit ma tête quon veuille... pourtant on y va d'un train. Mais, encore une fois, où est mon épouse, Suzon ?

SUZON. — Madame est au bain.

CRINET. — Mon épouse est au bain... pendant qu'on me traîne au cachot, qu'on me charge de fers! (D'un air imposant.) Où sont vos chaînes, caporal?

LE CAPORAL. — Oh, il n'y a pas de chaînes , mon bourgeois ; un fiacre. . .

CRINET. — Allons , je supporterai les tortures jusqu'au bout. Suzon , tu diras à mon épouse de m'envoyer du linge , des gilets de flanelle , des bonnets de coton, des serre-têtes, des couvertures, deux oreillers et un édredron ; du café au lait le matin ; à déjeoner à dix heures , à dîner à cinq , et un con-

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sommé le soir. Adieo , Saxon, et dis à Halvina que je D*ai qn'mi regret , celai de ne FaYoir pas embrassée avant de...

LVmotioB le safibqoe ; il cadie sa tête daai M> mains. — Soton se jette à aet pieds, iBonde ses aaiBS de lanaes. Le capMs! rsl attcadri, les gendanBcs sont atteadris.

M. CRLVET, sttrmotUe F émotion et dit arec ttn calme sublime : — Caporal... marchons...

Ao nMMMttl où ils lOBl sortir, entre madame Crinel éplorée ; elle te jette dans les bras de son mari , et s'évanoait ; crlui-ri s'échappe ponr résister à cette scène attendrissante. — Saion sontîent sa maîtresse.

Apparaît Régulas à la porte ; il jette on regard sataniqoe et ao éclat de rire méphistopbéliqoe sar les deui femmes.

¥l\ DR \ï. c:R!XRT.

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