SCÈNE III
COR\KLIE, EDOUARD.
' Edouard s'arrûte , et sans le perdre des yeux elle étend le doigt vers
le portrait «I dit:
coRnéLiB. — Vous? {Edouard fait un signe affirruatif,) Pourquoi anjotud'hui si pâle?
EDOUARD. — J'ai tout entendu.
Si SCÈNES DIALOGUÉES.
CORNÉLIE. Vous êtCS. . .
EDOUARD. — Edouard de***.
coRN^LiE. — Moi, je rappelais Charles. (Elle reste à la même place , sans oser approcher, et toute à sa contemplation. )
EDOUARD. — Je suis venu , madame , parce qu'après ce que vous a dit M. de R. . . , moi aussi j*ai à vous parler. J'ai Thabitude de croire aux idées et aux sentiments de mon père bien plus qu'aux miens. Cependant j'admets qu'il se trompe cette fois, et que le titre que vous réclamez vous appartienne ; qa'espérez-vous? Puis-je vous aimer, vous que je n'ai jamais vue, dont le nom m'était inconnu, ou n'était venu à mon oreille qu'avec le souvenir d'un crime odieux? Je vous le demande, puis-je vous aimer?
CORNÉLIE. — Ah! grâce, monsieur Edouard, grâce! Ce que vous dites là est bien plus terrible que ce que disait M. le marquis. {Elle retombe sur le fanteuil.)
EDOUARD. — Je ne veux pas, madame, vous affliger inutilement ; mais, depuis que j'existe, M. R... a veillé sur ma vie, sur mon éducation, sur mon bonheui*, et jamais affection ne fut plus intelligente et plus tendre.
CORNÉLIE , en sanglot/mt. — Je le remercie , je le
remercie !
EDOUARD. — Ceux qui savent comme il a formé mon cœur vous diront que , si je parle , je ne pense ni à son rang, ni à sa fortune : je l'aime parce qu'il
est pour moi le plus éclairé , le plus affectueux des pères et des amis.
C0R\éLiR. — On m'avait dit là-bas qu*il était noble et bon.
EDOUARD. — Malgré votre pauvreté , malgré vos malheurs, le ciel m'en est témoin, si vous eussiez été pour moi bonne mère comme il a été bon père, le roi d'Angleterre serait venu me réclamer, je lui aurais dit : « Je reste où est mon cœur ? «
C0R\ÉLiE. — Que cela me fait de bien de vous entendre parler ainsi !
liDOUARD. — Mais vous comprenez, madame, il n'y a jamais eu rien entre nous.
coRXKLiE. — Si le premier sourire de mon fils n'a pas été pour moi, c'est que, pour avoir voulu le sauver, on m'a jetée dans un cachot ; si je n'ai pas soutenu ses premiers pas, c'est qu'un vaisseau m'emportait pour un exil de vingt ans. Il y a une heure, M. le marquis me disait que j'avais beaucoup souffert ; mais il ne sait rien de mes peines. Est-ce qu'il a pu entrevoir de la pensée mes jalousies , mes colères maternelles, quand sur ma paille je songeais que mon fils prenait un autre lait que le mien, qu'il recevait d'autres caresses ; et mon désespoir quand, me cachant la tête sur mon grabat pour ne plus voir la réalité, je lui criais son nom pour qu'il me répondit, le mien pour qu'il pût l'apprendre? Et mon départ! cette terre où j'avais tant souffert, comme je l'ai regardée longtemps, comme j'ai cru tout perdu encore quand elle a disparu ! Pensez , pauvre jeune
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homme, à ceux avec qui j'étais mêlée. Eh bien ! ces femmes perdues me repoussaient d'elles en m*appelant : c Voleuse d*enfant ! i
i^DOUARD. — Tous ces souvenirs vous font mal, madame.
CORXÉLIB. — J'arrivai à ce coin du monde qu'on a donné pour leur part au vice et au crime. On vous a dit, vous avez lu quelquefois la vie des déportés, leurs travaux, leurs misères ; j'ai tout supporté, tout souffert, et avec courage, avec fermeté ; car l'amour de mon enfant m'avait donné des qualités que Dieu m'avait refusées ou que le malheur avait flétries. Ils ont mis l'opprobre sur mon nom, disais>je; par une pureté de cœur et d'âme qu'ici même on reconnaîtra, je laverai toutes mes taches , et quand je retrouverai mon fils je pourrai lui dire que j'étais honorée ici, vénérée, que la femme du gouverneur, une noble et pieuse dame, m'appelait son amie et me donnait la main. Je suis pauvre, disais*je encore ; mais vingt ans de travaux et d'économies, c'est un trésor : ce trésor sera pour lui. J'ai travaillé à la terre ; et quand, anéantie de fatigue, je dormais un instant, un ange venait de ses ailes rafraîchir mon corps épuisé ; je lui parlais, je vous disais : Orphelin, tu reverras ta mère ; et il me semblait que par un sourire vous me disiez : Je serai heureux de revoir ma mère.
EDOUARD. — Si vous êtcs mon ennemie , madame , ne me faites pas pleurer avec vous.
coRinêLiB. — Et quand le jour de la liberté vint, ils voulurent me retenir; de riches propriétaires di-
salent : Restez^ choisissez parmi nous un mari. La femme du gouverneur me reprochait de vouloir la laisser seule ; je leur montrais la mer en répondant : Mon fils! mon fils!... Six-mois! il m'a fallu six mois pour venir ! Enfin, cette nuit au port, ce matin à la porte de cette maison.
EDOUARD. — Ah! mon Dieu! que de souffrances pour un seul cœur !
coRNiLU. — Ah ! n'accusez pas Dieu ; car tous ces maux , cette honte , ce supplice , depuis que je vous vois n'existent plus.
éDOUARu. — Prenez pitié de mon trouble.
CORNÉLIE. — N'accusez pas Dieu, Edouard , car il me paye richement si seulement vous me regardez.
EDOUARD. — Je vous regarde.
CORNÉLIE. — Que Dieu soit béni ! et donne-moi ta main.
EDOUARD. — La voilà.
Elle tombe à genoax et couvre sa main de baisers.
CORNÉLIE. — Mon fils ! mon fils !
Le marqais parait à la porte de son appartement. Edooard l'aperçoit et court se jeter dans ses bras.
EDOUARD. — Ah ! mon père, cette femme est bien malheureuse.
SCKXES DIAL06UEES.