‹ Comédies sociales et scènes dialoguées (volume 2)Chapitre 66 sur 129 · SCÈNE II · texte numérisé non relu

SCÈNE II

Le MARQiis DE R..., CORNELIE DU HAUT-PONT.

LB MARQCis, allant au-devant de Cortiélie, qtttse soutient à peine. — Remettez-vous , madame, vous paraissez bien émue. (// lid indique le fauteuil qu'occupait Edouard. ) Asseyez-vous, je vous prie.

CORNELIE. — Je vous demande pardon, monsieur , de n'être pas plus maîtresse de moi.

LE MARQUIS. — Ne VOUS pressez pas, madame, ne vous tourmentez pas... (Moment de silence.)

a'i SCÈNES DIAL06UÉES.

CORX'ÉLIE. — Me voici mieux.

LE MARQUIS. — A qui oi-jc Thouneur de parler?

CORVÉLIE. — Si votre domestique, tout préoccupé de mon trouble, n'avait oublié d'annoncer mon nom, vous sauriez déjà...

LK MARQUIS. — Qucl cst donc ce nom, madame?

coRNÉLiE. — Comélie du Haut-Pont,

LE MARQUIS. — Ce . uom me rappelle en effet un triste souvenir ; c'est celui d'une femme condamnée en vingt ans de déportation pour rapt d'un enfant.

CORXÉLIE. — C'est un nom que vous avez souvent maudit.

LE MARQUIS. — Cet enfant culcvé , c'était le mien, mon fils.

coRxéLiE. — Et cette femme, c'est moi.

LE MARQUIS, ctvec UH mouvement. — Vous î

CORNÉLIE. — Ah ! je l'avais bien pensé ; vous ne voudrez pas m'écouter. (Le marquis se remet.) Oui, monsieur le marquis ; moi , condamnée , ayant subi le supplice, mais non coupable.

LE MARQUIS, sc levant. — Je ne voudrais pas avoir l'air de punir encore une faute déjà expiée ; cependant je ne puis que m'étonner d'une visite... (Cornélie couche ses larmes. ) Si c'est pour quelques secours, tout étrange que soit le choix que vous faites de moi. . - (// s'avance vers un secrétaire. )

CORNÉLIE, :.e rappelant. — Monsieur, monsieur, je ne vous deniàï^de pas d'argent.

LE MARQUIS, S an étant. — Que voulez-vous donc ?

cofturéLiE. — Qu'une demi-heure vom m'écoutîez sans haine, sans prévention.

LE MARQUIS. — Je uc saîs ce que vous espérez de cet entretien ; mais je n'ai jamais été dur envers personne ; je vous écoute.

coRNÉLiE. — De toute la funeste affaire que je viens vous rappeler, tout ce que vous avez su c'est le crime dont je fus accusée , ma condamnation , mon départ pour Botany-Bay ; j'ai donc bien des révélations à vous faire , bien des causes à vous expliquer.

LB HARQDis. — Je VOUS ai promis de vous écouter.

CORNÉLIK. — Lorsqu'il y a vingt-deux ans, vaincu dans vos efforts pour une sage liberté , effrayé par les premiers orages de la révolution française, et surtout par le rôle violent que déjà avait choisi votre frère Henri, vous quittiez avec votre jeune femme votre riche et beau domaine de R..., en Lorraine; quand, pour faire à votre pays de plus solennels adieux, vous vîntes tous deux , la nuit , avant de passer la frontière, prier dans la chapelle souterraine de notre belle abbaye de Remiremont, vous ignoriez que, parmi les jeunes pensionnaires qui priaient pour leurs compatriotes prêts à s'exiler, il y en avait une qui se présenterait un jour devant vous?...

LE MâRQt'is. — Vous étcs de ma province, de RemiremoBtf

coKMÉLiE. — lloi, je vous connabsaîs comme le petit connaît toujours le grand ; je pleurais de voir pleurer madame la marquise ; et en jetant un dernier regard vers Fautel, elle me vit et me tendit la main.

274 SCÈNES DIALOGUEES.

LE MARQUIS. — Henriette a touché votre main ?

CORNÉLIE. — Vous le dirais-je si j'étais coupable?

LE MARQUIS. — Contîouez, je vous prie.

CORNÉLIE. — Un an après je quittai le couvent pour me marier à un de mes cousins, avocat à Nancy ; mais les malheurs que vous aviez fuis nous atteignirent : mon père fut condamné et exécuté, nos biens confisqués ; obligé de fuir , mon mari m*emmena à Paris. Tous ses efforts pour relever notre petite fortune furent inutiles. S*il a succombé aux tentations de la pauvreté, soyez indulgent, monsieur ; c'est un si pesant fardeau que la misère ! et il faut l'avoir porté, et longtemps, et sans espoir, pour savoir ce qu'il renferme d'envieuses indignations et de mauvaises pensées. Ce fut dans un de ces jours de détresse qu'il rencontra M. Henri , votre frère ; il lui raconta nos malheurs et reçut quelques secours , puis il le revit dans de longues conférences, et là le crime qui m'a perdue fut résolu. . .

LE MARQUIS. — Madame , vous outragez la mémoire de mon frère.

CORNÉLIE. — Tenez , voyez ces papiers : ils sont bien vieux , bien fatigués ; mais ils sont mon trésor, car ils feront croire à ce que je dis , moi , malheureuse revenue de Botany-Bay... Oh! prenez-les, parcourez-les , pendant que je vous parle ; nous en aurons plus de confiance , moi à vous parler, vous à m'entendre... Quand il eut été convenu qu'on ferait disparaître le seul héritier des biens de madame la

marquise de R. . . , quand M. Henri put penser que votre double désespoir d'une femme et d'un enfant perdus vous jetterait dans quelques-unes de ces périlleuses aventures que tentaient alors les Français émigrés , et qu'ainsi lui serait livrée sa fortune qu il faisait garder sous le séquestre , notre départ fat décidé. (Montrant au marquis une des lettres qu'il tient dans ses mains.) Celle-ci, monsieur, lisez celle-ci, et vous verrez si j'étais étrangère à tous ces sinistres projets.

LB MARQUIS, lisant les lignes quelle lui indique du doigt. — Oui, vous ne saviez rien encore.

CORNËLIE. — Dans ce pays nos ressources furent bientôt épuisées ; sans doute les promesses faites étaient ajournées jusqu'à l'accomplissement du crime. (Le marquis la regarde avec étonnement.) Oh! j'ai dit crime , car c'est un crime d'ôter un enfant à sa famille. Par excès de misère , peut-être aussi pour mieux exécuter son projet, mon maris attacha comme régisseur à une troupe de comédiens de province. Dans nos misérables courses, exposée à toutes les privations, entourée de gens qui ne pouvaient même comprendre mes plaintes, car moi , je ne parlais pas AOglais, je devins mère ; et, contre le caractère aigri, tourmenté de mon mari, j'eus un consolateur pendaDt quelques jours.

LE MARQUIS, ouec intérêt. — Vous avez perdu votre enfant.

consiuE. — C'est ici, monsieur, que j'implore tonte votre attention.

276 SCÈNES DlilLOGUÉES.

LE MARQUIS. — Vous le voyez , ma pauvre dame, je vous écoute, car vous avez beaucoup souffert

CORXÉLIE. — Un jour, mon mari était encore plos sombre qu'à Fordinaire ; malgré la crainte qu'il m'iaspirait , je fus forcée de lui dire que je n'avais que des haillons sans chaleur pour couvrir mon fils (c'était un fils , monsieur) , et que la saison était bien rigoureuse, a II est temps que tout cela finisse , — me répondit-il d'un air farouche, — et cela va finir, et bientôt. — C'est donc un bonheur qui nous arrive? — me hasardai-je à lui demander. Il répondit encore : — Oui, un bonheur! s Puis, pendant une heure , plus une parole ne iiit échangée «ntre nous. De temps en temps, pour distraire l'en&nt, je le faisais sauter dans mes bras , et je chantais À voi^ basse ; mon mari se promenait à grands pas dans la chambre, et souvent s'arrêtait devant la croisée pour regarder Theure au cadran d'une tour voisine. Au bout d'une heure : & Vous paraissez bian inquiet, — lui dis-je ; — vous attendez quelqu'un ? — Oui, j'attends, et on ne vient pas. Cependant de l'heure qui va s'écouler dépend notre sort Tool en parlant , il marchait toujours. — Pourquoi vous le cacher? — reprit-il un instant après ; — ^il est quatre heures, à cinq je partirai pour la France. — Seul? — ^Pas avec vous du moins. — Et moi ? — Voos resterez et ne manquerez de rien. (Malgré moi, j'avais peur.) Ce que je vais vous dire, vous le sauriez bientôt ; j'aime donc autant vous l'apprendre. Dans une heure je pars et j'enlève le fils du marquis de R. . . ,

qne je vais conduire à soii oncle, M. Henri. G*est cet enfant que j'attends , qu'une femme sûre doit m'apporter ici. A une demi-lieue de la ville , une chaise dç poste est prête pour nous , mais ne nous attendra que jusqu'à cinq heures et demie. Passé cette heure, tout est perdu. • J'étais restée muette , les yeux attachés sur lui , et ne perdant aucun de ses mouvements.

Enfin j'osai dire : cMais c'est une action horrible !« Il s'arrêta , les bras croisés devant moi, et me cria : ft ilrez-vous faim et votre fils a-t-il froid ? v Le silence recommença. L'horloge de la tour sonna quatre heures et demie ; nos regards que nous avions portés tous deux instinctivement sur le cadran se rencontrèrent, c Marche , marche , aiguille maudite, — dit-il à l'horloge , — ta rapidité ne m'enlèvera rien. A cinq heures je partirai toujours avec un enfant. « Je le regardais épouvantée : « Oh ! vous me comprenez bien , — ajouta-t-il ; — quand M. de R. . . élèverait notre fils. . . Ne me répondez rien ! je ne veux rien entendre ! s Je n'avais rien répondu qu'un : Ah f mon Dieu î et tout en continuant à ne pas le perdre de vue , sans presque faire un mouvement, je donnai le sein à mon fils pour qu'il me tînt de plus près. Le cadran marquait cinq heures moins un quart , et tous mes membres tremblaient. Si j'ai été coupable , monsieur , ce fut alors ; car je priai pour que l'enfant que je ne connaissais pas fût livré à la place du mien... Il écouta en serrant les dents si quelqu'un montait l'escalier, et moi j'écoutais plus

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que lai. Il n y avait plas que cinq miautes à compter, je ne voulus pas, je n osai pas attendre une lutte, et , à un instant où eu se promenant toujours il s'éloignait de moi , je me levai et j'entrai dans une seconde chambre. La porte était refermée , mon fils posé à terre , et j'amassais déjà les meubles devant la porte avant qu'il se fut aperçu de mon mouvement. Je l'entendis bondir vers la porte , l'ébranler^ et d'une voix étouffée il criait ; « Gornélie! Cornélie ! malheureuse ! v J'entassai encore plus de meubles ; il essaya des clefs dans la serrure. J'avais tout mis devant la porte ; je relevai mon fils , et en le pressant contre moi à avoir peur de l'étouffer, j'allai m'accroupir dans le coin le plus éloigné de la chambre. Tout à coup il s'arrêta, et je l'entendis courir à la porte extérieure. L'horloge sonna; tout était devenu et resta silencieux pendant quatre heures entières. Oh ! jamais je n'ai eu si froid ! J'attendis en prêtant l'oreille. Enfin, rassurée, je travaille à m'ouvrir un passage , soulevant à grand'peine maintenant les objets dont je n'avais pas senti le poids. J'entrai dans la chambre : personne! Je remerciai Dieu. Mais mon enfant était transi ; moi j'avais faim , et il n'y avait là ni pain , ni bois , ni argent. Vous n'avez peut-être jamais compris, monsieur le marquis, qu'on pût se résoudre à mendier ; je m'y résignai cepen^ dant sans peine, tant la honte me paraissait plus légère que le malheur dont j'avais été menacée. A travers l'escalier tortueux, dans une profonde obscurité, d'une main tenant la pauvre créature toute froide.

de Faotre m'appuyant à tâtons contre le mur, je descendis à pas lents et mal assurés ; j'arrivai à la rue, et f y fis quelques pas, bien décidée à tendre la main au premier passant. Mais tout à coup des hommes en embuscade se jetèrent sur moi, m'arrachèrent mon enfant, et malgré mes cris m'entraînèrent après eux. . A la foule que ma résistance attirait, ces hommes disaient quelques mots anglais , et la foule semblait alors me maudire : j'en ai vu qui me montraient le poing et plusieurs femmes voulurent se jeter sur moi : j'étais folle. C'est en prison , monsieur , qu'on me menait , et le lendemain un interprète vint m'annoncer que j'étais accusée de rapt sur le fils de M. le marquis de B... En vain je protestai de mon innocence ; ce que je pus dire pour me justifier ne servit qu'à faire voir que j'avais eu connaissance du complot. Mon mari était parti, emportant la proie qu'on lui avait enfin amenée : j'étais inconnue de tout le monde dans cette ville où nous n'étions que depuis deux jours : la nourrice de l'enfant enlevé , soit par une erreur involontaire , soit pour écfal^pper à la responsabilité qui pesait sur elle , reconnut son enfant dans celui qu'on lui présenta; et cet enfant, je vous le jure , c'était le mien , mon fils , que je n'avais pas quitté un instant... Oh!... vous ne m'écoutez plus !

LB MARQUIS. — Dcpuis qucIqucs instants, madame, j'ai regret à l'intérêt que vous m'aviez inspiré ; je ne vous crois plus.

coRNéLiE. — Mais lisez ces papiers, monsieur ; ils vous apprendront qu'avant la mort de votre frère

im SCÈNES DIALOGUÉES.

mon mari avait saccombé, et qae FenfiBint enkvé n avait pas survécu aux fatigues et aux privatîom do voyage.

LE MARQUIS* — Brisous là^dessus, madame; vous m'apportez en preuve la correspondance d*un homme qne vous-même accusez d'un crime.

coRNiLiE. — Mais vous connaissez Fécritnre de votre frère?

LE MARQUIS. — Oscriez-vous m*affîrmer qu'il n'y a pas eu là de faussaire... Je puis me laisser aller à un mouvement de pardon généreux, mais je ne C4»a^ sens pas à être la dupe d'une grossière intrignc.

coRNÉLiB. — Monsieur le marquis, vous pouvez m' accabler, mais prenez garde : vous m'avez dit qae vous n'aviez été dur envers personne. Je suis use femme sans famille , sans appui ; je suis étrangère dans ce pays où votre nom est en honnear; on dit que je suis flétrie , et vous supposez que seule, sans droit, sur une fable, j'oserais contre l'IiOBorable narquis de R... invoquer la justice!

LE MARQUIS. — Uivoq«er la justice! ob! non, mais jeter le trouble dans le cœur d'un père et d'un fik dont on vous a redit la mutuelle affection, les efirayer par de prétendues preuves et faire acheter votre silence et votre départ.

coRiviLiE. — Acheter! ah! tout n'est pas fiai quand on a subi un arrêt même non mérité. Acheter ! j'ai donc parlé d'argent? j'ai donc dit que je voua- ven^drais mon Ois?

LE MARQUIS. — Madame, je ne crains rien de vous :

CORNÉLIE DU HilUT-PONT. 281

VOUS n'obtiendrez rien de moi ; ainsi noua n'avons plus rien à nous dire.

coRXÉLiE. — Vous voulez me renvoyer! mais je ne partirai pas avec mépris.

LK MARQUIS. — Cette scène me fait mal, madame ; laissez-moi.

coRNÉijK. — Oh î assez de douleurs et de honte : je n'en veux plus; ne me repoussez pas, je vous en supplie à genoux. (Elle tombe à ses pieds.)

LE MARQUIS , reculant et rentrant dans son ap^ partennent. — C'est donc à moi de vous céder la place.

Cornélie laisse tomber sa téfe dans ses mains et san^ote, renversée sur an faateall ; enfin elle se relève poar se retirer , mais elle aperçoit un portrait d'Edoaard enfant ; toute son attention •' j attache ; elle essaie ses yen , doute , étadie et retourne la tête au bruit que fait Kdonard en OBTrant la porte da cabinet où il était entrp.

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