LK BARBI8H DB SANTA-MAHIA
l/n harbero di quiUidad.
« Par Voiil de saint Proco, je vous jure, mon compère , que le Gitaoo va débarquer à Matagorda. Mvl digne tan(e Uabella, en revenant de Tile de Léon, a vu tons les garde-^côtes sur pied , et m'a dit qu on avait posté deux vedettes dans le phare pour smv veiller les évolutions du navire de ce damné , que l'on aperçoit au large.
— Par la châsse de saint lago , compère , le pêcheur Pablo arrive de Conil» et il vient de me répéter encore que la tartane aux voiles rouges est mouillée
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à une demi-portée de canon de la côte , et que tous les habits de cuir ^ sont en alerte. . .
— On a abusé de votre crédulité y seigneur don José.
— On s'est joué de vous, monsieur du Rascir,— répondit José en sortant d'un air narquois. «
Cette qualification de monsieur du Rasoir ùi tressaillir violemment Florès; car, s'il rajeunissait le public , c'était pour ne pas démentir absolument la signification, hélas! trop positive, du plat d*étain luisant qui se balançait dans un coin obscur de la porte ; mais aussi , au grand jour, apparaissait un immense tableau représentant une main armée d'une lancette , et ouvrant avec délicatesse les veines d'un bras colossal. Ainsi l'observateur comprenait facilement que le barbier mettait son amour-propre et sa gloire à exercer certaines pratiques chirurgicales, et que c'est presque malgré lui qu'il descendait jusqu'à l'ignoble rasoir, dont les profits paraissaient pourtant assez honnêtes.
Maître Florès jouissait d'ailleurs d'une considération méritée ; sa boutique, comme le sont généralement en Espagne les boutiques de barbiers , était le rendez-vous de tous les nouvellistes, et particulièrement des marins retraités qui habitaient Santa-Maria ; et si les notices que l'on puisait à cette source n'étaient pas revêtues d'un caractère bien authentique, on ne pouvait nier qu'elles ne fussent au moins
' Les duuanieri.
LE BARBIER DE SAXTA-MARIA. li
fabriquées en conscience : détails, mots historiques , portraits, circonstances, rien n'y manquait Dévot, d'un esprit souple et conciliant, le barbier exhalait la béatitude par tous les pores ; il était toujours soigneusement habillé de noir; ses cheveux gris et lisses s'arrondissaient derrière ses oreilles , et deux larges places rouges, remplaçant les sourcils, se dessinaient aa-dessns de deux petits yeux fauves d'une mobilité extraordinaire : mais ce qui , surtout , méritait Tattention, c'était sa main, dont la teinte blanche et fraîche, les ongles roses eussent fait honneur à un chanoine de Tolède.
On l'a dit. Florès tressaillit violemment à l'impertinente apostrophe de José , et ce mouvement subit et colérique fit malheureusement dévier cette main toujours si ferme et si assurée : or l'acier entama légèrement le cou d'une de ses pratiques, qui se carrait avec complaisance dans le grand fauteuil de noyer noir et poli où venaient successivement s'asseoir tous les maiûns de l'ile de Léon et de Santa- Maria.
( Que le diable vous berce, mon mtttre ! — dit le patient en bondissant sur son siège ; — la place de bourreau est vacante à Gordoue. Par le Christ ! vous poovez l'obtenir, car vous avez d'excellentes dispositions pour ouvrir le gosier des chrétiens. >
Kt il essuya avec le bout de son écharpe le sang qui coulait de sa blessure.
K Calmez-vous , — répondit Florès avec importance, consolé, ravi même de sa maladresse, par
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ridée seule qu*il pourrait mettre en pratique ie$ glorieuses connaissauces chirui*gicales ; • — calmet'* vous , Tj^on cher fils , IVpiderme seul a été attaqué ; il n*y a eu que les vaisseaux capillaires de lésés, et un emplâtre de diachylum, ou d'ouguent de la tner, ou de salsarioa, remédiera à mon inadvertance ; et même, à bien dire, cette petite évacuation aangutoe vous sera fort salutaire , car vous me paraisse! on compare très-sujet à la pléthore : donc, mon fils, tu lieu de blasphémer, vous devrlet...
— Vous remercier, n'est*-cc pas, mon maître? je m'en souviendrai , et au premier coup de couteau que j'aurai donné, je répondrai à Falcade : Seigneur, mon ennemi est un compère sujet à la pléthore , et tout ceci n'est qu'une évacuation sanguine. Par le ciel! c'est pour son bien, monseigneur. »
Ici les nombreuses pratiques qui encombraient la boutique de Florès se prirent à rire si fai'uyamment, que le barbier en devint pourpre de colère. — Fils de Satan ! — murmura-t*il en appliquant son bienfaisant dictame sur la blessure saignante.
— Vous Tïiè maudisses ! mon père, — - reprit lo marin ; — faites ^ ne vous gêncK pas ; je vous par-
. donne tout, même la saignée, grâce à la bonne nouvelle que vous venez de nous donner... Ah! la tartane du maudit est mouillée près de Gonil ! par le sein de ma mère , je donnerai bien les huit années de solde que Ferdinand me doit pour voir ce damné Bohémien les fers aux pieds et aux mains, agenouilli* dans la chapelle ardente ! Que de fois , en lui don-
LE BARBIRn DE SAKTfi. MARIA. 15
naiit la citasse sur le loiigre garde^côte , j'ai renié mon patron pendant les bordées que nous faisait conrir ce favori de Tenfer ; car c*est toujours par le plus mauvais téiâpi qu il prenait la mer * et tandis que notre navire roulait Couvert par la lame, le sien avait Tair de bondir et de glisser sur les vagues !... Santa Carmen! je gageraîÉ cette paire d*cspardiilcs neuves que, si le Bohémien mettait son doigt dans un bénitier, Teau sainte frémirait et bouillonnerait comme si Ton y avait plongé un fer rouge.
— Ça 8*est vu, — dit Florès ; — mais ce qu'il y a de certain ^ c'est que ma nouvelle est positive.
— Que le ciel tous entende , — dit l'un , — et je promets à san Francisco de faire coucher mes domestiques sur la pierre, et de ne leur donner que des garbanços cuits à l'eau pendant neuf jours !
— Qu'on le saisisse, et je fais offrande à la Vierge d'une belle mantille et d'un anneau, — dit un autre. —Moi, — reprît un troisième ^ — j'ai déjà fait vœu à Xotre-Damc del Pilar d'aller d'ici à Xérès pieds nus avec un cierge de trois livres entre les dents, et les mains attachées derrière le dos, quand J'aurai ru ce renégat jeté dans un cachot en attendant son supplice.
— Kt moi , '^ s'écria un marchand de bestiaux, — Je consens à donner deuk de mes meilleurs cabris aux saints pères de San^uan, si on veut me promettre d'écarteler le mécréant , et de lui couler du plomb dans les yeux ; car, par san Pedro , je ne veux pas la mort du pécheur, mais il faut une jus-
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tice. Si ce cousin de Satan se contentait de faire la contrebande , quoiqu'il soit damné, on pourrait encore acheter de ses marchandises en les faisant exorciser; mais le maudit pille les fermes qui sont sur la côte , enlève nos filles , et commet des profanations dans nos chapelles. Encore dernièrement on a trouvé la statue de saint lidefonse avec une toque de matelot sur la tète et une longue pipe dans la bouche. Par les sept douleurs de Notre-Dame! de telles abominations annoncent quelque gi*and fléau !
— Et dire , — reprit le marin , — que monsei- <][neur le gouverneur de Cadix ne peut pas disposer d'une bonne frégate pour mettre un terme à ces horreurs , et que nous n'avons pour nous défendre que quelques douaniers gardes-côtes qui fuient dès qu'ils aperçoivent le beaupré de la tartane maudite. Armons quelques felouques en commun , mes compères, et par saint Jacques! nous verrons bien si Satan le protège , et si le renégat est à l'abri du fer et du plomb.
— Une chose singulière, — reprit à voix basse le marchand de bestiaux , — c'est que Pédrillo , mon chevrier, m'a assuré avoir vu un canot du navire bohémien venir aborder le long des rochers où est bâti le couvent de San-Juan, et que. . .
— Et que. . . ? — demanda-t-on tout d'une voix.
— Et que le damné lui-même était entré dans le saint lieu!
— Jésus ! sainte Vierge ! santa Cai'men ! quelle horreur ! — dit la foule en se signant.