CHAPITRE IV
LKS DKUX TARTANES.
Adiea la balancelle Qai sur l'onde chancelle , Kt comme une étincelle Luit sur l'atur des mers.
Victor Hrco. Xararin.
— En avant, mon fidèle Iskar, vois, la mer est azarée, et la vague vient doucement caresser ton large poitrail , tout blanchi d'écume ! En avant ! tu plonges dans l'eau limpide tes naseaux qui s'ouvrent et frémissent ! et ta longue crinière ronle des perles brillantes comme des gouttes de rosée. En avant ! déploie encore ces jarrets vigoureux qui fendent la lame en sifflant. Courage, mon fidèle Iskar, courage ; car, hélas ! les temps sont changés ! — Que de fois, sous la fraîche verdure du Prado de SéviUe et de Cordoue, tu atteignis et dépassas les brillant<; boggies qui entraînaient de belles filles de Grenade brunes et rieuses, avec leur réseau de pourpre qui volait an vent, et leur riche monillo attaché par des agrafes chatoyantes! — Que de fois tu as bondi d'impatience auprès de l'étroite fenêtre fermée par nn store soyeux, derrière lequel soupirait ma chère
Zetta! — Que de fois tu as henni pendant que nos lèvres se cherchaient et se pressaient brûlantes, quoique sépai*ées par le tissu jaloux ! — Mais alors j étais riche ; alors le pavillon de guerre aux larges bandes rouges et au lion royal se hissait, au grand mât quand je montais à bord de ma vaillante frégate ; alors l'inquisition n'avait pas mis ma tête à prix!... Alors on' ne m'appelait pas le réprouvé! et plus d'une fois la femme d'un grand d'Espagne m'a souri tendrement quand, par un beau soir d'été j'accompagnais sur ma guzla sa voix pure et sonore ! — Allons , courage , mon fidèle Iskar, car le passé est loin ! ! Mais tu m'as entendu, car tes oreilles se dressent et tes hennissements redoublent. Courage... voici ma tartane ! la voici, mon amoureuse, qui se balance sur les flots ainsi qu'un alcyon se laisse ber« cer dans son nid par une lame transparente ! Mais n'entends-tu pas comme moi des cris confus et éloignés, une rumeur affaiblie qui vient expirer à mes oreilles? Par le disque d'or du soleil! c'est cette ignoble foule de Santa-Maria que mon nom a ten*ifiée, et qui s'est abîmée sous les débris de l'arène ! Au moins pour la seconde fois je l'ai vue cette nonne. — Qu'elle est belle ! et demain ensevelie à jamais dans le couvent de Santa-Magdalena ! . . . 0 crime ! et je ne la ravirais pas à Dieu ! •»
Et son sourire avait quelque chose d'affreux.
A peine le Gitano achevait-il ces mots que de la tartane s'abattit sur l'eau une espèce de pont flottant et incliné , qui était amarré aux bordages du na-
Ai » PMK ET PLOK.
l'ire pai- de longs bras de fer. Le cheval appuya fortement ses pieds de devant siir Teiitrémité de ce plancher^ et d'un élan rigoureux gagna le tillac, qui s'élevait fort péti aii'-dessus du niveau de la mér.
L'intérieur de ce bâtiment était tenu avec un soin et une propreté rares, et on ne voyait personne à bord, personne, qu'un gros nioine rebondi, vôtti d'une robe blene et ceint d'une corde ; niais le révérend paraissait être dans un état pénible d'inquiétude et d'angoisse : armé d'une énorme longue-vue, il la braquait incessamment sur l'espace qui sépare Santa- Maria de File de Léon, en poussant par intervalle des exclamations, des lamentations et des invocations à attendrir un Corrcgidor.
Mais, quand il eut aperçu le Gitano, sa figure prit vraiment une expression à faire pitié ; son front bas et rasé était couronné d'une ligue circulaire de cheveux d'un blond pâle qui semblèrent se dresser de fureur. Il roulait des yeux hagards. . . , et un tremblement cori<vulsif agitait ses lèvres et son triple menton. Enfin, ayant fait évidemment tous seà efforts pour articuler un mot, et ne pouvant y parvenir, il saisit le Gitano par le bras, et du bout de sa longue-vue, qui treinblait dans sa main d'une manière eiïroyable, il loi désigna un point blanc que l'on apercevait à l'entrée du golfe.
— Eh bien! qu'est-ce que cela? — demanda le réprouvé.
— C'est... c'est... le... le... garde-côte! bégaya le moine après une peine extrême. Et l'on entendait
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ses dents s'entre-K^hoquer. £t il le regardait, les bras croisés sur sa poitrine haletante.
Le Gitano haussa les épaules ^ fut s'asseoir sur un bastingage, et se tourna vers Santa-Maria en répétant : — Qu elle était belle !
La loiigue-vue tomba des mains du moine ; il se frappa le front, eut l'air de se recueillir un moment, essuya son visage inondé de sueur, fit comme tin violent effort sur lui-même pour prendre une résolution hardie ; et , s'adressant au commandant de la tartane, qui paraissait toujours absorbé dans son amoureuse réveHe :
-^Réprouvé,... renégat;... damné, apostat, excommunié,... fils de Satan,.. « bras droit de Bel** zébuthî...
— £h bien! dit le Gitano que ce bouillant exorde avait tiré de ses réflexions.
— £h bien! trois fois maudit! je te somme, au nom du supérieur du couvent de San-^Franciâco , mon maître et le tien. . .
— Le mien ! non , moine.
— Mon maître et le tien , de déployer tes voiles et de prendre le large. Ce garde-côte approche , et nous devrions être en vue de Tarifa , si l'enfer ne t'avait pas suggéré la folle pensée d'aller à > cette course de taureaux , et de me laisser là tout seul , moi qui n'entends rien à vos mancËUVres maudites. Kt si l'on t'avait saisi , puisque ta tête est mise à prix! , — Je ne le craignais pas.
— Il ne s'agit pas de toi , par le Christ , mais