‹ Comédies sociales et scènes dialoguées (volume 2)Chapitre 75 sur 129 · PI'IK ET PLOK · texte numérisé non relu

PI'IK ET PLOK

bien de moi. Si tu avais été arrêté à terre , commont aurais-je fait ici, moi?

— Que voulez-vous , les distractions sont rares dans notre état ; l'idée de voir cette fête m*a souri , et mon bon ange m'a guidé , mon père !

— Ne m'appelle pas ton père , damné ! Pour celui que tu nommes ton bon ange , par san Juan ! il a le pied fourchu.

— Gomme vous voudrez , je n'y tiens pas. Quand à votre sommation, j'en fais cas comme de cela... — Et il frappa de sa houssine ses bottes toutes trempées d'eau. — Sachez donc que j'attendrai non-seulement ce garde-côte , mais encore un autre qui doit arriver de l'est.

— Tu les attendras ! sainte Vierge ! tu les attendras ! ô san Francisco , priez pour moi !

Et après un moment de silence , il s'écria de toutes ses forces : — En haut le monde ! en haut , mos frères ! Au nom du supérieur de San-Francisco , je vous ord...

— Finissons , moine ! dit le damné ; et il lui mit une main sur la bouche , et de l'autre serra si violemment le bras du tonsuré que le malheureux comprit toute la signification de ce geste , et se jeta sur le pont du navire avec l'expression de cette terreur muette qui nous accable quand nous avons la conviction intime de ne pouvoir échapper à un danger imminent.

Le Gitano sourit de pitié , puis il regarda fixement dans la direction de la baie de Gadix.

— Pai* les rochers de la Camiole I tu tai'dais bien aussi , toi ! s*éeria-t-il en voyant le second lougre poindre à l'horizon et s'avancer rapidement. — Voas arrivez là comme deux limiers qui traquent une biche dans un hallier ; mais les limiers sont lourds et pesants , tandis que la hiche est légère et rusée. Par les yeux bleus de tantôt ! la chasse va déjà cornmencer , car voici les fanfares.

C'était un des lougrcs qui assurait son pavillon d'un coup de canon. A ce bruit inattendu , le mallicnreux moine fit un bond convulsif, souleva craintivement sa tôte au-dessus du plat-bord , et, apercevant les deux gardes-côtes, la baissa vite et se précipita dans le faux-pont en faisant de nombreux signes de croix.

Le Gitano s'approcha silencieus)?ment de la boussole, compara sa direction avec l'aire de vent, calcula les chances de brise, réfléchit un instant,.... puis prit un sifflet d'or suspendu à sa ceinture, en fit sortir trois sons aigus, et d'un bond fut sur le bastingage.

A ce signal , dix-huit nègres montèrent silencieusement sur le pont. Un second coup de sifflet avait à peine retenti que la tartane avait gréé et déployé son antenne , son beaupré et sa triiiquette , bordé ses phoques , et que le damné tenait la barre du gouvernail. Les deux lougrcs s'approchaient de chaque côté , et n'étaient pas à une portée de canon de la (artane , lorsque celle-ci vira de bord , passa intrépidement au milieu de ses ennemis en leur envoyant sa volée , et laissa porter en pleiu sur la pointe de la

46 PLIK ET PLOK.

Torre , en piquant droit dans le vent. Cette incroya- ]>le manœuvre ne pouvait être tentée qu'avec un navire aussi fin voilier et d'une marche aussi supérieure ; or , avant que les deux lougres eussent pris le vent, le Gitano louvoyait déjà sous le promontoire, qui le cachait aux yeux des Espagnols malhabiles qui avaient masqué , et étaient encore occupés à s'orienter. C'est à cet endroit que les habitants de Santa- Alaria les perdirent de vue.

A une portée de fusil de la base de ce promontoire s'élevait une chaîne d'énormes blocs de granit qui formaient, en s'avançant dans la mer, les bords escarpes d'un étroit chenal qui serpentait entre eux et le pied de la montagne et n'avait d'issue qu'à travers les brisants les plus dangereux.

Le Gitano avait une telle habitude de ces écueils qu'il s'aventura sans crainte dans cette passe, et, après y avoir navigué avec une adresse merveilleuse, il fit carguer toutes les voiles et démâter en larguant les haubans qui n'étaient pas établis à poste fixe, mais sur des moufiles ; de sorte qu'au bout de quelques minutes la tartane , qui tirait peu d'eau , était rase comme un ponton et entièrement cachée par les rochers qui masquaient le canal du càté de la pleine mer.

Là, le sifflet du damné retentit de nouveau, mali à deux reprises différentes, avec des modulations singulières.

Aussitôt on entendit le bruit d'avirons qui battaient l'eau en mesure , et l'on vit 8oi*tir de derrière

un quai'tier de roche une tartane en tout semblMe à celle du Gitaoo. A Tan'ière était le jeune homme à la douce figure et au menton imberhe qui avait tant étonné le bai'bier Florès. Le damné lui fit un signe qu'il parut comprendre , car il hàla son navire le long des rochers tant qu'il fut souventé par la hauteur du cap ; puis, étant parvenu à l'autre extréiqité du chenal, après avoir habilement évité une foule de récifs, il prit le vent, gonfla ses voiles, et débouqua de la passe à l'instant que les deux lougrès espagnols doublaient enfin le promontoire. Quand ils aperçurent cette nouvelle tartane, ils firent force de voile , et laissèrent porter sur elle , croyant toujours poursuivre le Gitano.

« Vous êtes de braves chasseurs, ^ disait oelui-cj, assis tranquillement sur sa poupe. — La biche vous a donné le change , vous êtes sur une fausse voie ; et, pendant que ce faon va croiser dans tous les sens pour vous fatiguer et vous entraîner à sa pour-» suite, la biche mettra bas les riches tissus do Venise, les aciers d'Angleterre et les cuivres d'Allemagne qu'elle tient renfermés dans ses flancs. Allons ! allons en chasse ; et, par cette étoile qui commence à briller, puisse la mienne être heureuse cette nuit, car le soleil baisse ! i>

En effet, déjà le soleil touchait à son déclin, et la mer et le ciel , se confondant à l'horizon enflammé, ne formaient qu'un immense cercle de feu. Le sommet des flots scintillait éclairé par de longs reflets d'or qui venaient s'éteindi'é dans IcS ombres que

48 PLIK ET PLOK.

projetaient les grands rochers de la côte. Longtemps on vit la tartane manœuvrer avec une agilité surprenante pour échapper aux deux lougres. Tantôt elle carguait à demi ses voiles rouges et mettait en travei*s à la lame. La vague alors la couvrait d*une mousse hlanche qui retombait en pluie brillante des nuances diaprées de l'arc-en-ciel , et semblait Fentourer d'une auréole de pourpre et d'azur ; et là , elle attendait ses ennemis , la perfide, en se laissant aller aux ondulations de l'eau. . . Puis , quand ils approchaient, frémissante sous son gouvernail , elle venait au vent, étendait ses voiles comme de grandes ailes de pourpre, et laissait bien loin derrière elle ces bons bâtiments espagnols qui s'étaient follement flattés de la saisir.

. Tantôt, virant de bord et se couvrant tout à coup de pavois et de pavillons de mille couleurs, elle courait elle-même sur les gardes-côtes. Eux se séparaient aussitôt pour la prendre entre deux feux, et se préparaient activement au combat. Mais clic, comme une coquette inconstante et capricieuse , revenait sur ses pas, serrait le vent au plus près, et allait se plonger dans les flots de lumi(>fe qui embrasaient l'atmosphère, désespérant ainsi ces honnôtes gardes-côtes, qui venaient encore de faire nue tentative iuutile. Enfin, elle usait de la supériorité de sa marche et de sa manœuvre pour réussir à fatiguer les deux lougres, et à les eutraîner avant la nuit loin de l'endroit où le Gitauo comptait opérer son débarquement.

LE BtASPHKME. VJ

Or, la miiqdite remplit si bien ses instructions que peu à peu les iv^h pavires se voilèrent de va* peur, s'anfoncèrent dans la brume et disparurent tout à fait quand le soleil ne jeta plus qu uue lueur sonibi*e et rouge4tre , et que les étoiles commencé* rop^ à bWUer,

En 06 moment t le Gitano, penché sur l'avant de sa tartftno, écoutait d'une oreille atteutive un bruit cadoqcé qui résonnait lourdement comme le pas de plusieurs chevaux.

« ^n(m ce sont euif ! ' — s'écria-t-il, »

Page 1