LE RECIT
Tout à coup la porte s'ouvre , et Jenny outre avec une femme belle , jeune aussi. Bientôt vinrent les confidences; et, comme son amie lui enviait mou amour, Jenny lui répondit : & Crois-tu pas que je l'aime? non, comtesse, non; mais il m'étonne et m'attendrit; il me fait peur, enfin il m'amuse. Que les lamentations d'un héros de roman sont pâles auprès de son désespoir ; car, ma chère, quand je mets le pauvre garçon sur le chapitre de ses chagrins d'autrefois , il pleure de vraies larmes , et , le croirais-tu ? j'en suis tout émue, « ajouta-t-elle en riant à gorge déployée.
Vois-tu f Fasillo , elle avait trahi ses devoirs ; elle s'était donnée à moi pour me faire jouer aussi tour à tour le remords , la fureur ou l'amour : j'en eus pitié, Fasillo. A boire , enfant ! — Voilà pour l'hospitalité de France , comme tu disais ; voici pour la liberté : — Un matin , mon ami le capitaine de navire vint m' apprendre que ma présence à Paris était dans le cas de rallumer le flambeau de la révolte en Espagne , et que , si je n'avais pas quitté la France dans trois jours, je risquais fort d'être arrêté et conduit jusqu'aux frontières ; de là. . . tu comprends ce qui m'attendait. Voyant mon embarras, Fasillo , ce brave homme , qui allait prendre à Nantes le commandement d'un négrier, me proposa de partir avec lui : j'acceptai, et dix jours après nous étions en vue du détroit de Gibraltar. Mon bon ami voulut bien relâcher à Tanger, où je restai quelque temps ; là un juif, Zamerith, affilié à une de nos sectes de l'Orient,
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up des chefs , ma céda les deux taWanes avec leurs équipages de aègres muets ; et foi , caro mio , pai^dessus le marché ; toi , pauvre aspiraot de marine , qu'on avait pris ^ hord d'un yacht ^dout pn massacra les passagers , tu t'attachas à mou sort , pauvre ea" fant! — Tu aimes le damné, dis-tu? bien vrai, tu m'aimes ?v
Le Gitono prononça ces derniers mots d'un air éxnu. l>a seule larme qu'il eût répaudue depuis bien long-temps brilla un moment dans ses y^ux , et il tendit la main k Fasillo , qui la saisit avec une exaltation inconcevable , en s'écriant : e A U vie , à I9 mortf cpmniandant! »
Et une larme aussi obscurcit le regard de Fasillo ; car tout ce qui impressionnait l'esprit ou la figure du maudit se reflétait chez lui comme dons uo miroir.
Pourtant, quoiqu'il adoptât les idées du Gitano, ce n'était point la pâle et servilc parpdie de ce caractère saillant; mais, ce caractère résumant à ses ycu^ tous les traits qui font l'homme supérieur y il le ropiait comme une belle dme copie la vertu. S'il voulait partager ses périls , c'est qu'il était mu par unr espèce de fatalisme , persuadé qu'il vivait de sa vir et qu'il mourrait de sa mort. Enfin cet homme bizarre était pour cet enfant passionné plus que père , ami , maîtresse , c'était une croyance.
Et de fait , ce composé d'audace et de sang-froid, de cruauté et de sensibilité ; ce coup d'œil sur et perçant du profond tacticien, joint à une promptitude
iVe%éeui\aa tottjoûrt joftti/îée pâf \ë snceèt ; te lan- (fage tantôt ehar<fé de cooletirs orientales, tantM dur et abrupt ; ees vagîtes connaiMances, cei crime» que Yon c«nipr«fnd et qoe Ton excase , cel intérêt qtàl s'attache an proMïrity celte elistence flétrie sitôt, les révélations amères de cette Âme forte et <i(énérense, que le destin amène à prouver Famour filial par nn meortre, ei Famour fraternel par un meortre encore ! enfin , la vue de ce rcpronvé , grand de tant de roalbenrs , tout cela devait fasciner nne tête ardente et jeune. Aossi le Gitano exerçait sur Fasitio cciie inévitable et puissante influence qu'un homme aussi extraordinaire devait imposer k toot caractère exalté ; en un mot, Fasillo éprouvait pour lui ce sen** timeot qai commence k l'admiration et finit au dévouement héroïque.
« A boire, Fasillo, — reprit le commandant, dont le regard avait repris sa vivacité habituelle. — A boire ; car je viens de te faire une longue et cn^ nuyeuse confession, mon enfant; seulement songe à ne plus me reparler ^de tout ceci jamais , jamais. Tu sais ma vie maintenant. — Allons , k ta Juana.
— A votre Monja ! commandant.
— Je Favaîs oubliée , ainsi que mon projet d'escalade , car les murs sont élevés , Fasillo.
— Par le ciel, commandant, si les murs du couvent de Santa-Magdalena sont élevés , une flèche garnie d'un ni de soie lancée par une arbalète peut atteindre bien haut et retomber dans le jardin du cloîtrCi
— Btpuis, Fasillo?
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, — Et puiSf commandant, votre Monja, quiareru le fil de soie dont vous avez gardé un bout , vous en avertit par un léger mouvement ; aloi*s vous attachez une échelle de corde à l'exti'émité du fil qui retombe de votre côté ; la jeune fille l'attire à elle , fixe l'échelle en dedans du mur, comme vous en dehors , et, par la Vierge , vous pouvez , par une belle nuit , entrer dans le saint lieu et en sortir aussi facilement que je vide ce verre.
— Par mon kangiar, jeune homme , tu connais le fort et le faible de la redoute , et , ma foi , j*ai bien envie... «
A ce moment,' un vieux nègre à cheveux blancs, le seul de l'équipage qui ne fût pas muet , descendit rapidement, s'élança dans la chambre, et interrompit le Gitano.
CHAPITR1Î X.