LK RECIT
sabie« du dé$eH , et qu'il dere de ses rayons le harem de Uéhémet , les fortifications du vieux port ^ le palais de Pharaon et la colonne de Pompée. Alors ia brise de mer rafraîchit l'air embrasé ; les nègres ont étendu latente rayée bleu sur la teirasse, et, couché sur un moelleux coussin , on attire la vapeur du tabac levantin , qui se parfume en traversanf une eau de rose et de lilas. Et puis, une belle fille de Candie ou de ^mos s'agenouille en rougissant et vous offre un sorbet glacé dans une coupe richement ciselée. Vous faites un signe, elle approche tout pi^s, et, un bras passé autour de son beau cou , qui se penche , vous considères avec insouciance cette tête d'ange qui se dessine comme une apparition fantastique au milieu d'une fumée bleuâtre et odorante, qui, en tourbillonnant, s'élève de votre narguilek au bout d'ambre. »
Les yeux de Fasiiio brillaient certainement davantage que les facettes scintillantes des flacons de cristal. « Allons à Alexandrie, commandant! — s'(^cria-t-il en se levant à demi.
— A Alexandrie ! qu'éprouverais-tu, mon cher enfant, si l'on t'asseyait sur la flèche aiguë d'un minaret au dôme d'étain qui s'élance dans les nuages ? flèche d'ailleurs étincelanto et dorée, et qu'on te laissât dans cette gênante position jusqu'à ce que les corbeaux aient dévoré les prunelles de tes grands yeux noirs ?§
Cette proposition éteignit l'ardeur de Fasillo, qui remplit prestement son verre en souriant. « Virons donc encore de bord, commandant.
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— Ouif Fasillo , car tel est le sort qui m'attend pn Kgypte si jamais le beaupré de ma tartane se dirige vers ce sol enchanté !
— Et pourquoi, commandant?
— Oh ! parce que j*ai plongé cinq fois mon kangiar dans la gorge du bon vieil émir qui noiis accueillit ma Sed'lha et moi, et m*y ût instruire comme un rabbin.
— Dieu du ciel ! encore un meurtre ! vous, meurtrier de votre bienfaiteur !
— Il avait abusé de l'hospitalité don née pour séduire ma sœur, et il ne pouvait la prendre pour femme. Qu'aurais-tu fait à ma place, Fasillo ?v
Le jeune Espagnol cacha sa tête dans sa main, c Et votre sœur? — demanda-t-il.
— Il me restait encore une dernière preuve d'affection à lui donner, et je la lui donnai.
— Et laquelle?
— Je Tai tuée, Fasillo.
— Tuée ! votre sœur aussi ! vous fratricide ! anathèmc !
— Enfant! sais-tu, en Egypte, quel Sort attend une jeune fille de ma caste qui a succombé , quand son séducteur est marié ? le sais-tu ? On la dépouille de ses vêtements, et on la promène nue par la ville, puis on la mutile de la manière la plus horrible, on la revêt d'un sac , et on l'expose à la porte d'une mosquée , où tout homme , même un chrétien, peut la couvrir .de coups , d'injures et de boue... Qu aurais-tu donc fait de plus pour ta sœur, toi, Fasillo?
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— Ainsi, (niijoiii*s d(*s mrortrcs, loiijours! Cependant, mal<p*é moi je l'admire, — dit Kasillo anéanti.
— Buvons , enfant ! vois, la mousse argentée frissonne et pétille. Buvons , et chassons les sombres souvenirs d'autrefois. A ta maîtresse, à la Juana et à ses yeux noirs!»
Fasillo répéta presque machinalement :
' t A la Jttana et à ses yeux noirs ! — Fasillo, mais où allons-nous donc jeter Tancre?
— J*y suis , en France, commandant ; — et il montrait son verre à moitié vide. — Car, parla Juana, si les Français ressemblent à leur vin!...
— Juste, Fasillo, juste. Comme leur vin, ils éclatent, pétillent et s* évaporent.
, — r II n'y a pourtant pas là , j'espère , de minarets aux flèches aiguës sur lesquelles ont vous asseoit, de mosquées ou l'on insulte de jeunes filles, et de chrétiens qui abattent un vieillard comme un chevreuil. D'ailleurs n'y avcz-vous pas été, commandant?
— Oui, Fasillo.
— Et vous êtes resté longtemps dans ce beau pays?
— Fasillo , quand je quittai TKgypte , je vins à Cadix, du temps des Cortès ; j'offris mes services ; on ne me demanda pas si je portais la croix ou le* turban, mais on me fit manoeuvrer une bonne frégate de guerre ; et quand on vit ce que je valais, on ni«* la confia. Je fis quelques croisières heureuses , et surtout je parcourus la côte avec le plus grand
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goin. Plus tard ^ quand la Sainte-Alliance eût reconnu par oxpcHs que ton doux pays avait la fièvre jaune...
' — Par Mina! c'était bien une fièvre de liberté.
— Bien , Fasiilo, ce fut un petit accès de iibertéi coui*t et rapide , que la Sainte-piiUianca arrêta vite avec quelque peu de poudre à canon, Belle vicU^ifC ! car tes compatriotes , qui ne tirent jamaii sur un homme qui porte un crucilix , durent abaisser leurs armes devant les croix , les bannières et les moines qui précédaient Tarmée française, et s'ag^nouilLèreDt devant Tennemi comme au passage dune procession. Aussi ce fut une* victoire , une victoire d'eau bénite, FasiUo. Moi, suivant un autre système, je laissais passer les tonsures et je tirais sur les soldats. Aussi , à la paix de Cadix , je fus condamné à mort comme franc-maçon, communero, rebelle, hérc^ tique, ce qui est tout un. Je m échappai à Tarifa, où nous nous renfermâmes avec Valdès et quelques sutres hommes. On nous assiégea , et au bout de biiit jours d'une vigoureuse défense , j'eus le bonheur de tomber mourant entre les mains d'un officier français qui favorisa ma fuite, et j'arrivai A Bayonne, de là à Paris.
— A Paris, commandant, vous avez été h Paris ^
— Oui, mon enfant; et, là, vie neuve et singulière : je renoue connaissance avec un capitaine de navire que j'avais vu au Grand-Caire, au moment où il allait être décapité pour avoir levé le voile d'une des femmes d'un fellah. Je l'avais sauvé a bord de
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mon brick. Me trouvant en France , il voulut me témoigner sa reconnaissance, et me présenta chez un petit nombre d'amis comme un Égyptien proscrit par Finquisition. Alors , ce furent de si vives et de si chaudea protestations d'intérêt que j'en fus ému , Fasillo. Bientôt le cercle s'agrandit , et chacun von- Int m'entcndm raconter mon existence malheureuse. Moi, je m'y prêtai ; il est toujours àguif. de parler de ses malheurs k ceux qui vous plaignent , et il y a jusque dans l'infortune un miséruble ^mpur-propre qui vous pqpsse à dire : Voyez comme ma pUie saigne, voyez. Mais je fus cruellement puni de ceitp vanité de souffrances, car je m'aperçus un jour qu'on me faisait bien souvent répéter mes malheurs. Plps défiant , j'étudiai ces âmes généreuses , j'écoutai les réflexions que faisaient naître mes aveux. I^à, je pus apprécier l'espèce d'intérêt qu'on portait h un homme brisé par le chagrin. D'abord je fus accablé , depuis j'en ai H. Figure-toi, Fasillo, quiflenr fallait à tant prix des émotions neuves , comme iU disaient , et , ponr en trouver, je crois qu'ils anraient assisté à l'iigonie d'un mourant et analysé nn k un ses mouvements convulsifs. Or, à défaut de mon agonie, ils cxplpitèrent le l'écit de mes maux ; ils se plurent ù faire vibrer chaque corde douloureuse de mon cœuv pour voir qupl son elle rendait. Oui, quand moi, les yenx étineelants , la poitrine gonflée de sanglots, je leur disais l'agonie de ma pauvre sœur et mes horribles imprécations quand je vis qu'elle était morte, morte pour toujours ! eux disaient , en battant des
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mains : * Quelle expression! — Quel <|P8te! — Qu'il jouerait bien Otcllo ! »
Oui, quand moi je racontais mes combats pour Tindépendance de TEspagne, qui m'avait proscrit; quand, mon exaltation africaine arrivant jusqu'au délire, baletant, je m'écriais encore : Liberté! liberté! eux disaient : « C'est vraiment un bel
homme ! qu'il jouerait bien Brutus ! s
Et puis , quand ils avaient assisté à cette torture morale qu'ils m'imposaient en exaltant mes souvenirs , ils s'en allaient froidement au bal , à leurs affaires, à d'autres plaisirs ; car pour eux tout était dit : la pièce était jouée. Alors , je croyais me réveiller d'un songe , et je me trouvais seul avec noon ami le capitaine de navire , fier de moi comme d'un tigre apprivoisé que l'on montre !
— Les infâmes ! — s'écria Fasillo.
— Non , Fasillo ; ces braves gens cherchaient des distractions. Le jour est si long! et d'ailleurs de quoi me plaindrais-je ? ils ne m'ont pas sifflé; au contraire, ils m'ont applaudi. Que veux-tu? ma vie était mon rôle ; car là comme ailleurs tout est rôle , amitié , courage , vertu , gloire , dévouement.
— Oh ! commandant ! — dit Fasillo avec amertume.
— Tout , enfant, tout ! même la pitié des femmes pour le malheur. Tiens , vois-tu , Fasillo , j'aimais avec passion une f( mme belle , jeune , riche et brillante! Un soir, je m'étais glissé avant l'heure dans son boudoir, et, tapi demère une glace, j'attendais.