Comédies sociales et scènes dialoguées
On remarquera une lacune dans la suite d'esquisses dramatiques intitulées Comédies Sociales, et insérées dans ce volume.
On y trouve le Juge et le Législateur, mais on n'y trouvera pas le Prêtre, quoique cette dernière étude soit annoncée par quelques lignes servant d'introduction aux Comédies Sociales.
Ce caractère du Prêtre, complément nécessaire de l'espèce de trilogie que nous avions conçue, a pourtant été développé et terminé par nous dans une troisième comédie ; c'est cette troisième comédie que nous nous abstenons de publier.
Xous nous en abstenons , parce qu'en la relisant , nous avons réfléchi que de nos jours il y aurait peutêtre plus de lâcheté que de courage à publier cette satire. Xous allons tâcher d'expliquer pourquoi.
La politique qui se fait épée ou bouclier de tout, pour attaquer le système d'autrui ou pour défendre le sien, a sérieusement affirmé ceci , à savoir : « que le corps social suivait généralement l'impulsion
dune réaction religieuse qui de jour en jour se prononçait davantage. »
A l'appui de cette assertion , ses prôneiirs ont argué de la foule qui encomln-ait quelques églises.
Cette preuve nous a semblé peu concluante : c'est dans la diminution du chiffre des crimes et des délits que peuvent offrir les tables statistiques du ministère de la justice, qu'il faut seulement chercher les symptômes de Y amélioration religieuse, et conséqucmment morale, dont on veut gratifier la société contemporaine.
Or nous affirmons que, malgré l'encombrement quotidien de quelques églises , les bagnes et les prisons sont très au complet, et que le Parquet, cette Providence surnuméraire^ qui , selon l'usage , fait toute la besogne de la Providence en titre ^ regorge toujours d'actes d'accusation.
Nous afflrmons enfin que les gendarmes, ces remords vivants et vengeurs des crimes, ont plus que jamais à galoper aux trousses des scélérats.
A notre sens, on s'est donc mépris étrangement en confondant le mouvement matériel de la foulo avec le mouvement des esprits.
Parce que , par un caprice d'oisifs , le monde a transporté ses raouts dans quelques églises privilégiées—
Parce qu'il s'est coudoyé aux matinées aristocratiques de Saint-Thomas-d'Aquin...
Parce qu'il a été curieusement voir jouer à la chapelle à iSaint-Roch, ou à Xotre-I)amo-de-I,orpftp
(pauvre sainte qu'ils ont affublée des indignes oripeaux d'une courtisane italienne, au lieu de la vêtir de la robe austère d'une chaste fdle du ciel)...
Parce que le public s'est habitue à ne trouver guère de différence entre les loueuses de chaises et les ouvreuses de loges, entre les bedeaux et les contrôleurs de spectacles, entre les directeurs de théâtre et quelques curés de Paris qui chaque année se disputent aigrement les prédicateurs en renom pour que la saison du carême soit plus brillante dans leur église que dans celle du voisin...
Parce qu'enfin de nos jours , les Chambres représentatives et les cercles absorbant tous les hommes, beauconp de femmes , singulièrement abandonnées, ont fait des églises leurs clubs... il ne faut pas s'autoriser de cela pour croire la société profondément travaillée par le sentiraenl religieux, et surtout pour voir notre époque en progrès de sainteté et de vertu.
Au contraire, nous pensons que l'esprit égoïste, vaniteux, mercantile, vantard et charlatan qui distingue si éminemment notre temps, a dû naturellement atteindre le clergé des grandes villes , soumis, en vertu de sa condition tout humaine et de l'espèce même de quelques-unes de ses fonctions matérielles et commerciales , aux mêmes accidents moraux que le reste de la société.
Nous disons ceci sérieusement, parce que c'est notre conviction ; nous ne sommes pas poussé par une velléité de dénigrement stérile. Personne n'a
plus que nous la conscience et l'intelligence du véritable sentiment religieux, mais pur, mais imposant, mais dépouillé de toute souillure.
Si personne n'a plus que nous de respect et d'adoration pour l'idée immatérielle qui plane radieuse et divine au-dessus de nos espérances, personne aussi ne méprise plus souverainement les traditions grossières, brutales et sordides de la Sacristie, qui sont à la Religiov ce que le honteux tripotage du Valais est à la Justice.
C'est pour cela que, dans la comédie que nous nous abstenons de publier, nous nous étions véhémentement, sinon éloquemment, élevé contre le trafic exécrable qui pèse les cendres des morts, et qui vend à prix d'or des prières plus ou moins longues pour les âmes qui vont devant Dieu !
Contre le fermage impie des sacrements les plus saints !
Contre le revenu fourni par les enterrements, par les baptêmes, par les mariages, et grâce auquel le meilleur prêtre ne peut s'empêcher de mêler une pensée vénale et sacrilège à l'accomplissement religieux de son formidable sacerdoce. -
\ous avions encore flétri ce luxe de café ou d'opéra si indécemment déployé dans quelques églises; nous avions flétri la cupidité honteuse, le misérable orgueil de quelques prédicateurs en vogue qui ne rougissent pas de se laisser prùner par des annonces destinées à affriander le public et à faire surenchérir le prix de leurs sermons.
Car nous le demandons : est-ce là la lettre , estce là l'esprit souverainement grand, charitable et désintéressé du christianisme ? Qu'est-ce que ces apôtres payés à tant par heure pour faire entendre la parole de Dieu , et affichés dans les carrefours entre le Rob Laffecteur et le Théâtre du Palais- Royal? qu'est-ce que ces bedeaux transformés en huissiers à chaînes d'argent ? qu'est-ce que ces suisses déguisés en tambours-majors? qu'est-ce que cette splendeur ridicule, immorale, criminelle même, car pendant que les autels, les prêtres et les laquais de sacristie sont cousus d'or et de dentelles , il y a des paurres qui souffrent de la faim et du froid ■.'
Qu'est-ce enfin que cette rivalité haineuse , jalouse, de paroisse à paroisse, qui s'envie non pas le nombre des malheureux qu'elle nourrit , mais le luxe déplace qu'elle étale?...
Dans cette comédie nous avions donc voulu montrer le contraste affligeant qui existe de nos jours entre la sublimité de l'esprit des fonctions sacerdotales et le matérialisme grossier de quelques-uns de ceux qui les exercent.
Voilà quel était le sens moral de celte comédie ; nous ne la publions pas, nous le répétons, de crainte qu'on ne nous accuse de confondre à dessein la rp:- LHiiON" et ses acteurs.
De crainte qu'on ne prenne notre amère indiçmalion contre les hommes pour de l'impiété, impiété qui , dans nos jours de profonde indifférence religieuse, ne serait pas même audacieuse.
(i PRKI'ACE.
Or, si nous sommes des plus insouciants en matière de curés, de prédicateurs ou de bedeaux , nous avons une vénération d'autant plus grande, une sollicitude d'autant plus respectueuse pour le magnifique et sublime esprit du christianisme, que nous le voyons chaque jour cruellement méconnu , travesti par des gens qui ont la sainte mission de le continuer, de le propager et de le défendre.
Enfin, selon nous, il est assez de membres du clergé dont l'inintelligence ou les mauvaises passions portent de mortelles atteintes à la religion, pour que nous ne voulions pas risquer d'être confondu avec eux, et paraître attaquer ce qui est au coniraire l'objet de notre admiration et de notre culte.
ELGKXE SUR.
Paris, ;e l-'i nviil 18:$!».
IXTRODUCTION.
Le juge, le législateur et le prêtre, représentant la loi, la justice, la divinité, sont les agents des trois plus formidables influences sociales.
Le but de ces esquisses est de mettre simplement en opposition et relief l'idéale et souveraine poésie de ces trois imposantes missions avec les intérêts prosaïques et les pencbants inexorablement humains de leurs fonctionnaires.
L'espèce de chœur dialogué qui précède et suit chaque acte de ces comédies est destiné à montrer chacune de ces trois fonctions telle qu'elle devrait être pratiquée, selon toute la majesté de sa lettre et de son esprit... La comédie la montre telle qu'elle est exercée, selon toute la pauvreté de notre nature.
Ainsi, dans cette première partie, dont le juge est le sujet, le chœur tâche de faire comprendre tout ce qu'il y a de presque surhumain dans ce redoutable sacerdoce , et non-seulement de prouver combien
peu d'hommes vertueux , parmi les plus vertueux, sont dignes de l'exercer, mais encore par combien d'épreuves, de méditations et de sacrifices sérieux ils ont à s'épurer pour s'y préparer, et prétendre à ime autorité morale et personnelle, qui devrait seule garantir l'autorité de fait dont ils sont revêtus par la constitution de pouvoirs.
La comédie montre, au contraire, comment la cupidité, jointe à un misérable népotisme, décide absolument de la vocation d'un de ces fonctionnaires qui plus tard, dans la profession de sa charge (^quant aux vices de l'humanité), ne diffère en rien des autres hommes, dont il demeure pourtant le suprême arbitre.
Sans doute ceci est une des dernières et des plus épouvantables vulgarités sociales ; sans doute il est difficile qu'il en soit autrement ; sans doute il en a été, il en est et il en sera bien souvent ainsi , l'homme, dans quelque position éminente qu'il se trouve, subissant presque toujours l'inévitable réaction de sa condition humaine ; mais enfin on ne peut nier que bien des fois cela se passe de la sorte ; et ce contraste entre l'idéal et le positif des trois fonctions qui résument les moyens d'action de la société tout entière, ce contraste a semblé un curieux sujet d'étude à celui qui écrit ces lignes.
Quant à la pensée première de cette œuvre, elle dérive du profond mépris que l'auteur a toujours eu pour ce paradoxe, à son sens aussi puéril qu'immoral et dangereux, à savoir: qu'il est une distinction à
IMRODLCIIUX. ;.
établir entre la vie publique et la vie privée de l'homme public.
\on, il n'y a pas de vie privée pour l'homme public ; sa maison doit être de verre, et l'imposante autorité de son caractère public doit être seulement la conséquence rigoureuse et absolue de l'autorité morale de son caractère privé : sans cela, on se soumet indifféremment à la justice qu'il rend, à la loi qu il fait, à la divinité qu'il proclame; on la subit, n.ais on n'y croit pas. En un mot, si ceux qui représentent cette loi , cette justice, cette divinité, n'inspirent pas par une vie exceptionnelle, comme l'éminent sacerdoce dont ils sont revêtus , une sorte de respect religieux et sacré , ce sera un métier ; on n'aura en eux ni foi ni créance. Or, du manque de foi au mépris, il n'y a qu'un pas ; du mépris à la négation d'autorité , un autre pas. La conclusion de ceci va de soimême.