ACTE PREAIIER
liE CnOËUR.
LE CHOEUR. — 0 justice ! ô justice sainte et sacrée! magnifique reflet de la divinité! quel est celui qui ne tremblera pas d'effroi en abordant ton sanctuaire ? quel est celui qui comprendra dans toute son immensité la redoutable mission qu'il accepte en osant t'interpréter? quel est celui qui, sans terreur, viendra
dire aux hommes assemblés: u Écoutez moi!
ceci est la vérité ! -n
Et pourtant, ô justice sainte et sacrée! les hommes austères , majestueusement assis à ton suprême et terrible tribunal, doivent être sages... parmi les plus sages, éclairés parmi les plus éclairés ! ils doivent imprimer à leur vie privée le caractère religieux et pur de leur mission solennelle; et, de même que leur imposant costume ne ressemble en rien à celui des autres hommes , de même aussi leur existence solitaire et recueillie ne doit ressembler en rien à l'existence frivole et joyeuse des autres hommes !
u\E VOIX. — !Mon père, je sens dans mon âme une incurable tristesse ! les plaisirs de mon âge me sont
LE JUGE. Il
indifférents. Souvent le soir, o mon père ! dans notre solitude, je vous ai vu pensif, le front chargé de soucis, méditer et méditer encore sur de longues, pages ; et vous disiez, en levant les yeux au ciel avec une douloureuse angoisse : — Homme ! je dois juger les autres hommes! Mou Dieu, éclaire-moi d'un de tes divins rayons !
UNE AUTRE VOIX. — AIou fils. . . mou devoir est si formidable que mon àme est toujours inquiète, mon sommeil toujours agité. Eu vain ma vie est pure et sainte ; en vain je me recueille dans l'isolement ; en vain je fuis les vaines joies du monde. . . ces mots : — Homme, tu dois juger les autres hommes — m'épouvantent chaque jour; car c'est là une bien effrayante mission, ô mon fils I
— Et pourtant, malgré l'amertume où je vousv^ois, ô mon père ! malgré vos longues nuits passées en réflexions dévorantes, malgré la mélancolique retraite où vous vivez loin de tout, je me croirais béni de Dieu, ô mon père ! si un jour je vous semblais digne de juger aussi les hommes !
— Pauvre et ambitieux enfant ! sais-tu ce que tu demandes? Sais-tu les continuelles épreuves que tu devras subir, les privations que tu devras supporter? Sais-tu qu'il te faudra renoncer à tous les plaisirs du monde? Sais-tu que l'homme placé si haut parrîii ses semblables , ses semblables qu'il doit rencontrer au jour du malheur devant son tribunal redouté ; sais-tu que celui-là ne doit jamais être vu parmi leurs enivrements? Car, si l'accusé que demain je dois con-
(JOMEIJIES SUlilALKS.
damner ou absoudre allait reconnaître sous la toge magistrale celui qu'il coudoyait hier dans le tumulte d'une fête , que penserait-il en me voyant si grave sur mon siège, alors qu'il m'a vu si emporté, si frivole dans un joyeux tourbillon? il penserait qu'à l'heure dite je revêts avec ma toge un caractère faux et factice.
— Gomme vous, ô mon père ! je m'abstiendrai de ces joies bruyantes. Je vous le dis, les paisibles jeux démon âge m'attristent ; je préfère songer en silence, à l'ombre de nos grands arbres, à tout ce qu'il y a de grand et de saint dans la mission que vous remplissez si vertueusement.
— Sais-tu encore, ô mon fils! qu'il te faudra peutêtre redouter ou fuir jusqu'aux tendres épanchenients de l'amitié , de peur que cette douce influence n'amollisse la froide et inexorable impartialité de ton jugement? Hélas! ne me vois-tu pas pour cela presque solitaire?
— Je vous le dis, ô mon père ! l'isolement plaît à mon âme ; qu'ai-je besoin d'autre ami que vous, ô mon père !
— Sais-tu encore, mon fils, qu'il te faudra vivre de notre modeste patrimoine ; car notre sacerdoce est de ceux qui ne doivent pas être rémunérés ici-bas?
— Comme vous, ô mon père ! je vivrai content du peu que nous avons.
— Sais-tu, mon fils, qu'il te faudra de nouveau pâlir sur de tristes et bien arides enseignements.
et consumer ainsi dans de laborieuses veilles les fraîches et florissantes années de ta jeunesse?
— Ce nouvel avenir de travail me plaît et m'intéresse, car il peut me mener, si vous m'en trouvez digne, au terme que je souhaite si ardemment, o mon père !
— Il est vrai, mon fils, que tu es laborieux, grave et pensif; il est vrai que le germe des plus sévères et des plus rares vertus est en toi. Je sais que les nobles aspirations de ta jeune ùme, si pure et si radieuse, t'emportent vers cette souveraine mission ! ilais , hélas! mon enfant, songe bien que celui qui doit juger ses semblables n'aura jamais la satisfaction sereine et consolante de savoir qu'il a justement jugé ! Toujours un doute effrayant , ù mon fils ! Toujours craindre que notre raison , oliscurcic par une influence humaine, n'ait peut-être pas su discerner le juste de l'injuste ! ait confondu le coupable et l'innocent! 0 mon enfant ! mon enfant! cela n'est-il pas bien affreux de penser enfin qu'au jour de l'éternilé seulement. . . la voix de Dieu nous dira si le jugement que nous avons porté est selon la vérité.
— 0 mon père ! vous m'épouvantez ; je le sens aux craintes qui m'agitent ; je ne suis pas encore ù la hauteur de cette vocation sainte et solennelle ! Je vais m'épurer davantage, me recueillir davantage, et un jour peut-être, un jour, me trouverez-vous digne d'aspirer humblement à ce divin sacerdoce.
LK CHOKi R. — 0 justice ! ô justice sainte et sacrée, magnifique reflet de la divinité ! quel est celui qui
ne tremble pas d'effroi en abordant ton sanctuaire? Quel est celui qui comprendra dans toute son immensité la terrible mission qu'il accepte en osant l'interpréter? Quel est celui qui, sans terreur, viendra dire aux bommes assembles : « Kcoutez-moi, ceci est la vérité !!! »
E.A CO.UEUia^.
M. DE CLERVILLE, conseillt-r d'une conr royale.
Madame DE CLERVILLE, sa femme.
ÉPAMIXONDAS DE CLERVILLE, leur (ils, d'aboid éludiant en
droit , puis juge , pois conseiller.
MARCELLINE , femme de charge.
La scène se passe à Paris.