SCÈNE IX
I.'aadieiiCP. — Los juges. — Épamiiiondas remplit les foiirtions du ministère pnhlic. — M. de Saiut-Pierre est au banc des accusés. — Épamiuondas lit un long réquisitoire contre M. de Saint- Pierre , et termine en demandant vengeance contre riioniicido , au nom de la morale et de la société outragées, etc., etc., etc. Après lui, on entend l'avocat de la fille Julie Mangeux, partie civile. L'avocat réclame 200,000 francs de dommages-intérêts pour sa cliente, qui soutenait, dit-il, seule, sa pauvre famille par sou travail, etc., etc. Violente sortie dudit avocat contre les nobles de l'ancien régime cl contre les riches, qui, méconnaissant les progrès du siècle, sont assez scélérats, assez stupides pour songer à molester de malheureuses jeunes filles parce qu'elles sont pauvres et du peuple. Puis, passant du plaisant au sévère , après avoir ironiquement rappelé le droit du seigneur, et fait une terrible allusion aux férocités de Tibère à Caprée , l'avocat jette un cri de douleur déchirant aa nom de la mère de Julie Mangenx ; il appelle cette mère inconsolable ; elle vient , elle paraît ; mais comme elle se montre an pea ivre et qa'elle balbutie sa déposition , l'avocat s'écrie aussitôt que la malheureuse mère a la tête bouleversée par le triste sort de sa fille chérie , la fait rasseoir, demande 100,000 francs de dommages et intérêts de plus, eu égard an dérangement des facultés mentales de la femme ^langeyx , et conclut à 200,000 francs pour la fille. — Réplique de l'avocat de M. de Saint- Pierre , qui evpose clairement les faits. — Le président demande à M. de Saint-Pierre s'il a quelque chose à dire pour sa défense. .A ce moment ^L de lUenac se lève malgré les recommandations de l'avocat do M. de Saint-Pierre.
M. DE lîLE.VAC. — Moi , monsieur, j'ai à dire quelque chose.
i,K pRKSiiiEVT. — Qui êtes-vous, monsieur?
M. DR BLEVAC. — George , comte de Blenac , colonel en retraite, tuteur de ^I. de Saint-Pierre.
LE PRÉSIDENT. — Que voulez-vous, monsieur?
M. DE BLEXAC. — D'abord je veux prévenir le polisson... (il montre d'un doigt menaçant l'avocat de la fille Mangeux), qui a osé parler de mon pupille comme il en a parlé, qu'il aura rudement affaire à moi en sortant d'ici
A ces mots, l'avocat dé la fille Mangeai prend précipitamment des notes sur son bonnet carré.
LE PRÉsiDEXT. — Monsieur, vous oubliez le respect que vous devez à la cour et à la défense ; songez-y, ou sans cela je vous ôterai la parole.
M. DE BLEXAC. — Soit. . . (se toumant cei's l'avocaf) mais je te retrouverai , impudent bavard î et morbleu 1 tu ne perdras rien pour attendre. {L'avocat l^rend de nouvelles notes.) D'abord, messieurs, je vous déclare que monsieur [il montre Kpaminondas) ^ qui accuse les autres, fait encore pis , lui !
LE PRÉSIDEXT, sévèrement. — Monsieur, taisezvous... Allez vous asseoir.
M. DE BLEXAC. — Gomment, morbleu ! que j'aille m' asseoir !
LE PRÉSIDEXT. — Oui , monsieur, asseyez-vous ; la cour veut bien , à cause de l'intérêt que vous portez au prévenu , à cause de votre âge et des services que vous avez sans doute rendus au pays, user d'indulgence envers vous. Encore une fois , allez vous asseoir.
AI. PK BLEXAC. — Ail çà ! est-cc que je radote ? Mille diables ! je ne veux pas m'asseoir, moi ; je lous dis que 1\I. de Clenille, qui accuse les autres, a commis la même faute, et si vous condamnez mou pupille, vous devez le condamner aussi — si vous le laissez siéger près de vous, alors acquittez Kdouard de Saint-Pierre : j'espère que c'est clair... c'est tout ce (jue je demande...
KiMMiNONDAS, se levatit arer dif/nitr. — Je demande acte à la cour de cette diffamation.
\.v pri'sideiil fait un signe de ti-le affirmatif.
M. i)K lU.KVu:. — Ah corbleu — !
i,K iMiKSiitKVT. — Taisez-vous, monsieur, vous ne savez pas à quoi vous vous exposez. J'engage l'avocat du prévenu Saint-Pierre , dans l'intérêt de son client, à vous en avertir encore une fois. La cour use d'une indulgence extrême en ne vous faisant pas immédiatement arrêter, pour vous punir de l'outrage que vous osez faire au ministère public !
M. i)K in,K\u:. — II ne s'agit pas de tout ça ; il y a une justice ou il n'y en a pas ; s'il y en a une, pour- (juoi ceux qui la rendent...
i.K i-RKSii>F,M. — Huissiers... gendarmes... faites sortir le prévenu.
M. i>K HLEXAC. — Ali ! mille carabines nous
allons voir ça !
i\ hri(;ai)IKK I)K (;km»aumk»ik. — Mon colonel, fdez doux... liiez doux... allez, c'est le plus sur.
M. i)K Bi.KX AC. — C'est une infamie ! j'ai vu iitie fille chez ce drùlc-Ià, et...
LE PRKSiDKVT se 1ère et se courre. — II est impossible à la cour de supporter un pareil scandale , l'audience est levée.
Ou emmène M. de lilenac malgré sa résistance. Pendant ce temps, la cour, délibérant sur l'incident , condamne immc-diateuient le sieur de Blenac à trois mois de prison , comme s'étant rendu coupable d'injures, etc., etc. Puis, Ja question de savoir si les. coups portés à la plaignante Julie Mangeui ont occasionné une incapacité de travail de plus de vingt jours , étant soumise au jury et résolue affirmativement . avec circonstances atténuantes , M. de Saint-Pierre est seulement condamna à uu au de réclusion et à 2-"»,000 francs de dommages-intérêts.
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