G6 COMÉDIES SOCIALES
siMO-WEAU. — Ahçà! et tu as écrit à madame Grasset de la bonne encre, j'espère ?
KP.AMINOXDAS. — Oui, trc's-brutalcment et sans explication, je lui ai dit que j'avais des raisons pour rompre, et que je rompais.
siMowE Al'. — Rien de plus clair ; elle ne sait rien du mariage projeté?
KPAMixONnAS. — Pas un mot; le ministre m'a dit que, pour pouvoir me porter sur le travail d'avancement, il ne lallait pas (ju'on se doutât de mon mariage avec sa pupille, parce qu'alors les journaux se mettraient ù crier comme des aigles contre le népotisme, les passe-droits, etc., et autres balivernes; tandis qu'une fois nommé, le mariage se fera, et après on criera si on veut.
sniowKXL. — Oh! c'est un malin, un finaud que ton ministre; il a fait de fameux tours dans sa petite ville, quand il était petit avocat, et il y a l'histoire de la femme d'un serrurier chez laquelle il s'était mis en pension, qui est à crever de rire; mais tu me diras qu'après tout, dans ce temps-là, ce pauvre cher jiomme ni personne ne pouvait guère se douter (|u'il serait jamais ministre; malgré ça, ça fait tout de même un drôle de suprême représentant de la justice en France !
Ki'XMivnxn^s. — Ou'est-ce qu'il y a d'extraordinaire lii-dcdans? Chacun fait d'abord son affaire. Parce qu'il est ministre de la justice, faut-il qu'il néjdige pour cela ses intérêts et ceux de sa famille? Après tout, on ne vous laisse déjà pas si longtemps
dans ce poste pour ne pas se dépêcher de caser les siens! sur cent personnes, il y en a quatre-vingts, bien sûr, qui agiraient comme il agit, et comme j'agis moi-même.
sniovxEAi. — Ah cà ! est-ce que tu me prends pour un petit journal pour croire que je pense le contraire? Quatre-vingts personnes! Dis donc qu'il y a quatre-vingt-dix-neuf sur cent qui agiraient comme tu agis; car, après tout, qu'est-ce qne tu as fait? \'oyons : on a su que tu avais eu une fdle pour maîtresse ; eh bien! beaucoup de tes confrères en ont été, en sont ou en seront là. Après ça , quand tu as été juge, rompant d'indignes liens, tu as eu une femme mariée pour maîtresse, beaucoup en sont là. Maintenant que tu montes encore en grade , tu te ranges tout à fait, et tu épouses une jeune orpheline , pupille d'un ministre , qu'est-ce qu'il y a làdedans qui puisse choquer? Qui a le droit de dire quelque chose sur ta vie privée? Tu te liens bien dans le monde ; tu ne joues pas tros gros jeu à la bouillotte ; tu te bornes à la valse et à la contredanse, sans te livrer aux danses de caractère. Si tu vas chez ^ïusard, c'est en bourgeois. Tous les jours, depuis midi jusqu'à quatre heures, tu deviens l'organe de la morale publique, et tu cries comme un sourd après toutes sortes de vices et de scélératesses. Que diable peut-on vouloir de plus? Mais c'est-à-dire, mon cher, que tu es au contraire l'exemple des représentants de Thémis.
KrAAiivoNDAS , se rengorgeant avec une orgueil-
68 COMKDIES SOCIALES.
Ituse modestie. — Allons, allons, l'exemplp... non... c'est trop fort, mais je suis tout bonnement comme le commun des martyrs , et je n'ai rien k me reprocher— aussi me trouverais-je parfaitement heureux sans la peur que j'ai de cette satanée Kulalie...
siMow'KAi. — C'est un mauvais moment à passer, voilà tout.
KPAMiNOXDAS. — C'cst vfai , mals je vais toujours donner des ordres. (If sonne, entre un (Innn-stiffiie.) Pierre, je n'y suis absolument pour personne, vous entende/, absolument pour personne , excepté pour une dame àj^ée qui doit venir à midi. ( l.e donns^ tifpie sort. )
siMON.NKAi . — Qu'est-ce que c'est que cette danie àjjée ?
Kr\Mi\n\i)\s. — .'\h ! un ennui assommant! une affaire d'adultère ; c'est la mère de l'accusj'e, le ministre me l'a recommandée, pour la forme seulement , me disant qu'il n'y tenait pas le moins du monde ; et comme je préside le tribunal où cela sera juj7é , la rjière vient sans doute p(»ur ni'intéresser à sa fdle.
siMdWKAi . — Kt la fdle jolie... lieim ?
KPAMi\<»\DA.s. — On la dit charmante.
sniowKAi. — .-\li ! scélérat ! scelératissime !
Kr iMivovDAS. — \on... non... parole d honneur, je ne l'ai jamais \ue; j'ai bien d'autres choses en lète, ma foi.
siMi»\\K\t . — .•\h çà ! voyons, entre nous, ça doit pnuilant toujours te faire un sinfjnlier effet de juj^er
de ces choses-là. . . une cause d'adultère, par exemple.
p:p.ami.\o\d.as. — Pourquoi ?
sniowEAL . — Pourquoi ?
ÉPAMi.voxDAS. — Oui , pourquoi ça doit-il me faire de l'effet ?
si.AiowEAL. — \'a demander cela à ce pauvre , à cet infortuné Grasset... Il te le dira peut-être.
KP.^jiixoxDAS. — Allons , bon ! te voilà comme ce vieux fou de \l. de Blenac ! Que diable veux-tu que ra me fasse ? est-ce que je suis juge dans la vie privée? est-ce que je suis homme du monde, quand je suis juge? Tu ne veux pas comprendre qu'il y a deux hommes en moi , comme dans tous les fonctionnaires , mon cher : lun commence à quatre heures du soir jusqu'à dix heures du matin, et l'autre depuis dix heures du matin jusqu'à quatre heures du soir : la conduite de l'un n'a aucun rapport avec la conduite de l'autre.
snioNNEAi. — Je sais cela de reste... mais, franchement, ça ne te fait rien de juger certaines causes?
KPA-Mi.voNDAS. — Rien.
siMONXEAU. — C'est drôle.
KFAArixoxDAS. — Allons ! ! c'est drôle! voilà maintenant que tu dis comme disait cette bête de Fanny.
snioxxEAL. — Merci... ça n'empêche pas que, malgré tout, en y réfléchissant bien, ça me semble toujours très-bouffon ;... mais tu m'as dit que tu avais à travailler, je te laisse.
ÉPAiiixoxDAS. — C'est vrai , je lambme , et j'ai énormément à faire : j'ai à relire le dossier de cette
cause d'adultère , je n'ai pas eu le temps d'y mettre seulement le nez tant mon mariage et madame (irasset m'ont continuellement occupé Balli ! après
tout, comme tu dis, je n'ai rien à craindre d'Eulalie.
si.MOWKAi . — Encore une fois , il n'y a pas la plus petite crainte à avoir ; au plus des criailleries, et voilà tout. Allons, à tantôt, après ton audience, magistrat!
KTAMiNONDAs. — \'y mauquc pas, je veux te tenir au courant de tout.
si\io.\.\K.\L. — Allons, courage! (Il sort.)
ce^