SCÈNE III
LK MARoLisDE BEAIMÉML, M. DLBREIIL.
LE MARQUIS. — Gommeut , dans cette furie générale... personne n'est excepté, pas même notre chambre ?
M. niHKKiiL. — Ah bien! c'est ça qui serait du joli ! pas du tout... puisque vous êtes les pairs aux autres... (Ih!... les pairs rni.r (ni/rcs .' Mais c'est qu'il y est, le coquin de calembour I il y est... Comprenez-vous..., hein! fameux celui-là : les pairs de de France et lespércs ; j), a, i, r, s^ pairs de France, tandis que pères , comme qui dirait père de famille, Père éternel , j), v, r, r, c, deux r avec un c.
LK .\i\ftyiis. — C'est charmant ; M. de Bièvre vous eût envié celui-là. ilais la cause de cette fureur ?
M. Di itRKrii.. — Qui ça, M. de Bièvre?... est-ce que je le connais ? est-il aussi fort qu'Odry pour les calembours ?
LKAUKQii.s. — AI. de Bièvre, (ils de Maréchal, chirurgien de Louis XtV... était fort renommé pour ses jeux d'esprit. Mais la cause de votre colère?
AI. nrimKiii,, l'interrompant. — Du I^ouis XIV de la place des \ictoires?
LE MARQLis. — De lui-même... .Mais cette colère ?
M. DiBREi'iL. — Tous voycz qu'on est un peu ferré sur son histoire de France ! hein? Mais, puisque vous voulez savoir pourquoi je suis en colère, c'est tout hètement à cause de six chevaux de ferme que je viens encore d'avoir estropiés dans un maudit chemin, à ce que m'écrit mon régisseur... un chemin vicinal qui conduit de la grande route à mon château de la Morlière , dans le département du \ord ; neuf lieues de traverse épouvantables , des fondrières affreuses qui gênent horriblement l'exploitation de mes bois, qui, sans cela, me rapporteraient prodigieusement ; mais il n'y a pas de débouchés ; il faut que je fasse mettre jusqu'à dix chevaux sur une voiture pour l'arracher des ornières : au^si il n'y a pas d'année que je n'aie quelques chevaux sur paille... Je vous demande un peu à quoi servent les chambres, le gouvernement, si on laisse les chemins vicinaux dans cet état-là. . . Que diable... moi, je paye assez d'impôts au gouvernement pour qu'il entretienne les routes, c'est son métier... qu'il le fasse... Je ne me gêne pas pour le dire... je n'ai besoin de personne, et par conséquent je ne crains personne, moi !
LE MARQUIS. — Prenez garde!... Tous l'tes d'une hardiesse, d'une indépendance si téméraii-e ! !
M. DUBRKLii-. — Je m'en moque pas mal, je paye assez d'impôts pour pouvoir parler... Parbleu , si je voulais, je serais quitte de ce chemin pour une centaine de mille francs, et j'ai assez de fortune pour me moquer de cent mille francs ; mais je ne veu v
pas... je veux me plaindre... et dire son fait au gouvernement.
i,R MARQUIS. — Le malheur est que le gouvernement ne vous entende pas.
M. DUBRELiL. — Ça, c'est vrai... mais c'est égal, je crie comme un sourd , je le dis à tout le monde : et il faudra bien, à la fin, que ça amve à ses oreilles.
LE :\iARQLis. — ^lais pourquoi n'avez-vous pas vu le ministre de l'intérieur ? Pourquoi quelques députés de votre département n'appuient-ils pas votre demande, qui, après lout, intéresse autant les habitants que vous-même ?
M. nniKErii.. — Je me moque pas mal des ministres et du monde, moi ; je ne fais de visite à personne \^ n'ai besoin de personne. Quant à notre député , comme il a une dent contre moi , il a tout fait au contraire pour nuire i ma demande ; et puis, comme il n'y a que moi do grand propriétaire à la Morlière , vu que je possède tout le territoire de ma commune à peu de chose près , ça est bien égal aux paysans que les chemins soient affreux, ils n'ont ni bois ni terre à exploiter; et, comme je fais valoir moi-même, tout me retombe sur le dos, et c'est ça qui me paraît surtout une infamie : aussi je le dis tout haut.
i.K MARQris. — Mais j'y pense... vous voulez dire son fait au gouvernement, n'est-ce pas?
M. DLBREi II.. — Certes , et je n'irai pas prendre des mitaines pour cria, je vous en réponds.
i.K MARQi is. — Kh bien! si vous le voulez, vous
pouvez d'abord dire son fait au gouvernement, d'une manière retentissante , foudroyante , et mieux qu'^ cela, doubler une partie de votre fortune.
M. DUBREiiL. — Eh ! comment diable cela.
i-E MARQUIS. — En devenant député.
M. DUBREUIL. Moi, député!
LE MARQUIS. Oui.
M. DUBREUIL. — Député... moi!
LE MARQUIS. — Sans doute.
M. DUBREUIL. — Député ! et pourquoi diable voulez-vous que je sois député ?
LE MARQUIS. — Je VOUS le répète , pour adresser au gouvernement les reproches que vous avez à lui faire et obtenir peut-être des avantages qui doubleront votre fortune. Voilà deux raisons assez majeures, ce me semble ?
M. DUBREUIL. — Député! moi député!... Ah! ça, vous êtes fou, Beauménil !
LE MARQUIS. — Pas du tout ; vous avez d'immenses propriétés , votre fortune vous donne une trèsgrande clientèle... la chambre est dissoute... vous avez au contraire une très-belle chance.
M. DUBREUIL, ré/Iéc/iissatit. — Député!... député!... mais c'est qu'en vérité je n'avais jamais songé à cela... Député... ma parole d'honneur la plus sacrée, quand ce ne serait que par curiosité, si je n'aurais pas envie d'essayer. Mais c'est que c'est très-drôle, il n'y a que ce diable de Beauménil pour avoir des idées pareilles... Moi, député, ah! mo Dieu, mon Dieu, moi, député! quelle farce! (D'itn
(lir très-scrieux. ) Dites donc , Beauménil , quelle drôle de chose que notre existence!... ce que c'est que de nous, pourtant? Je vous demande un peu qui est-ce qui aurait dit, il y a un quart d'heure, que j'aurais jamais pensé à être député? [Avec un accent philosophique.) Ah! on a bien raison de dire : la fie est un voyage !
h¥. MARQUIS. — Votre réflexion est très-juste et ne manque pas de profondeur. Ainsi , vous adoptez cette idée?
M. I5RKL IL. — ]\Iais , d'abord , comment cela se fait-il?
LE M.AKQLis. — Comment?
M. DiHREiiL. — Oui, enfin... par quels moyens est-on député? Comment ça peut-il s'arranger?
i,E MARQUIS. — Mais c'est fort simple : la (]hambre des députés étant dissoute , les collèges électoraux assemblés , vous vous présentez comme candidat représentant telle ou telle opinion.
M. DUUREUiL. — Ah bien ! en voilà une bonne!... est-ce que j'ai des opinions politiques, moi? mais j'ai toujours eu horreur des opinions politiques! Ala politique, c'est de garder ma fortune et de la régir; (le mener bonne vie et de me moquer du reste ; voilà ma politique, à moi {ctvec un fredonnement) , Ion, la, la, la, voilà ma politique!
LE MARQUIS. — Eh bicu ! nous sommes très-près de nous entendre. Votre politique est de garder votre fortune , n'est-ce pas , et de l'augmenter même si vous le pouvez ?
AL DiBREiiL. — \'ous me clevinez;... voilà ma politique !
LE MARQUIS. — V'ous avez déjà vu les tentatives du parti républicain ; eh bien , s'il avait le dessus, vous auriez évidemment tout à craindre... de la loi agraire, par exemple.
M. DIBRELIL. VoUS ditCS?...
LE MARQUIS. — Du partage des propriétés, si vous le préférez.
M. DUBREUiL. — Mais je ne le préfère pas du tout... Ces enragés-là!... ce serait une horreur!... le partage des propriétés!... ah, bien oui !...
i,E >i.ARQUis. — Je conçois que rien n'est plus terrible ; aussi en devenant député , vous pouvez nonseulement vous opposer à ce partage , mais peutêtre même augmenter de beaucoup votre fortune, au lieu de craindre de la voir attaquée.
AI. DUBREUIL. — Et comment cela ?
LE AiARQUis. — Je VOUS le répète , en devenant député.
AI. DUBREUIL. — \'oilà qui va de plus fort en plus fort, c'est comme chez Xicolet, dit le proverbe... Expliquez-moi donc cela...
LE AIARQUIS. — Le parti républicain menaçant les propriétaires, le gouvernement, défenseur naturel de l'ordre matériel établi, peut seul s'opposer à ses envahissements ; or, pour que le gouvernement soit fort, il lui faut l'appui des grands propiétaires. Ici comme dans vos terres , vous disposez d'une immense clientèle , eh bien ! assurez-vous les voix de
celte clientèle , empêchez-la de nommer ainsi un membre de l'extrême gauche , et vous rendrez déjà un très-grand service au gouvernement et à vousmême, en ruinant d'ailleurs une candidature qui aurait pu être hostile à vos intérêts et à ceux du pays. Comprenez-vous ?
M. DiBRELFi,. — Xon , mais c'est égal... Maintenant parlez-moi un peu du moyen d'augmenter ma fortune , c'est surtout ça qui me paraît louche.
i,K MARQiis. — Kcoutcz-moi. Il est question d'un chemin de fer qui doit traverser le département du \ord , n'est-ce pas ? Il y a deux plans pour ce chemin : un des tracés passerait par les plateaux, l'autre par les vallées , et vos propriétés avoisinent , je crois , les vallées.
M. DiBREi IL. — Parbleu ! elles sont en pleines vallées... absolument en pleines vallées.
LE MARQMS. — Eh bien!... une fois député, vous acquerrez de l'influence, vous pourrez faire donner la préférence au tracé des vallées, et par ce moyen vos propriétés doubleront, tripleront ainsi de valeur. Mst-ce clair?
M. DiRREi II,. — Comme vous y allez... un chemin de fer? Peste! je crois bien, un chemin de fer. \ ous n'y allez pas par quatre chemins, vous. Oh!!... pas /)nr quatre rlieminx à propos des chemins de fer! je ne l'ai pas cherché celui-là; et de deux avec : les ■jjères aux autres... Ah çà, qu'est-ce que j'ai donc aujourd'hui?
i.K MARQi is. — Il y a des jours comme cela.
M. DiBRELiL. — X'cst-ce pas ? Mais assez d'esprit pour le quart d'heure. Ah çà ! pour en revenir à nos moutons , savez-vous qu'avec un chemin de fer qui les traverserait, mes revenus de la Morlière seraient plus que doublés ; car ce qui manque à cette terre , qui me rapporte pourtant 80,000 francs de rente en sacs , ce sont les débouchés , les communications ; puisque, comme je vous le disais , il n'y a pas d'année que je n'aie huit ou dix chevaux sur la paille à cause des chemins de traverse.
LE MARQUIS. — Vous le voycz maintenant , ces avantages ne valent-ils pas la peine de vous laisser élire?
M. DiBREiiL. — Mais c'est que plus j'y sonc^e, plus ça me frappe, ça m'étourdit; je crois rêver. Mais cette influence, comment l'aurai-je ? Fit d'abord pom* cette élection, comment ferai-je?
LE MARQUIS. — L'important est que vous vous décidiez à vous proposer comme candidat ; alors je vous enverrai un certain M. Friquet, très-dégourdi, très-alerte, très-adroit, fort lancé dans le journalisme, et qui, pour conduire à bien une élection ministérielle, n'a pas son pareil ; confiez-vous à lui les yeux fermés ; maintenant voyez , décidez-vous ; un mot de votre part, et ^I. Friquet deviendra votre àme damnée , et je vous réponds du succès.
M. DUBREUiL. — Mais cette influence pour arriver au chemin de fer?
LE MARQUIS. — l uc fois député, vous verrez vos confrères, vous irez aux réunions où ils se trouvent.
aux ministères , au château , dans le monde enfin ; peu à peu vous vous ferez connaître , vos relations s'étendront. Votre nouvelle position vous met au niveau de tout et de tous , vous avez une très-belle fortune, eh bien ! vous ouvrez votre salon aux réunions politiques , ces réunions prennent nécessairement votre nom ; dès lors votre influence et celle de vos amis devenant considérables , x^ous n'avez plus qu'à demander pour obtenir.
M. Di BREUiL. — Tenez... entre nous, mon cher ami , mon bon ami , je suis comme un homme à qui une tuile énorme vient de tomber sur la tête ; je n'oublierai jamais que c'est à vous que je dois cela. .. .levais réfléchir.
i.K AiAROi is. — Adieu; écrivez-moi aussitôt que vous serez décidé. (// sort.)