SCENE PREMIERE
FRÉDÉRIC. — Plus le jour des élections approche... plus je tremble... Ma conscience pourtant me rassure ; depuis quinze ans, je n'ai qu'un but : la noble ambition d'être librement choisi par mes concitoyens pour représenter mon pays et concourir à lui donner des lois. Xoble tâche, aussi grande qu'elle peut être féconde... De bonne heure j'ai compris toute l'importance, toute l'autorité de ce sacerdoce... pensant
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que je pourrais être appelé un jour à l'exercer; et pourtant c'est avec effroi, c'est avec une insurmontable défiance, que je pense à me proposer aux élections. ]\Ie proposer! m'offrir! mendier des suffrages, aller quêter des voix! le pourrai-je jamais? et pourtant, il le faut, il le faut. (Sileiire. ) Kt je pensais cependant (|ue ces ouvrages dans lesquels j'avais si mûrement développé mes théories et mes principes, . . (jue ces travaux, fruits des veilles de ma jeunesse, me recommanderaient suffisamment d'eux-mêmes, et m'éviteraient cette démarche, à la fois si orgueilleuse et si humble : aller dire aux hommes assemblés : — y\o\ seul je suis digne de votre choix... — et pourtant j'avais réié cela, je m'étais dit : Grâce à ces (cuvres qui prouvent sinon du génie , du moins (le la bonne foi et des sentiments généreux , grâce à ces éludes profondes qui montrent que je ne suis étranger à aucune des sciences et des vues du publiciste, à aucune connaissance humaine; grâce enlin à ma vie simple , honorable et ouverte à tous, peut-être mes concitoyens diront-ils d'eux-mêmes : Choi.sisson.s-le... Mais non, c'est un rêve, un rêve... et pourtant quelle belle couronne (|ue celle qu'on viendrait ainsi vous offrir! quel dévouement sans bornes une telle marque de confiance n imposeraitelle pas! tandis qu'il faut mendier, ruser, feindre, pour s'arracher les électeurs. Aussi n'a-t-on pas (luelquefois le droit de se croire quitte envers eux lorsqu'on a si péniblement, quelquefois si bassement acheté leur vote? Est-ce plutôt comme représentant
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(1 1111 parti que vous êtes choisi ? Mais vous ne
vous appartenez plus. . . vous êtes inféodé à ce parti. . . hou ou mauvais , il vous faut défendre ses principes, adopter ses erreurs. Est-ce comme candidat du pouvoir? Mais cet appui, lors même que l'esprit et la direction de ce pouvoir seraient selon vos convictions , cet appui ne semble-t-il pas vous flétrir d'avance? ne fait-il pas supposer que votre adhésion à ses principes, au lieu d'être consciencieuse, n'est que l'expression de votre gratitude , de votre vénalité peut-être? Pourtant il faut opter, dit-on : représenter le gouvernement ou exclusivement uti parti, c'est-à-dire toujours une opinion nécessairement plus ou moins fausse ou dangereuse, parce que toute conviction , quelque noble et généreuse qu'elle soit d'abord, dès qu'elle arrive à l'état de parti , se dénature et devient une exagération funeste. Et pourtant il faut choisir ou renoncer à l'espoir de toute ma vie , ou accomplir la dernière volonté de mon père , qui , fidèle jusqu'à l'échafaud à la plus haute indépendance... m'a légué son exemple. (Il de incure arrablc dans ses réflexions.)