SCÈNE II
Eugt'iiie Mclval , femme de Frédéric ; liyuio gracieuse et nuive ; vètiii' avec aiie élégante simplicité. — Elle entre doucement, et, s'approchant de son mari sans être entendue, elle arrive derrière son faiileiiil et lui met les deux mains sur les yeux. Frédéric tressaille, se relourne, prend les mains d'Eugénie et les baise avec tendresse.
l'KÉDÉRic. — Bonjour, Eugénie... Quelle douce surprise !
EUGKMK. — Et à quoi pensiez-vous ainsi, monsieur... si absorbé que vous ne m'avez pas seulement entendue?
FRÉDÉRIC. — A cette élection... toujours... Hlais au moins me pardonnes-tu cette fâcheuse et maussade rivale?
EU(iK\'iR. — Xon ; car elle ne vous rend pas heureux.
FRÉDÉRIC. — C'est vrai mais que faire, Eugénie ?. . . ne pas accomplir le dernier vœu de mon père ! Renoncer peut-être au prix de tant de travaux qui m'ont, hélas ! ravi si souvent aux doux loisirs de ta tendresse. . . Pauvre enfant !. . . [Il est resté assis, Eugénie est debout près de lui; il l'entoure de ses bras et la
regarde arrc tendresse.) Eugénie ! Eugénie !
Avec quelle résignation adorable n'as-tu pas partagé mes longues veillées d'étude ! Quelle part n'as-tu pas prise âmes espérances, ù mes craintes !... Quand je pense que c'est toujours en vain que je t'engageais
LE LEGlSLATIiUR. 139
à aller dans le monde avec tes sœurs , pour y chercher les distractions de ton âge... Mais, non, là, toujours là , près de moi ; tâchant par ta présence de me rendre douces et fleuries les heures arides du travail... venant rafraîchir ma pensée partes caresses, ou par le son de ta voix. (Arec émotion.) Oh ! laissemoi, laisse-moi te remercier à genoux de tant d'ineffables bontés !
EUGÉME, retournant la tète pour cacher une larme. — Frédéric... mon bon Frédéric... ne me remercie pas ainsi... qu'ai-je donc fait de si extraordinaire?
\'étais-je pas fîère heureuse de ces travaux? —
Mais, mon Dieu î ma conduite était toute simple —
FRÉDÉRIC. — Toute simple !.... toute simple !.... Oui, pour ton âme noble et pure, pour ton cœur bon et dévoué : mais parce qu'il est facile à Dieu de nous combler de ses magnificences, faut-il moins l'adorer?... Oh ! merci ! merci ! encore de m'avoir encouragé, soutenu... aidé dans ces travaux... qui peutêtre ne seront pas vains.
EUGÉNIE. — Aidé... je nie cela, par exemple... Je veux te laisser toute ta gloire... pour avoir le bonheur de te la faire oublier un jour par ma tendresse.
FRÉDÉRIC, souriant. — Gomment, tu ne m'as pas aidé quelquefois !... Xe me servais-tu pas de secrétaire ? ton esprit, si droit et si sur, ne me guidait-il pas souvent dans le dédale des faits ? {Lui prenant les mains avec amour.) Car, dis-moi, par quel miracle du cœur l'amour a-t-il pu assimiler à ce point ta pensée à la mienne ? car enfin tu partages mes
I io COUKDIKS sot; LA Li: S.
«{oùJs et mes travaux les plus arides. Que si j'eludie, tu étudies ; que si je me passionne, tu te passionnes comme moi , plus que moi peut-être, pour le Aiil , pour l'homme, pour l'époque de l'histoire qui m'intéresse. Oh ! dis-moi le secret de cette reflexion adorable d'une âme dans une autre àme ?...
KiCK.viK. — Rien de plus simple, mou Frédéric; c'est le secret de la réflexion d'une imaj^e dans un miroir. Pauvre miroir, qui n'est ricu sans l'image qu'il leproduit !
kkkdkrk; l'emltrossc tcndreitunl. — Xohle C(i ur ! femme aimée !... Kt que de lois encore, cet hiver, le soir, après une laborieuse joiu-née d'étude, lorsque ma pensée, épuisée par de longs travaux, devcnail fébrile ou languissante , je ressentais un bien-èlre enchauleur en écoutant l'harmonie de ta voix. Avec (|uclle ivresse, sortant des profondeurs de la méditation, je me sentais, pour ainsi dire, transporte* dans une sphère idéale par la divine harmonie de tes chants !
?:u;iÎMK. — Oui, sans doute, mais pourtant ce sont là nos vilains jours ;... car l'étude semble te fatiguer davantage à Paris qu'à la campagne !... Tandis que mes beaux jours à moi , je les attends au printemps , lorsqu'il nous ramène dans notre petite maison de (irangeneuve , au milieu de nos bois. Oh 1 c'est là qu'alors je règne en despote ! Combien ne m'as-(u pas sacrifié d'heures d'étude ! (]ommc je brouillais tous tes livres , tous tes papiers, pour t'emmener faire nos longues promenades !... VA tu parles
LE LKGISLATKUR. 141
(If sacrifices... Frédéric ! mon Dieu, moi, je ne t'ai Jamais sacrifié que quelques heures , plus heureusement passées près de toi que dans le monde. . . tandis que souvent, toi, ne me sacrifiais-tu pas des heures (le renommée, de gloire, d'avenir!
frédp:ric, arec un soupir. — Ah ! la ^loire ! l'avenir !
Eur.KME. — Oui, sans doute... la gloire... l'avenir... si tu ne te décourages pas, si tu poursuis ta route jusqu'à ton but avec opiniâtreté... Enfin le moment est venu... tâche au moins, mon ami, de retirer le fruit de tant de travaux. Qui plus que toi peut mériter d'être élu ? Ton savoir est immense, tes travaux t'ont placé parmi les plus hautes et les plus nobles intelligences de notre siècle ; notre fortune est médiocre, mais enfin nous faisons le peu de bien que nous pouvons; tu n'appartiens à aucun parti, tu n'as que les plus généreux antécédents... que les plus nobles convictions : que peux-tu donc craindre ?
KRKi)f:R[C. — Que sais-je ? je crains cela même... je crains ma défiance... Je ne saurai, je n'oserai peut-être jamais faire valoir le peu que je vaux.
Kl (JKMK. — Avec la dignité de ton caractère, je conçois ces répugnances... et pourtant... cela est indispensable... dit-on.
r\ i)0:\iESTiorK , entrant. — Monsieur Friquet demande s'il peut parler à monsieur.
FRÉDÉRIC. — Sans doute, l.e damestKpie sort).
kl<;k\ie. — Je te laisse... je n'aime pas cet homme.
KHKDKRrr. — Pourquni ? c'e^t nn omi d'ennince. do