SCENE III
TRIQl ET, FRÉDÉRIC.
FRiQi'ET. — Bonjour, futur ministre, bonjour.
ERKDÉRFC. — AH! mon Dieu, quelle ambition soudaine m'est venue... dans ton esprit?
ERigi ET. — Ah ! si j'avais ton esprit, tes anlécédents, ta position !... je le serais bientôt, moi, ministre! mais, hélas ! je crains bien , mon pauvre Fré-
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déric , que tu ne saches pas employer à ta fortune politique tant de rares avantages, et que tu ne succombes faute de vouloir ou d'oser les mettre en œuvre. Tiens, il y a le relVain d'une chanson stupide qui renferme pourtant une grande vérité... (Il chante.)
Ce n'est pas tout, mon cher, d'êUe bel homme , II faut «ncore savoir s'en servir.
FRKDÉRIC. Toujours foU.
FRiyiET. — Moins que toi , qui veux perdre obstinément ta cause.
FRÉDÉRIC. — \on , mais sans croire ma cause perdue, quelquefois, je l'avoue, je doute de son succès...
FRiQiET. — Eh bien ! c'est justement pour cela que je viens te demander encore si tu consens, oui ou non, à suivre mes avis ? Le moment des élections approche ; crois-m.oi , ces démarches , que tu dédaignes , que tu repousses , sont indispensables ; sans elles tu ne réussiras pas...
FRÉDÉRIC. — Je ne pourrai jamais me résoudre à ces intrigues, je te l'ai dit.
FRiQLET, très-sérieux. — Ecoute-moi , Frédéric : nous avons été au collège ensemble, nous sommes amis d'enfance ; quoique bien insouciant, bien léger, la grandeur de ton caractère m'a frappé ; j'admire ton talent, je t'aime, j'éprouve enfin pour toi un sentiment que je n'ai jamais ressenti pour personne ; pauvre, sans génie, mais non pas sans esprit et sans activité, je suis lancé très-avant dans le journahsme et dans le manège électoral ; mon influence, oljscure
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peut-('h*e , n'est pas sans action. Je connais les électeurs puissants de ton arrondissement ; eh bien , si tu me secondes, je saurai te les ménager, te les assurer, j'en réponds... aussi écoute mes avis, croismoi D'ailleurs insisterais-je autant si je n'étais
certain du succès? ne suis-je pas venu de moimême mettre toute mon industrie, toute mon activité ù tes ordres, pour te faire arrivera ton but?
KRKDKRic , lui scirant la )n(i'ni. — Ce pauvre Kriquet ! c'est vrai , et , bien que je ne puisse accepter les service» , je t'aurai toujours une véritable reconnaissance de me les avoir offerts.
KRiyiET. — Entre nous, ne me sois pas non plus trop reconnaissant : en te servant je me sers; je n'ai jamais douté qu'avec du métier, de l'audace, ou plutôt une noble conscience de ta valeur, 1rs brillantes facultés (jue tu possèdes ne fissent de loi un liomnie (ri'ltat bientôt hors de ligne; aloi-s je me serais livré à ta fortune et ma position était assurée. Alais, entre nous, si tu persistes à n'oser rien tenter, à attendi-e qu'on vienne à toi, avec tout ton mérite, fous les avantages qui défraieraient la fortune politique de vingt autres... tu resteras là et tu" verras des gens sfupides, tarés ou mc'diocrcs, t'enleverce que tu mérites.
l'KKDKiuc. — Cela peut être vrai, alors ma conviction d'avoir mieux mérité de mon pays me consolera ; mais j'ai meilleur espoir dans l'instinct supi-rieur des masses.
KiîiorKi. — Tu le trom|)es, lu le Irompes ! si les
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masses élaieut abandonnées à elles-mêmes, peuU être écouteraient-elles cet instinct ; mais on les capff, on les séduit, on les flatte ; ce que tu ne veux pas te résoudre à faire, d'autres le feront, et, je te le répète, tu seras méconnu?
FRÉDÉRIC. — Je serai donc méconnu.
FRFQi KT. — Chacun son goût ; c'est le tien , soit , mais non le mien ; ta furlune est médiocre, mais au moins tu peux \ivre, ne rien faire, tu as le loisir de passer ta vie à demeurer méconnu; tu peux braver élections et électeurs du fond de ta charmante retraite de Grangeneuve , que tu partages avec une femme adorable ; moi, je n'ai rien, ni fortune médiocre, ni femme adorable, ni charmante retraite; je vis de ma plume et de mon industrie politique ; avant tout il me faut du mouvement , de l'intrigue , de l'agitation ; je te l'ai dit, tout mon espoir est de servir assez à la fortune d'un homme d'Etat naissant, mais destiné par sa capacité à devenir indispensable au pays, de le servir assez , dis-je, pour devenir le lierre de ce chêue gouvernemental ; voilà de la poésie... j'espère ! ^laintenant, oui ou non, veux-tu être mon chêne ? veux-tu que je sois ton lierre ? veuxtu grandir, grandir, grandir ! en me laissant seulement te cultiver comme je l'entends ? Sois l'arbre puissant et vigoureux, moi, je me contenterai de l'humble rôle du jardinier. .. Encore de la poésie !
FRÉDÉRIC. — \on, encore une fois, non, mon cher Friquet, un tel manège ne me saurait convenir; je t'ai dit mes intentions, je te les répète. Par l'exemple
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(le ma vio et de mes longs travaux , foujours dirigés vers le noble but que je poursuis depuis quinze ans, je crois pouvoir être utile à mon pays et mériter le choix des électeurs ; mais autant je serais lier d'obtenir ce choix par la seule influence de mon mérite , autant j'aurais honte de le mendier. La seule démarche que je me propose de faire est donc celleci : je ferai insérer ces mots dans les journaux de toute opinion : M. Frédéric Melral, auteur des ouvrages de morale et de polit'uiue qui ont paru sous ce nom , se ptopose au cJioix des électeurs du *** arrondissement. Dans mes ouvrages on trouvera la preuve de ma capacité et l'expression de mes vues politiques; dans ma vie entière, dans]ma réputation d'honnête homme , les garanties de ma moralité. Qu'on lise mes livres , qu'on interroge donc mon existence privée, je ne redoute pas un tel examen, je le désire.
KRiQiKT. — Mais tu es fou... archi-fou... tu n'auras pas une seule voix. Avec ton mérite, ton rare et incontestable mérite , ta probité, ta conscience, tu te couvriras de ridicule...
l'UKDKRir.. — .Je crois que tu le trompes. II y a dans tous les esprits, crois-moi, un sens droit qui, tôt ou fard, les ramène aux idées justes ; l'intrigue ('lectorale règne depuis trop longtemps pour que le jour de la justice et de l'indépendance ne soit pas enfin venu.
FRiQi KT. — Tu t'abuses , te dis-je... tu t'abuses, pI pour le plaisir de jouer à l'Iiomme de Phitarqiie.
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tii jetteras à tes pieds ton avenir, la plus belle position peut-être qu'un homme ait jamais rêvée... Frédéric... Frédéric... crois-moi, mieux que toi je sais ce que tu es , ce que tu vaux • mieux que toi je sais l'imposante autorité que te donnerait dans les assemblées un des plus généreux caractères, une des plus grandes, une des plus magnifiques intelligences dont se soit jamais honoré un pays. Frédéric... il en est temps encore... ne sacrifie pas un tel avenir, songe que, faute d'une culture grossière et matérielle, les plus belles fleurs s'étiolent et meurent sans porter de fruits... \e ris pas de ma seconde comparaison horticole, je te parle sérieusement.
rRKDÉRic. — Mon pauvre ami, ton amitié t'abuse sur ma valeur; mais, fiit-elle ainsi que tu la rêves, jamais , pour arriver à un avenir, quelque glorieux qu'il fût , je ne me résignerais à une lâche condescendance. Que des hommes inconnus ou indignes des nobles fonctions que j'ambitionne se fassent prùner dans les carrefours, aillent mendier des suffrages, étaler de menteuses professions de foi , ils le peuvent , ils le doivent ; mais, encore une fois, mon passé répondra de l'avenir... j'attendrai...
KRiQLKT. — Mais au moins mets une cocarde , rallie-toi à un parti, sois radical, ministériel ou légitimiste ; cela du moins pourra t'assurer quelques voix.
KRKDKRic. — Tu sais mes idées : je pense que, s'il est dans chaque parti de nobles croyances, des vues généreuses, utiles, chaque parti, par cela même