‹ Comédies sociales et scènes dialoguéesChapitre 43 sur 86 · U8 COMEDIES SOCIALES · texte numérisé non relu

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qu'il est un parti , est nécessairement sujet à de funestes exagérations. Je répudie donc tout système arrêté d'avance, parce que le secret de l'avenir n'appartient qu'à Dieu, et que l'avenir peut et doit modifier ou changer dans sa marche toutes les convictions. L'humanité avance incessamment, tandis que les partis restent staiionnaires ou rétrogradent, parce qu'ils représentent des intérêts personnels et non pas des idées générales. En un mot, je ne veux ra'enrô- 1er sous aucun drapeau ; ce que je me propose, c'est de rester libre , de servir le pays dans toute occurrence... C'est donc aux gens sages , indépendants, éclairés , de me choisir si je leur parais digne de leurs suffrages.

l'RioLET. — C'est-à-dire que c'est fou , positivement fou , outrageusement fou... Ainsi tu ne veux pas décidément que je voie pour toi les électeurs? c'est ton dernier mot?

FRKDKRic. — C'est mon dernier mot.

FRiQiET. — Rien vrai... bien ton dernier mot?

l'RKDÉRic. — Tu sais que je n'en ai jamais eu qu'un.

FRiQLET. — Tu as raison , eh bien ! tu peux considérer ta cause comme absolument perdue; c'est moi qui te le prédis...

FRÉDÉRIC. — Je ne le pense pas... mais, si cela est , je saurai me résigner.

i-RiyiET, — Puisque rien au monde ne peut ébranler ton opiniâtreté, puisque tu refuses mes services, franchise pour franchise : je t'ai dit les nécessités de

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ma position... j'espère alors que tu ne trouveras pas mauvais que j'offre mon appui et mes conseils à un de tes rivaux en candidature.

FRÉDÉRIC. — Tu sens bien qu'en refusant tes services , je ne puis trouver mauvais que d'autres les acceptent ; mais , dis-moi , quel est ce compétiteur? Puis-je le connaître ?

FRiQLKT. — Te souviens-tu d'avoir fait ta quatrième sous cet excellent M. Guillaume avec un cancre, un àne, un stupide, une buse, un lourdaud, un double crétin qui avait nom Jérôme Dubreuil?

iRÉDÉRic. — Mais sans doute, son père était fournisseur; il lui a laissé d'immenses propriétés dans notre département ; la délicieuse vallée des \ ignés , où est située ma maisonnette de Tirangencuve , est riveraine de ses bois. Mais quel rapport M. Dubreuil peut-il avoir avec cette élection?

l'RiQLET. — Mais un rapport tout naturel. Il se propose comme candidat du ministère.

FRÉDÉRIC. — Dubreuil !

FRiQLET. — Lui-même.

FRÉDÉRIC. — Dubreuil ! Dubreuil !

FRIQLET. — Oui, oui, Cent fois oui.

FRÉDÉRIC. — Mais c'est impossible I il était d'une " stupidité révoltante, d'une ignorance amère , et il n'a jamais rien fait pour en sortir... Dans son département, et nous sommes voisins, te dis-je , il n'est bruit que de sa sottise , de son avarice ; et , malgré son luxe, il est d'une telle dureté pour ses fermiers, que sans sa femme, aussi bonne que com-

palissante, cet homme serait détesté dans le pays.

KRiQiET. — Eh hien ! c'est à Paris, dans ton arrondissement, qu'il se propose ; je te le dis franchement, puisque tu refuses mes sci'vices , c'est à son élection que je vais travailler.

FRKDKRic. — Alloue donc ! tu ne parles pas sérieusement.

FRiQi.KT, lui doniunit une lettre. — Lis cette lettre.

FRÉDÉRIC , lisant. — Une lettre du marquis de lîeauménil. Ksl-cc le pair le France , qu'on dit fort spirituel, mais aussi sceptique en politique qu'en amour?

KRKjUKT. — Justement ; mais il s'est converti à 1 amour du moins, et cette conversion est duc, dilon , à madame Duhreuil. Aussi le marquis m'a-t-il écrit, ainsi que tu vas le voir, au sujet de 1 élection de Dubreuil.

KRKDKRic. — Mais qucl rapport encore peut avoir I amour de M. de IJeauménil pour madame Dubreuil avec l'élection de son mari?

l'RioLKT. — Je le dirai cela quand je le saurai ; mais lis toujours.

KRKDKRIC lit. — a Mon cher monsieur Friquet, je ï sais toute votre activité, toute votre influence en D fait de décisions électorales, l n de mes meilleurs 7) amis, M. Dubreuil, se propose comme candidat " du gouvernement ; c'est un homme de principes D sages et conservateurs , un des plus grands pro- ■n priétaires de France, et disposant d'une nombreuse - clientèle : je le recommande à vos soins : je vous

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s aurai doue une obligation toute particulière si vous » réussissez à assurer son élection, et dans ce cas, 1 ma reconnaissance tous serait éternellement ac- ■5 quise. » (A Friqitet. ) Et tu ne rougis pas de t'intëresser à un pareil homme /

KRroLET. — Que veux-tu? c'est ta taute, tu m'y forces; mais, une fois à l'œuvre, nous colorerons à ravir l'élection de ^I. Dubreuil.

FRÉDÉRIC. — Mais quel avantage peux-tu trouver à la favoriser? Que t'en adviendra-t-il s'il est nommé député, avec tes rêves de t'attacher à la fortune d'un homme politique éminenl ?

FRiQiET. — Il m'en adviendra beaucoup dç choses : d'abord , comme il est riche , je lui fais acheter un journal politique que je dirigerai ; ce journal sera destiné à donner à Dubreuil une certaine influence relative, non pai" ce qu'il y écrira, le pauvre homme, mais par ce que les autres y écriront. Ce n'est pas tout : comme il est riche, je lui fais fonder une réunion politique ; il donne de nombreux et excellents dîners aux députés de son parti. Il a un journal à sa dévotion, et, quoiqu'il soit bête comme un canard ('non pas le journal , mais Dubreuil) , sa position se colore , se dessine ; on parle bientôt de la réunion Dubreuil... Mon influence s'accroît à l'aide du journal que je dirige , et pour moi c'est déjà un grand pas de fait.

FRÉDÉRIC, souriant. — J'admire tes ressources... ton génie! Vraiment, je ne pourrais t'offrir de tels avantages ; aussi je rends doublement grâce à mon

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opiniâtreté , qui te fait trouver un tel Eldorado politique.

FRiyuET. — Et crois-tu , malgré cela , que toute ma vie je ne me rappellerai pas l'avenir que tu manques et que je manque par contre-coup, jifràce à ton entêtement?... Je te parais roué, cynique, je le suis peut-être ; mais au fond , crois-tu que je ne sente j)as combien ma position serait diffcrente si j'avais niarclic sous ton patronaj^e , si j'avais pu te décider à prendre le ranj] qui t'est dû .■' Crois-tu que je ne sache pas que ta iiol)le inlluciice eut réagi sur mon existence tout entière peut-être? \ oué avec toi à la |{éaéreusc mission que tu te serais imposée, j'aurais retrempé mes principes à celte source pure et «énéreuse: ma lijjîie eût été tout autre. En employant les ressources, les ruses, si tu veux, de mon esprit, pour assurer ton élection , je n'aurais pas à rougir de ma conduite ; car la fin justifie les moyens, comme on dit. Si, à l'aide de menées souterraines, déloyales, qu'importe ! j'étais arrivé à te placer à la tête des affaires du pays, toi, si liahile, si intègre, qui aurait osé se plaindre? Et d'ailleurs, était-ce toi qui aurais à rougir de ces manèges? Von, c'est moi, moi seul, et encore le bien que j'aurais fait m'aurait absous...

FRÉDKRic. — Mon pauvre ami... qu'il y a de bons instincts dans ton cœur!

I HiQiK T. — Oui, sans doute, il y en a de bons. Crois-tu , par exemple , (|ue je ne sache pas non plus qu'en travaillant à faire réussir cet imbécile de

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Dubreuil , je me plouge dans une plate et misérable intrigue, sans portée, sans grandeur, et que je n'agis si misérablement que pour tirer pied ou aile de cette élection? Mais que devenir dans ce monde de fer? Tu ne comprends pas cela, tu ne sais pas cela, toi, bomme heureux, qui sais te faire beureux dans ta solitude , toi qui n'as pas à te coudoyer dans cette terrible foule où Ion se beurte et ou l'on s'étouffe pour arriver seulement à ne pas mourir de faim. Là, vois-tu, personne ne vous tend la main, au contraire... Et pourtant il faut se caser... il faut vivre... (Silence.) Oh! cette vie est souvent pénible , va... (Silence.) Aussi, Frédéric, au nom d'une ancienne amitié qui m'honore, qui est ma seule bonne qualité, ne refuse pas, écoute mes conseils ; mets-toi audessus d'une susceptibilité puérile, exagérée ; songe H ton père, songe au pays que tu prives ainsi de l'exemple, de l'appui de ton caractère, de tes mes, de ton savoir ; et le tout pour laisser arriver à ta place , qui ? un Dubreuil .'. . .

FRKDKRic. — Cela est vrai... Un tel choix serait une honte pour le pays.

FRiQiET. — Eh bien ! il en est encore temps.

FRÉDÉRIC , après un silence. — Xon , non , les hommes assez aveugles, assez malheureux, pour me préférer Dubreuil , ne mériteraient que de la pitié ; je gémirais sur leur sort et je retournerais dans ma solitude avec ma femme; au moins, j aurais obéi aux vues de mou père , j'aurais offert à mon pays mon intelligence et ma vie ; il aura tout

refusé , et ma conscience ne me reprochera rien. KRIQLET. — Ainsi, plus (l'espoir?,..

KRKDÉRFC. Xon.

KRiQiET. — Adieu donc , mon noble , mon digne Frédéric 1 Adieu et merci d'avoir éveillé en moi de bonnes pensées qui peut-être un jour porteront leurs fruits... Mais, dis-moi... tu me pardonnes, tu ne m'en veux pas de prêter mon appui à Dubrcuil , n'est-ce- pas?

KUKDKRic , lui serrant les mains. — Peux-tu le penser?... mais écoute-moi. Je suis trop pauvre pour te pouvoir dire : Tiens, voici de l'or... abandonne cette vie, ces misérables intrigues ; travaille , élève, agrandis ton esprit; il est \if, ardent ; donnelui une direction salutaire , et quand un jour tu auras atteint un noble terme en t'assurant une existence honorable, tu t'acquitteras eniers moi. Mais, hélas ! mon pauvre ami , ma fortune est plus que médiocre, et je ne puis (jue t'oflrir de partager notre solitude de (iranjjcneuve , si tu veux du calme pour te préparer à une vie plus digne de toi. \ iens , viens , tu verras comme nous y serons heureux ; et rien ne dispose mieux l'âme aux nobles résolutions que l'aspect d'un bonheur pur et serein.

KRioiET. — Vivre à Grangeneuve... moi... (hésitant) non, non, impossible , il me faut Paris , sa politique ardente, sa vie étourdissante, agitée, brûlée; c'est là mon élément ; il me faut y vivre et y mourir. Adieu donc. ( // serre arec tendresse les /nains de Frédéric. )

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