‹ Comédies sociales et scènes dialoguéesChapitre 46 sur 86 · SCÈNE PREMIÈRE · texte numérisé non relu

SCÈNE PREMIÈRE

La scène se passe chez ^L Jabulot, épicier.

AL JABULOT. — Eh bien! tu as beau dire et beau l'aire, vois-tu, Christophe, tu peux te vanter de fouler aux pieds', et sans rime ni raison, ton droit électoral, un desplus beaux droits que... enfin n'importe, un de tes plus beaux droits qui... enfinje m'entends...

CHRISTOPHE. — Moi, pas... mais c'est égal, je vais te répondre. C'est mon droit, n'est-ce pas, je peux donc en faire ce qu'il me plaît , je crois ? Eh bien I si je veux l'employer ce droit , à rire , à faire des farces et des folies sans nombre , qu'est-ce qui peut m'en empêcher? Est-ce que je suis esclave? Est-ce que je ne suis pas Français ? Est-ce que si, au lieu de nommer pour député AI. Dubreuil, AI. Tristan de Saint-AIaur, AI. Godard, ou ce farceur qui n'est d'aucun parti, je veux nommer le Grand-Turc , ou AI. de Malbrouk^ je ne suis pas libre ^ ?

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j\BLL(H. — D'abord , M. de Malhrouk est mort.

CHRISTOPHE, chantant. — Mironton, ton, ton, mirontaine .'... C'est justement pour cela que c'est drôle... S'il était vivant ça serait stupide ; mais nous avons pour nous cette fois-ci préféré le Grand-Turc , nous nous réservons ^lalbrouk pour plus tard.

-MHii.oi. — Puisque tu persistes dans ta bètisc , (Ihristophe, il faut que je te dise ma façon de penser tout net... tant pis si ça te blesse.

CHRISTOPHK. — Va, va. { (llianlanl. ) Kn avant! manhonx ! ! ... Tu ne m'empèclieras jamais de faire des farces ; c'est égal , je t'écoule. ( Cliantant. ) Contre lenrs ranons .'.'... ronrons à la rirtoirr !

juui.KT. — Mil bien ! lu ne mérites pas d'avoir été blessé en juillet , ni d'être Français , ni qu'on ait rendu à la (lolonnc le ;jran(l Xapnléon fait du bronze de ses conquêtes !

CHRiSTMi'HK. — Quant à ça, beau-frère, tu t'enfonces; ma blessure, je l'ai méritée, puisque je l'ai. Pour ce (jui est d'être Français, tu ne peux pas nier qu'il soit reconnu que le l''rançais né malin créa le vaudeville, n'est-ce pas? Suis-moi bien. Or, plus un vaudeville est farce, meilleur il est, n'est-ce pas? Suis-moi toujours bien. Ainsi, qui dit vaudeville, dit farce, et puisque le Français créa la farce, plus on fait de farces , plus on est Français : combats-moi cela ?

d Mijci a ilv irouvf infCiil Comiiic c.indiJul ^uf i|u<')i|iic6 bullc-liiih du sfrolin, «1.in» un dos anondisBctiienls âc Paris, i V<>ii aussi J'cleclion du feu gi'vcml Pnoli . k ]Ui{in, je- crois.)

LK LEGISLATKLK. 16;J

JAIULOT. — Qu'est-ce que tu veux que je te dise? H n'y a rien à répondre à cela.

CHRISTOPHE. — Tu VOIS donc bien... Alors vote avec moi pour le Grand-Turc , ce sera fameux , et surtout français , puisque ça sera farce.

.lABi LOT. — Ah ! mon Dieu ! est-il possible d'être aussi aveugle ! Alais tu ne veux donc pas comprendre tes droits les plus sacrés ! tes droits... enlin tes droits les plus... sacrés! C'est bien clair... et d'ailleurs suffit... je m'entends.

CHRISTOPHE. — Si lu t'cntcndg , il faut que tu aies de fameuses oreilles.

.lABLT.oT. — Comment , tu ne veux pas comprendre que c'est toi qui fais les députés? n'est-ce pas ? que les députés font à leur tour le gouvernement, cl qu'alors on doit toujours voter pour le parti du gouvernement, quand on est de l'opinion du gouvernement, bien entendu, parce que le gouvernement... c'est-à-dire le gouvernement...

CHRISTOPHE. — Eh bien ! après? quoi? le gouvernement? voilà deux fois que tu le dis gare le

troisième coup fait feu...

JABLLOT: — Tieus , Christophe, c'est désolant, on ne peut pas raisonner un instant politique avec foi, lu es comme un enfant de deux jours... Ah I si seulement M. Friquet était là!

CHRISTOPHE. — En voilà un de farceur ! mais sérieux, et qui t'enfonce joliment pour son candidat ; et tu es assez jobard! assez sapeur de la garde na-

IG/i Ctt.MKUl MS SOCIALES.

tionale ! assez pêcheur à la ligne pour donner dans de pareilles bêtises !

.i\HLi,0T, lidussatit les rpaiilfs. — ■ Tu me lais pitié... car M. Friquet dédaignerait de le répondre; mais si tu voulais seulement lire les journaux, lu verrais ce que c'est que la politique...

CHRISTOIMIK. — Des journaux! mais je m'en ahreuve,

je m'en noie de journaux : /c \ crt-Vcrl, le l'i-

(/(iru, le C.linrirari, le Corsaire! Tous les journauv Tarées enfin, et je sais que, si nous parvenons à faire élire le (irand-Turc, ils en diront de belles.

.lAin 1,01'. — lOlire le (Irand-Turc, s'il est possible; d'avoir une pareille idée! C'est à te faire enfermer, ma parole d'honneur! Car c'est bête... mais bête à manger du foin. Est-ce qus le Grand-Turc se présente comme candidat? est-ce qu'd y songe seulement? Mais quand même il se présenterait (et tu me fais supposer là des choses bien peu probables, ma parole d'honneur), mais quand bien même il se piésenterait, politi(|ue à part, quand ce ne serait (ju'à cause de la religion et de la morale , ce serait une infamie... je ne crains pas de le dire, une infamie de lui donner ta voix !

CHiusToi'HK. — Ah ! bon , si lu tournes en luarguillier comme sous la Heslauration, bien, bien. (7/ cluinte.) Adoremns ! ! ! \'a, gros bedeau.

.i.\BUi,OT. Je ne suis ni bedeau ni marguillier, je ne suis pas superstitieux, je hais les jésuites, et je ne rends le pain bénit qu à mon tour; ainsi ce n'est pas le fanatisme qui m'égare. Mais quand je songe qu'en

I,K LKGISLATKIR. IfiS

Tiinjuif, ces nialheureux-là poussent, dit-on, le concubinage et l'obscénité jusqu'à avoir quelquefois des quatre-vingts ou cent dames qui... Ah! allons donc, allons donc! {Acre indignation.) Fi donc! Christophe... Si l'ombre du chevalier Bayard , le modèle des chevaliers français, t'entendait, j'en rougirais pour toi.

CHRISTOPHE. — Le chevalier Bayard était un gaillard à la guerre, je me plais à le reconnaître, mais voilà tout... Quant à l'amour, il me fait l'effet d'un fameux jobard...

JABiLOT. — Bien, bien, ne ménage rien, pas même le respect de Bayard pour les dames.

CHRISTOPHE. — Il ne s'agit pas de Bayard, mais de notre Turc qui sera nommé. J'ai déjà mis de mon côté le gros Bonnard et ses deux cousins, sans compter les trois frères Corbins, qui me répondent , eux, d'une demi-douzaine de voix pour notre amour de (irand-Turc. Xous devons avoir ce soir une réunion préparatoire au Veau qui tttte ; tous enfants de la folie... Et parbleu! si notre candidat n'a pas la majorité, ça ne sera pas notre faute.

j.ABULOT. — Tiens, Christophe, tu me fais pitié ; je retourne à la boutique. Puisque M. Friquet n'est pas là, je vais envoyer mon épouse , elle te parlera raison et tu l'écouteras peut-être ; car, moi, je désespère de te persuader. \Il sort. )

CHRISTOPHE, h' poursuiranf de la voix. — Mais j'exècre la raison... moi... je suis un fils de la folie.

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