SCÈNE III
MADAME GODARD. — Bonjour, madame ; enchantée de lous xoir. Ah ! comme votre petit dernier a l'air de jouir d'une honne santé! c'est un amour, c'est tout le portrait de M. Ja])ulot.
MADAME JABILOT. — Vous ètcs bien bonne , madame.
MADAME GODARD. — A propos , Godard m'a bien recommandé de vous dire , madame, que, si jamais AI. Jabulot avait besoin de clianger son tour de garde ou d'une exemption de service , mon mari , comme lieutenant de sa compagnie , ferait tout son possible pour lui être agréable.
MADAME JAULLOT. — Je lous remercie bien , madame, mais M. Jabulot fait toujours exactement son service.
MADAAiE GODARD. — A qui le ditcs-vous, madame? mon mari répétait encore avant-hier au colonel de la légion : Quel superbe grenadier que M. Jabulot! il a l'air d'un grognard ; et avec ça, c'est l'exemple de son peloton.
MADAME .] Mil iA)T, flattée. — Il cst vrai que Jabulot ressort assez bien sous ses bnffleteries, et qu'il est très-doux de caractère.
MADAME GODARD. — Je VOUS Ic répète, c'est il la fois un grognard et un agneau, madame; aussi mon
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mari me disait l'autre jour : Quel dommaj^e que le gouvernement soit en si mauvaise voie! avec des' soutiens comme la garde nationale et les élections, et surtout avec des gardes nationaux et des électeurs aussi patriotes que ^I. Jabulot , où ne serait-il pas allé? Mais non, le gouvernement aime mieux se laisser avilir par l'étranger, ruiner le commerce, écraser le peuple ; mais ça ne peut pas durer.
AFADAME JABiLûT. — Quaut à nous, uous ne nous plaignons pas, madame, notre commerce va trèsbien, et. Dieu merci, il n'y a plus d'émeute.
MADAME GODARD. — Oul , mais , voycz-vous , c'est un calme perfide... c'est toujours comme ça avant la tempête.
MADAME JABiLOT. — La tempête!
MADAAIE GODARD. — Oui, ma chère madame Jabulot, la tempête! croyez-moi, un affreux ou agan menace la société... On ne sait pas ce que tout ceci deviendra... !Mais heureusement que ça finira, pour sur, par le gouvernement de Godard, et ainsi, comme dit le proverbe, nous retomberons toujours sur nos jambes.
MADAME JABLLuT. — ilais qu'cst-cc quc c'est donc que le gouvernement de ^I. (iodard, madame.'
MADAME GODARD. — Lc gouvernement de Godard, ou plutôt du parti de (iodard, car il n'est pas assez despote pour être gouvernement à lui tout seul ; le gouvernement du parti de Godard est un amour de gouvernement : plus de pauvres, plus de misère: tout le monde heureux, ma chère madame Jabulot,
no COMEDIES SOCIALES.
tout le monde heureux : des asiles charmants et frèsrommodes pour les vieillards et les infortunés, où ils trouveront même jusqu'aux petites douceurs de la vie !
MADA.MK JABiLoT. — Ail ! nion Dicu ! mais ce sera donc comme un miracle?
M \DAAIE (lOnARD. — Du tout, c'cst trcs-simple ; vous allez comprendre cela tout de suite. \'ous m'avouerez qu'unmonstred homme comme M. Dubreuil, par exemple, qui a, dit-on, le front de s'opposer à (iodard, vous m'avouerez qu'un monstre d'homme paieil , ni sa petite mijaurée de femme, n'ont pa.s besoin de cinq à six cent mille francs de rente pour vivre; eh bien, qu'est-ce qu'on fait? On lui en laissera cinquante mille , je suppose , et même moins , ce qui est encore fort joli, et on parta<]era tout bonnement le reste aux pauvres mères de famille, au\ pauvres vieillards, aux pauvres infirmes, etc. \ ous voyez, ce n'est pas plus difficile que ça ; tout le monde est content, heureux ; chacun prend son café au lait le matin, ce qui fait singulièrement aller la consommation d'épiceries, et la France reprend son ran}i[. Voilà, j'espère, ma chère madame Jabulot, la crème d'un jjouvernenieiil ; aussi j'ai rc-pondu à t Iodard de la voix de M. Jabulot... (Vest donc chose convenue, n'est-ce pas, madame?
^nnniK jabl'I-OT. — Madame...
AUDAMK r.oDARi). — \ OUS couseutcz... je le savais bien, et il n'y a rien de tel que les honnêtes f(ens pour s'entendre... Ah! que j'étais bien sure que ce
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n'était pas ù un M. Dubreuil qiip M. Jabiilot aurait douné sa voLx.
MADAME JABULOT. — Pourtant, madame...
MADAME GODARD. — Il n'y a que des gens de rien, de mauvais citoyens, des serdles, des esclaves , qui fassent des choses pareilles.
MADAME JABULOT, jjiquée. — Je ne me crois pas plus esclave qu'une autre, madame, et pourtant j'ai engagé mon mari, qui pense comme moi, à donner sa voix à ^I. Dubreuil.
MADAiiE GODARD. — Mais c'cst qu'elle plaisante à ravir, cette chère madame Jabulot!
MADAME JABILOT. — Je ne plaisante pas du tout, madame.
MADAME GODARD. — Ah ! par exemple ! je connais trop vos sentiments, votre délicatesse , pour croire cela, madame ; je vous demande un peu qu'est-ce qu'on dirait ? Que c'est parce que M. Dubreuil se fournit chez vous que votre mari lui donne sa voix... Ce serait joli! Du tout, du tout, vous n'êtes pas de ces gens-là, et je vous connais trop, ma chère madame Jabulot, pour ne pas compter sur la voix de votre mari en faveur de Godard et de son gouvernement.
MADAME JABLLOT. — Je VOUS répète, madame, que je parle très-sérieusemen^, et ce n'est certainement pas parce que M. Dubreuil est une de nos pratiques, notre meilleure pratique, que nous irons lui préférer AI. (lodard ; au contraire...
[-■2 COMKDIKS SOCIALES.
Ai.ADA.AiK r.DDARi). — Au Contraire? Kli l)ion.' l'avni rst naïf, an moins.
AiAD.AAiK lAHi LOT. — Chacun est lihrc de nommer qui bon lui semble.
AiADAUE (;oi>ARi>. — Ob ! sans doute, les millionnaires d'abord.
AiADAAiK JAHi LOT. — Ouaud Ça sc trouve, ça n'est pas à dédaigner ; au moins ça fait aller le commerce.
AMDAME rîoDARi). — VA cd parle bien! et c'est surtout bien llatteur pour l'amoui-propre de se voir représenté par de pareilles brutes, et par le fils d'un chaudronnier encore !
MADAAiK .TAïui.oT. — Xous autrcs épiciers, nous ne pouvons pas nous plaindre de cela.
MADAMK coDARD. — Ob ! c'est uu bcau choix, bien dij{ne de vous, en effet!
AiAnriiK .lARLLOT. — Chacun son {T[0Ùt.
AMD^MK (i(ii)\Ri). — Il y a des goûts bien singuliers et bien ridicules toujours.
AiADAMF .URILOT. — Oh ! si mon mari avait nommé M. Godard !
AiADAMK (iODARi). — Il aurait au moins fait preuve de bon sens, et encore, madame, il y a certaines gens et certaines opinions qu'il est plus flatteur d'avoir contre soi que pour soi. Adieu, madame.
MADA.MK .iABrL(»T. — Adicu , madame, votre servante. {Sort mfn/ntne (iodard.) {Seule.) Voyez-vous la péronnelle, avec son M. (îodard (jui veut prendre dans la poche des autres pour donner aux infirmes ;
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allez donc lui préférer une [)rati(|uc comme Al. Duhreuil :