SCENE IV
lABLLOT, eiUrdiil. — Au diable les eleclions !
.MADAME JABLLOT. — Allons! qu'est-ce que' tu us maintenant à crier comme cela?
.lABLi.OT. — J'ai, j'ai, que le diable m'emporte si je sais qui nommer à cette heure...
MADAME .JABLi.oT. — Comment î... hier encore tu voulais voter pour AI. Dubreuil ; ce petit AI. Friquet, qui est si amusant, si drôle, t'avait prouvé clair comme le jour que tu ne pouvais mieux faire... Enfin ne te rappelles-tu pas que tu disais : Où diable ce garcon-là va-t-il chercher tout ce qu'il dit?
JABLLOT. — Sans doute, AI. Friquet m'avait coni^aincu. Je savais bien d'ailleurs que AI. Dubreuil était un homme raisonnable , ami de l'ordre et du (gouvernement, qui, étant très-riche, a l'intérêt à ce qu'on soit tranquille, qu'on ne fasse pas d'émeute, et que le commerce marche ; et puis c'est un bourgeois comme nous, c'est tranquille, ce n'est pas comme cet enragé de AI. Godard qui ne rêve que la guillotine , ou à ce sournois de AI. Alelval , qui certainement pense à lui seul pire que tous les autres ensemble, puisqu'il ne veut pas dire ce qu'il pense. Tout ça c'est vrai, et ça me paraissait si vrai, que je l'ai dit à tous mes amis du café Saint-Alartiii , qui
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l'ont dit à leurs amis, de façon que j'ai bien une cinquantaine de xoix assurées pour M. Dubreuil.
M.^UAME JABILOT. — Eh bien!... quelle mouche te pique à cette heure? Pourquoi ne t'en tiens-tu pas là, à ta première idée?
JABLJ.OT. — Parce que... parce que... parce que depuis j'ai réfléchi.
Ai.Ai)A:\rE .1 ARiLOT , ej/'raycc. — Tu as réfléchi ! toi 1 monsieur Jabulot? Ah! mon Dieu! mon Dieu! tu as réfléchi! mais tu avais donc quelque chose? est-ce (jue tu te sens indisposé? veux^tu de l'eau de mélisse sur u!i morceau de sucre ?
.nui i.OT. — ^lais non, mais non, cette réflexion-là m'est venue toute seule... Mnlin j'ai réfléchi que M. Dubreuil m'a fait faire ce matin même une commande de 4,000 francs.
:mai).amk jahli.ot. — Eh bien! raison de plus.
j \Bi LOT. — Raison de moins ; maintenant si je vote pour lui j'aurai l'air de vendre mon vote , de céder à sa richesse , et je n'entends pas ça ! si je votais seul, à la bonne heure; mais je te dis qu'ils sont là une cinquantaine d'électeurs du café Saint- Martin qui devaient voter comme moi avant la commande, et maintenant j'aurais l'air de les faire voter pour mon intérêt, et c'est mal.
MADAME JABULOT. Ah çà! VOJOnS , CS-tu fou ?
Peux-tu empêcher M. Dubreuil de t'acheter tes marchandises parce qu'il veut être député? \'es-lu pas épicier avant d'être électeur?
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JABLLOT. — Sans doute , mais on croira que c'est pour ça que j ai voté pour lui.
MADAME JABLLOT. — Mais tu sais bien, toi, que tu étais décidé à voter pour lui avant sa commande, tu es du parti du gouvernement ; qu'est-^e qu'il y a d'extraordinaire à ce que tu votes pour le député du jjouvern'iment ?
JABL LOT. — Oui , mais raêrae avant sa commande il s'e fournissait chez nous.
MAUAiiE JABLLOT. — Kh bien ! alors?
JABLLOT. — Alors... alors... c'est ce qui m'embarrasse. {Avec colère.) Mais aussi faut-il qu'il y ait des gens assez enragés pour vouloir être députés... je vous demande un peu à quoi ça leur serf.'' Alil je voudrais maintenant voir cette commande au diable et les élections aussi. A quoi est-ce bon , à vous tourmenter, à vous déranger, à vous faire faire plus de mauvais sang en une heure qu'on n'en ferait dans toute sa vie !
AiADAiiE JABLLOT, — Alors volc pour M. «jodard. . .
JABLLOT. — Du tout, je le déteste... il fait l'important, et puis il est républicain, et je tiens à mu tète. . .
JIADAME JABlLOT. — Alors vote pour ce M. Frédéric Melval, un auteur qui n'est d'aucun parti... ('a ne te compromettra pas.
JABLLOT , jf)i(jnaiit les tnains avec effroi. — Donner ma voix à quelqu'un qui n'est d'aucun parti '. mais j'aimerais mieux \ oter pour un RobcspieiTe I Un Marat ! un tigre déchaîne I
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MADAiiK jAHii.uT. — Pourtant , AI. Friquet disait (|ue ce M. Melval était un bien honnête homme.
j ABLi.oT. — Mais tu ne comprends donc pas qu'il (lisait cela avec une sanglante ironie; sans cela, pourquoi ne m'aurait-il pas engagé à voter pour lui , et m'aurait-il tant pressé pour M. Dubreuil? In honnête homme! j'aime beaucoup ça... un homme est toujours d'un parti quelconque ! Ma femme , je n'ai pas vu la terreur de 03 , et je ne suis pas arrivé à mon âge sans savoir ça! un homme qui n'est d'aucun parti... Mais tu ne réfléchis donc pas que c'est comme qui dirait un homme qui n'est d'aucune religion, un athée, un vrai monstre!... Tiens, rien que d'y penser, ça me donne la chair de poule... Voter pour ce M. Mcival, ah bien! oui... si je ne vote pas pour M. Dubreuil, j'aimerais mieux, à tout prendre, voter comme je votais avant la révolution de juillet, |)our M. de Saint-Maur ; c'est la crème des honnêtes gens ; à part qu'on dit qu'il veut la dîme , les droits féodaux et Henri V ; mais au moins, c'est un liomnie très-dévot; et, entre nous, sans une fausse honte et les bêtises de ton frère Christophe , je serais encore marguillier comme sous la Restauration.
.Ai.ADA.ME J.AHLLOT. — Oui , jc te cousciUe de t'en flatter! c'était encore du joli!... tu dépensais tout ton temps et tout ton argent à la sacristie... comme tu le dépenses maintenant au corps-de-garde ; tu te ruinais en cierges, comme maintenant en bonnets à poils et en pompons ; avec tout ça dans le quartici' on l'appelait ('a;fot... bigot... jésuite... Aussi, moi,
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je ne veux pas que tu votes pour M. de Saint-Maur et tous ses jésuites...
JABLLOT. — Tiens , te voilà comme ton frère , juste comme ton frère I
MADA.ME JABLLOT. — G'cst possil)Ie, mais moi je te dis que, si tu ne votes pas pour AI. Dubreuil, tu dois voter pour ce AI. Alelval. AI. Friquet disait qu'il avait une petite femme charmante, et que leur ménage faisait plaisir à voir.
JABL LOT , avec dignité. — Je serais sous la hache du hourreau , ma femme , qu'on ne me ferait jamais donner ma voix à quelqu'un qui a l'audace d'avouer qu'il n'est d'aucun parti I Ainsi ne me parlez plus de ce forcené-là... madame Jabulot , ne m'en parlez plus.
MADAME JABLLOT , impatientée. — Tiens , tu me fais rire , avec ton air bouffi. Eh ! nomme qui tu voudras, après tout ; fais-toi moquer de toi ; sacrifie tes intérêts à je ne sais quelle bète de scrupule , libre à toi...
JABULOT. — Sans doute, libre à moi! et jamais on ne me fera voter pour quelqu'un qui n'est d'aucun parti... et puis, d'ailleurs, j'aime beaucoup ce M. Alelval , qui fait le fier , le milord ! Xe faut-il pas qu'on aille le trouver, qu'on soit son serviteur de tout mon cœur y est-il donc plus gros seigneur que les autres candidats? Pas seulement une visite, une carte , une démarche auprès des électeurs ! AI. Friquet dit à ça qu'on peut lire ses livres et voir sa vie privée ; mais il est encore bon là avec ses livres et sa
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vie privée , M. Melval ! je me moque pas mal de ses livres , moi ! est-ce que j'ai le temps de lire ses livres , moi? est-ce que j'ai le temps d'aller me mitifjer dans sa vie privée? Comment! ça veut être député et ça ne sait pas seulement la manière de s'y prendre! ça ne sait pas seulement l'a, b, c du métier. Est-ce que ce n'est pas au candidat à venir prier les électeurs de vouloir bien le choisir?... Ah! c'est ce farceur de Aloutonnet , l'huissier-pi-iscur , «ju'il fallait entendre! comme il vous l'a arrangé, ce M. Melval! hier soir tout le calé Saint-Martin en riait , mais en riait à s'en tenir les côtes !
MADA.MK .lAHLLOT. PuisqUC tu UC VCUX paS Ic
nommer, que faire?
JABL LOT. — Je te répète que , si je ne vote pas pour M. Dubreuil , je revoterai pour M. de Saint- Maur. .. Et pourtant, c'est dommage, car M. de Sainl- Maur, tout brave homme qu'il est, c'est un noble; tandis que M. Dubreuil me va, c'est un bon bourgeois comme nous; il est dans mes idées, et, comme me disait M. Eriquet : « Je suis sur que vous et M. Dubreuil vous vous entendriez très-bien ; vous êtes laits pour vous comprendre, d Tu te souviens , n'estce pas? Je ne lui ai pas fait dire ; aussi c'est ce qui me désole... c'est ce qui me donne tant de regrets! Ah! mon Dieu! mon Dieu! quel embarras!... maudite commande! comment faire?
MAUA.MK JABLLOT. — Ecoutc, Jabulot... lu hésilcs, n'est-ce pas?
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JABI LUT. — Franchement , si je n'hesilais pas , je serais déjà décidé.
AiADA.AiK JABLLOT. — Eli bien I dans ce cas-là, il faut s'en rapporter au hasard ; parce que le hasard , c'est toujours la volonté du bon Dieu , n'est-ce pas ?
JABULOT. — Ça , c'est très-vrai.
AiADAAiE JABULOT. — Eh bien! tire à la courte paille ; comme ça ce sera le hasard qui aura décide entre il. Dubreuil et M. de Saiut-Maur, et tu n'y seras pour rien ; qu en dis-tu?
JABULOT. — Tiens, tiens, tiens, tu as raison, ma foi ; j'aurai, co i^me ça, ma conscience en repos ;car, après tout, c'est l'essentiel.
MADAME JABULOT , prenant des allumettes. — ( A part. ) Et moi je réponds du hasard. ' Haut. \ Choisis... , la grande allumette ce sera M. Dubreuil.
JABULOT, tirant. — A la grâce de Dieu!...
MADAiiE JABULOT, cassant l'autre allumette. — C'est la grande... tu le vois bien; c'est le sort qui le veut...
JABULOT. — A la bonne heure , je nommerai M. Dubreud ; au moins , comme ça , je n'ai rien à me reprocher, j'aïuai agi en conscience.