M. Melval
j Au second tour de scrutin, les voix du Grand- Turc s'étant reportées sur M. de Marlborough, M. de Marlborough a été proclamé député du "^^ arrondissement, ï)
nKUXihiME HAiimi':, 7'iant. — Ah! ah! ah! il n'y a (|ue le Français pour inventer des farces pareilles: aussi a-t-on raison de dire que nous sommes le peu-
F- F. LKGISLATKIR. l.sS
pie le pins spirituel de l' univers. Mais vous disiez que c'était M. Dubreuil qui était député.
PREMIER HABiTiK. — Attendez donc en6n : n. Heureusement un vice de forme ayant fait annuler l'élection, on fut obligé de procéder à un nouveau scrutin, et sans doute les fauteurs de cette parodie dérisoire d'un des actes les plus graves du gouvernement représentatif, rougissant de leur coupable légèreté en entendant les cris d'indignation qu'elle avait soulevés dans le collège, plus sages au second scrutin, s'abstinrent de ces déplorables plaisanteries, et, reportant sur le candidat constitutionnel les voix perdues sur le Grand-Turc et sur M. de Marlborougli, assurèrent l'élection de M. Dubreuil, qui a été proclamé député à une immense majorité. '■
DEL xiKME H ARiTi K. — Ah ! mou Dicu, mou Dieu ! quelle bonne farce ! ça a dû joliment faire rire les électeurs.
PREMIER HABITUÉ. — Ça u'empêche pas que ceux qui ont voté d'abord pour M. de Marlborough ou pour le Grand-Turc crieraient comme des orfraies si demain on voulait porter la moindre atteinte à ce qu'ils appellent leur droit électoral. Tenez... savez-vous une chose? ces folies-là, ça fait regretter l'Empereur, tout despote qu'il était, ou plutôt parce qu'il était despote... Ah! les Français... les Français!...
nEixii^iME HARiTVK. — Bah ! bah ! il faut bien rire
un peu aux élections comme ailleurs, et plus qu'ail leurs !
Premier hahilui- hausse les épaules et sort.
liE OaOEUR.
Si le sacerdoce du législateur est saint, magnifique et révéré, peut-il être plus saint, plus magnifique et plus révéré que ne l'est la mission de ceux qui choisissent le législateur? de ceux qui, le sacrant d'un vote absolu, lui mettent librement au front une des trois couronnes de l'Etat?
\'est-ce pas une formidable puissance? \'est-ce pas une responsabilité terrible que celle-là?
^lais si cette puissance est formidable, si cetle responsabilité est terrible, par combien de longues et anxieuses méditations, par combien d'études, de travaux, de doutes accablants ceux qui l'exercent achètent-ils, hélas! ce droit souverain? Avec quel recueillement ils se préparent à la majesté de leurs fonctions ! Avec quelle sévérité ils inteiTogent religieusement leur conscience, seul et inflexible juge de la sagesse ou de l'intégrité de leur choix!
i.xE VOIX. — Droit d'élection! droit souverain! Siéger à ce tribunal populaire devant lequel vient humblement comparaître l'élite de l'intelligence, du savoir et de la probité du pays !
Dire irrévocablement à celui-ci : — Va, je te choisis! monte à cette tribune sacrée, où s'agitent les destinées de la France... Va... je le veux, car je te juge digne de défendre nos plus précieux intérêts ; d'avance enfin je reconnais la sagesse des lois que tu nous auras données.
Je te choisis!... parce que dès longtemps j'étudiai attentivement ta vie... et que toujours je l'ai trouvée belle et pure...
Je te choisis!... parce qu'après avoir soigneusement pesé ta valeur morale et celle de tes rivaux, je t'ai trouvé plus pur que les plus purs, mieux instruit que les plus instruits ; parce que je sais que, grâce à ton savoir sans bornes , à ta vaste intelligence , à ta haute raison, fruits de l'expérience et des travaux d'une jeunesse laborieuse, tu pourras résoudre avec autant de sagesse que d'impartialité les questions sans nombre qui te seront soumises.
Etranger moi-même aux stériles et fatales dissensions des partis, je te choisis enfin parce que tu n'appartiendras jamais à d'autre parti qu'à celui du pays, et que ton àme austère et forte saura toujours ré-sister au despotisme des grands comme à celui de la populace.
^lais après comme avant l'élection de mon choix, que de craintes, que d'hésitations, que de doutes, que d'anxiétés, que de terreurs ! "
Si j'avais envoyé à la face du pays un législateur indigne ! s'il allait faillir honteusement à une des exigences impérieuses du sacerdoce auquel je l'ai
l.sr, COMKDIES SOCIALES.
voué ! Hélas ! hélas ! cette pensée m'épouvanle !
r\K Al TRE VOIX. — Les conséquences du pouvoir dont je suis revêtu accablent souvent mon esprit par leur grandeur incommensurable. Sans doute ceux qui briguent mon choix ont tous des droits basés sur la \ie la plus irréprochable, sur l'intelligence la plus splendidement cultivée! Mais choisir parmi tant de savoir et tant de vertu ! Quelle tâche à la fois délicate et imposante ! dev iner à l'écorce l'excellence des fruits ! préjuger par une élection irrévocable du bien que pourra faire au pays tel de ces hommes éminents plutôt que tel autre !
Aussi, en songeant, hélas ! à l'instabilité des choses sociales et au principe dominant de chaque intelligence, je tâche de pénétrer si le génie de celui que je veux choisir doit atteindre son suprême développement dans le calme fécond d'une paix profonde, ou s'il doit au contraire mûrir au feu des orages civils, ainsi que ces plantes valeureuses qui cherchent un sol fertilisé par la cendre des volcans.
Clar avant de fixer mon choix, à l'aide d'inductions tirées de la science du passé et de longues méditations sur le présent, j'ai encore tâché de soulever le voile de l'avenir, afin de deviner si la paix ou la guerre étaient réservées à mon pays, et de préférer alors celui-ci à celui-là. Mais, hélas! mes efforts ont été vains. Un nuage épais et sombre s'étend autour de moi; est-il gros de tempêtes? ou bien, se dissipant à l'influence vivifiante du soleil, doit-il dévoiler un horizon pur et serein? Quel sera l'avenir, enfin?
Jp ne sais, je ne sais! aussi, avant comme après l'élection de mon choix, que d'hésitations, que de craintes, que de doutes, que d'anxiétés, que de terreurs !
i \E Al TKK VOIX. — Le juge condamne ou absout au nom de la justice, le prêtre condamne ou absout au nom de la divinité ; mais le pardon qu'ils accordent, mais la peine qu'ils infligent sont basés sur des réalités apparentes. Sans doute l'esprit de l'homme, alors même qu'il se fait ou se dit l'organe de la justice ou de la divinité, n'est pas infaillible ; sans doute il peut errer... Terrible et souvent irréparable malheur ! mais cette erreur n'est funeste qu'à une seule victime, mais mon erreur, ô mou Dieu ! si je choisis avec passion on avec aveuglement, peut atteindre mon pays tout entier ! peut le frapper dans son bonheur, dans sa gloire et dans sa liberté! Qui me dira que sous tant de magnifiques dehors, dont l'éclat a satisfait ou charmé ma conscience, qui me dira que l'homme de mon élection ne cache pas une ambition effrénée? Qui me dira qu'il n'emploiera pas à subjuguer, puis à dominer les assemblées, cette magie d'une parole entraînante, cette irrésistible autorité du savoir et de l'expérience qui ont rendu son nom si puissant? Qui me dira enfin qu'un jour il ne courbera pas le front de ses rivaux sous son impitoyable despotisme, ou qu'il ne livrera pas mon pays à tous les sanglants désastres de l'anarchie?
Quel sera l'avenir, enfin? Je ne sais, je ne sais! aussi, avant comme après l'élection de mon choix,
que d'hésitations, que de craintes, que de doutes, que d'anxiétés, que de terreurs !
LE CHOEiR. — Si le sacerdoce du législateur est saint, magnifique et révéré, peut-il être plus saint, plus magnifique et plus révéré que ne l'est la mission de ceux qui, le sacrant d'un vote absolu, lui mettent librement au front une des trois couronnes de l'État.
X'est-ce pas une formidable puissance? n'est-ce pas une responsabilité terrible que celle-là?
Mais si cette puissance est formidable, si cette responsabilité est terrible , par combien de longues et anxieuses méditations, par combien d'études, de travaux, de doutes accablants ceux qui l'exercent achètent-ils, hélas! ce droit souverain? Avec quel recueillement ils se préparent à la majesté de leurs fonctions ! Avec quelle sévérité ils interrogent leur conscience, seul et infiexible juge de la sagesse on de l'intégrité de leur choix!
LK LEUlSLATiaU. 189