SCÈNE PREMIÈRE
KPAAIIXOXDAS, FAWV.
La jcine se passe chez Epaminondas de Clerville ; il a Irenle-deui ans, il est procureur du roi. A l'éfourderie de la première jeunesse succède l'air fat et rengorgé; la gravité roide de sa profession lui donne liabituellcment nn air faux, impertinent et guindé. Sa chambre a coucher est meublée d'acajou. Pendules et vases d'albâtre remplis de fleurs arti6cielles. Dans les cadres, on voit nue Léda et une Danaé. Sur une console, une Vénus Callipj-ge en plâtre et plusieurs charges de Dantan. II est dix heures du matin. Epaminondas , véta d'une robe de chambre à ramages, ayant dépouillé la morgue magistrale, est gracieusement assis par terre sur un coussin , aux pieds d'une assei jolie fille de vingt ans, mademoiselle Kanny Leioup , 6guranlc d'un petit théâtre ; elle est brune, vive et rieuse.
KAWV, aprrs un moment de silence, el promeiunil
une main un peu grosse et un peu rouge dans les cheveux hlond- ardent d'Epamuiondas. — Mon Dieu ! mon Dieu ! que je ris donc quelquefois toute seule , quand je pense que tu es comme qui dirait un juge !
KP.AMi.vo.YDAS. — Comment ?
FAXXV. — Oui, enfin, que tu es là en robe noire et en bonnet carré pour faire d'une grosse xo'w de la morale aux autres.
KPAMLVOXDAS. — D'abord , ma charmante , je ne prends pas une grosse voix pour cela ; mais qu'estce qu'il y a d'extraordinaire à ce que je parle au nom de la morale ?
FAWY. — Rien si tu veux ; mais moi je trouve ca drôle.
KPAMLVOXDAS, avec une nuance d'impatience. — Moi... je ne trouve pas...
FAXXY. — Si enfin, c'est toujours drôle, que toi, un vrai farceur quand nous sommes ensemble , un chéri qui, quand il veut, singe Arnal à crever de rire, tu ailles tous les matins à onze heures précises prendre un air grognon pour faire de la morale aux autres, et leur reprocher, par exemple, des farces comme celles que tu as faites cent fois avec ce grand scélérat de Simonncau quand tu étais étudiant en droit!
Ki'AMixoxDAS, se Contenant cncore. — D'abord, ma charmante, si j'ai fait ce que vous appelez assez vulgairement des farces , c'a été tout au plus et absolument dans la vie intime; et quant à mes fonctions publiques , une fois pour toutes , rappelez-vous que
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je ne fais pas de morale en mon nom , mais, ce qui est, pardieu ! bien différent, au nom de la société. Car c'est comme son organe que j'appelle la vindicte des lois sur ceux qui troublent l'ordre et le repos public.
KAWV. — C'est possible... c'est peut-être dans la nature que ça soit comme la ; mais tu ne peux pas empècber que je trouve ça drôle , n'est-ce pas ?
Ki>AMi\oxnAS, se Icrant avor dépit. — Enfin cela est ainsi; on est lionime après tout, el on ne peut pas non plus se faire trappiste parce qu'on est dans la magistrature.
Kïwv. — Trappiste!... moi, je voudrais te voir trappiste!... .Ali! par exemple, ce pauvre chéri! trappiste! le plus souvent... Les trappistes, ce sont des carés qui ne mangent que des carottes par pimition de leurs fredaines, n'est-ce pas? el qui disent toujours : lii/re , il faut nourrir, comme emblème (|ue les hommes finissent toujours par aller dans la bière, n'est-ce pas? .\h ! mon Dieu! mon Dieu ! c'est ça (jui doit être triste à la longue !
KPAMixoxD.AS, orec mépris. — Ce que vous dites là est absurde et bète à faire pitié.
KAWV. — Kcoute donc , moi , je ne suis pas une savante non plus ; je répète ce qu'on m'a dit.
KPAMivoMus, levant les épaules. — Et vous répétez de jolies choses... Mais voilà dix heures, il faut (jue j'aille au Palais. Prenez votre manteau, baissez bien votre voile, et passez vile devant la loge du portier.
KAWV. — Tu me renvoies déjà? Alais au fait tii
as raison, c'est ton heure. (L'embrassant maJqrt lui.) Allons, allons, allez faire jugette , mon chéri; allez mettre votre robe noire et votre bonnet carré. Ah! mon Dieu, que nous avons donc ri avec ce grand scélérat de Simonneau, quand pour la première fois nous t'avons vu déguisé comme ça ! Et ce monstre de Simonneau qui, au fond de la salle, te faisait des grimaces pour te faire rire! Mais toi ! ah bien, oui! fier comme Artaban, tu regardais en l'air... sans cela je suis sure que tu n'aurais pas pu y tenir. Ah ' mon Dieu! que tu étais donc drôle!
ÉPAMixo.VD.AS , en colère, — J'étais drôle... j'étais drôle! vous n'avez que ce mot-là à la bouche... Eh bien après?
F.AXXV. — Allons , allons , ne vas-tu pas te fâcher maintenant et me brutaliser?
KPAîiixoxD.AS. — Xon , je ne me fâche pas , mais c'est qu'aussi vous êtes toujours à me parler de cela, à me dire que je suis juge , que j'ai une rol)e noire ; je le sais bien, ce n'est pas la peine de me le répéter sans cesse, car à la fin c'est insupportable, et il est des convenances qu'on doit respecter!
FAXxv. — Ah ! par exemple ! voyez-vous ça , des convenances ! Xe vas-tu pas me faire aussi de la morale, à moi ?
KPAMixoxDAS. — Je ne vous ferai pas de morale, mais je vous dirai une bonne fois pour toutes que, puisque j'ai pu m'oublier assez pour faire connaissance avec vous , et continuer cette liaison par des
relations coupaliles, il est de votre intérêt de ne pas me devenir insupportable, parce que...
FAXXY. — Parce que ?
^^FAAII^o^■DAS. — Parce que je vous prierais de ne jamais remettre les pieds chez moi.
FAXXV. — Ahl c'est une scène!... Bon, nous allons joliment rire... car tu vas être à croquer, tu vas ressembler comme deux crouttjEs d'eau à Arnal dans r Humoriste. \'a... va... je t'écoute... {Elle s'((sseoit. ) Me voilà aux premières , va maintenant, mon chéri.
h;rA:\iixoxi).AS. — Xous n'allons pas rire du tout, et je vous prierai de choisir ailleurs vos comparaisons, ^lais , puisque vous m'écoutez , apprenez que si un jeune homme a des faiblesses , il faut au moins qu'il ait le tact d'en choisir les objets dans une classe dont il ne puisse pas rougir!
KAXXV. — Dans la classe des femmes mariées, n'est-ce pas? c'est plus moral...
KPAMixoxDAS. — l'ous L'tes uuc sotte.
KAXXV. — Kt vous un sot ! Tiens , voyez donc, après tout, qu'avez-vous à me reprocher? Je suis ri|7urante aux Variétés , c'est vrai ; mais le peu que j'y gagne me suffit, car un serin n'aurait pas de quoi se soutenir avec ce que vous me donnez, vu que vous ne me donnez rien du tout. Quant à ça , ce n'est pas un reproche, car vous êtes un amant de cœur; mais ce n'est pas une raison pour me traiter... comme vous me traitez... Et puis vous ne voulez jamais sortir avec moi! Depuis que nous sommes ensemble,
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VOUS ue m'avez pas menée une seule fois au spectacle... pour toute partie fine, vous me dites d'aller vous écouter à l'audience : comme c'est régalant ! La première fois j ai ri avec Simonneau , parce que ça me paraissait farce ; mais après ! ca devient joliment embêtant , ma parole d'honneur.
ÉPAMi.voxDAS , fronçant les sourcils. — En vérité I il sied bien à une créature de votre espèce de...
FAXW, l'bder rompant par un soufflet. — Une créature ! Voilà ce que vous méritez , manant que vous êtes!
Ê?.\Mi\o\\y.\s, furieux. — Si je m'en croyais.'...
FA.wv. — Allons , bien ! il ne vous manque plus que cela, battez les femmes à cette heure ! monstre I Vous ne me reverrez de votre vie !
ÉP.AMi.voNDAS. — Allez aux cinq cent mille diables, et ne revenez plus 1
F.AXXV, avec cjraritè. — \ ous ne me reverrez plus non plus 1 Mais je me vengerai ! car vous êtes un scélérat, et je ne sais pas où vous finirez ! {Elle sort.)